J'ai conjugué ce verbe pour marcher sur ton coeur, de Laure Limongi

Publié le par Emmanuelle Caminade

J'ai conjugué ce verbe pour marcher sur ton coeur, de Laure Limongi

Ecrivaine et musicienne d'origine corse, enseignante en création littéraire après avoir été éditrice - et créé notamment la collection Laureli aux éditions Leo Scheer -, Laure Limongi a publié une douzaine de livres entre essai poésie et fiction, auxquels il faut ajouter nombre d'articles critiques et de textes courts parus en revue. Et de cette œuvre apparemment disparate d'une auteure qui, refusant de se laisser enfermer dans un genre, interroge volontiers la forme et préfère manifestement la déclinaison des nuances à l'univocité, émerge toujours la volonté de dire la richesse de l'humain dans toute sa variété, sa complexité et sa singularité.

 

Nous, humains, sommes des "êtres de langue" que les mots définissent. Car ces derniers ne sont pas seulement véhicule de communication mais portent notre rapport au monde et une philosophie de la vie. La diversité impressionnante de ces langues sur la planète malheureusement se réduit, beaucoup ayant déjà disparu ou, comme la langue corse – patrimoine qui ne fut pas transmis à l'auteure -, risquant de s'éteindre faute de locuteurs.

 

S'il en résulte un appauvrissement considérable pour l'humanité, cette riche matière linguistique accumulée peut néanmoins permettre à l'écrivain de poétiser le monde, de le ranimer en en multipliant les possibilités. Et la richesse interactive vivifiante de la langue, s'exprimant notamment «au travers de ses verbes qui mettent en relations les autres éléments constitutifs de la phrase», cette matière infinie, s'avère au cœur des préoccupations de l'auteure et de ce recueil qui nous entraîne dans un voyage sinueux et passionnant. Un voyage au pays de la langue : de la langue dans tous ses états.

 

Système d'écriture de la langue rapa

Dans J'ai conjugué ce verbe pour marcher sur ton cœur, Laure Limongi a ainsi regroupé, après les avoir remaniés à des degrés divers, des textes parus entre 2012 et 2018 dans des revues littéraires expérimentales (à l'exception d'un seul qui fit l'objet d'un livre graphique) qui s'inscrivent dans divers genres littéraires et s'appuient sur des langues plurielles.

 

Cette «grammaire provisoire en 9 mouvements» comme son titre alternatif nous l'indique, n'est pas une grammaire figée uniformisante et réductrice, et ce recueil en neuf mouvements comporte en fait dix textes, Le chant de la moquette étant suivi de Les maux bleus comme lors de leur publication initiale, sans doute car ils tournent autour d'un même thème. Mais on pourrait y voir aussi la volonté de l'auteure de s'ancrer dans cette symbolique du chiffre neuf chère à Dante.

Ces neufs mouvements – terme renvoyant à la composition musicale - sont de plus dotés de titres poétiques, étranges, exotiques ou malicieux exempts de la moindre notion de tempo. Des titres mettant non seulement en branle notre imagination mais semblant éclairer les caractéristiques de l'ensemble, qu'il s'agisse de l'indocilité, de l'importance mystérieuse du rêve ou du plaisir de jouer avec les mots...

 

 

Les textes Umiki et Hankotsu (1), les plus courts, nous content tous deux une histoire vraie ahurissante qui dépasse la fiction. Leurs héros en sont Marc Liblin (2), un «enfant distrait, aux songes étranges» qui sera mystérieusement amené à se passionner pour la langue et la culture de la petite île de Rapa (dans l'archipel des Australes), et le soldat japonais Hiro Onada (3), en poste dans une île des Philippines, qui poussera la fidélité à l'Empereur jusqu'au déni.

Et rien d'étonnant à ce que l'auteure d'Indociles, ayant toujours montré un penchant pour les biographies d'individus défiant la norme (4) - et exacerbant ainsi la notion de singularité -, ait été séduite par leur destin.

Des parcours qu'elle retrace en serrant les faits de près mais en y ajoutant poésie et humour pour le premier (cf premier extrait en fin d'article), et en se laissant aller au contraire à de multiples digressions et bercer par les paroles d'une chanson pour le second.

1) termes signifiant "rebelle" dans cette langue rapa parlée par cinq cents locuteurs dans la petite île de Rapa en Polynésie, comme en japonais

2) http://leblogdeletrange.free.fr/index.php/la-drole-dhistoire-de-marc-liblin/

3) https://fr.wikipedia.org/wiki/Hir%C5%8D_Onoda

4) Notamment pour Glenn Gould dont elle revisite à sa manière la vie dans Soliste

 

 

Ensuite, j'ai rêvé de papayes et de bananes et Jan, Laure, Sorio et moi, les deux textes les plus longs, se font en partie écho. Ce sont deux récits fictionnels très riches qui nous plongent dans un monde numérique en mettant de plus en scène l'auteure, sa biographie et ses goûts.

 

Dans le premier, flirtant avec la science-fiction, Silvio, un robot travaillant en réseau avec une équipe de pairs disséminés sous diverses latitudes et longitudes, doit aider sa propriétaire - et double de l'auteure - à sauver les langues en voie de disparition et à inventer son propre langage. Il porte sur elle et sur le monde un regard candide et critique tandis qu'apparaissent les limites de l'intelligence artificielle, du stockage, du classement et du tri rigoureux des données pour comprendre le monde, et l'impossibilité pour ce faire de se priver de la "mètis", de cette intelligence pratique magnifiée par le mythique Ulysse.

 

Dans le second, plus onirique, s'inspirant d'un film d'Antoine Viviani sur la prolifération des archives numériques, Laure Limongi s'appuie sur de nombreux éléments documentaires des plus hétéroclites et sur sa propre biographie pour inventer des vies, et met magnifiquement en lumière les chemins empruntés par la création littéraire.

 

Axolotl

Le cauchemar de la langue, poème comique composé à partir des commentaires de clients étrangers dans des restaurants français se savoure sans modération.

 

Se situant également dans la veine humoristique mais aussi à la limite de la science-fiction, Axolotls en impesanteur (5) est le journal d'une expédition internationale se dirigeant vers une exoplanète et arrachant irrémédiablement à la gravité terrestre cinq astronautes de langues différentes devant cohabiter dans la promiscuité de leur navette spatiale. Tandis que les axolotls embarqués à titre expérimental semblent les seuls à résister - ou du moins à se régénérer -, et une fois passées les tensions et la peur, le Français narrateur s'achemine en toute sérénité vers le destin commun qui les attend. Une évolution se traduisant dans le langage qui, d'abord source d'incompréhension entre les partenaires, voire  d'exclusion, finit par mêler tous les idiomes dans un sabir des plus comiques.

5) Publié en revue sous un autre titre, ce texte envoie un clin d'oeil à Axolotl, la nouvelle de Julio Cortazar (dont plusieurs citations en espagnol sont intégrées dans le texte), ainsi qu'à la revue littéraire du même nom consacrée à Denis Roche et à de jeunes poètes sympathisants rochiens : ici

 

Remontée de souvenirs ramenant l'auteure à la Corse de son enfance et à l'aventure de ses ancêtres au Venezuela, Le grain de la langue, partant de la mémoire olfactive (un peu à la manière de Proust pour la mémoire gustative), dérive vers la linguistique et la politique, illustrant avec dérision les rapports de domination notamment au travers des publicités. Un texte qui a été utilisé en partie dans son roman familial On ne peut pas tenir la mer entre ses mains (Grasset, août 2019).

 

Dans Trahison, tradition, l'auteure, s'amusant dès le titre du doublet étymologique (6) et de la célèbre expression italienne "traduttore, traditore", propose un guide de conversation français/espagnol dont les formules se détachent progressivement des stéréotypes et viennent étrangement coller à l'actualité, portant même une revendication politique.

6) Les deux mots ayant la même étymologie car venant du latin "traditio" signifiant à la fois  "abandon, soumission" et "tradition", et de l'ancien français "traïson" qui donna ensuite "trahison"

 

 

Le chant de la moquette et Les maux bleus ont pour thème commun le travail.

Mi poème mi prose, le premier éclaire avec intensité ce monde du travail déshumanisé étouffant où règnent les machines et les relations obligées et dans lequel l'héroïne est contrainte de passer l'essentiel de ses jours. Un monde uniformisé et technicisé dont le seul chant est parfois celui du crissement inquiétant de la moquette synthétique sous certains pas, que l'auteure tente de réenchanter en se grisant de mots : en s'adonnant à des énumérations lexicales lui redonnant variété et couleur (cf troisième extrait en fin d'article).

Le second enfin, dont le titre joue sur l'homophonie mots/maux et fait référence à une célèbre chanson d'amour (7) chantée par Christophe, offre une liste de citations d'écrivains sur l'amour dans lesquelles on a remplacé ce mot par "le travail", dévoyant ainsi avec dérision tout le sens de ces phrases (cf deuxième extrait ci-dessous).

7) Les mots bleus, paroles de Daniel Bevilacqua / Jean-Michel André Jarre

 

 

Ce recueil a pour grand mérite de réunir et rendre plus accessibles au lecteur des textes épars destinés à l'origine à un public plus restreint. Une initiative opportune car ces textes expérimentaux n'ont rien d'abscons ni de vain et portent un regard acéré, décalé et moqueur sur notre monde. Emplis d'humanité et de malice, ils dépassent largement l'exercice de style, et l'érudition, par la grâce d'une écriture élégante entretenant toujours avec subtilité une distance comique, n'y est jamais pesante.

Quant à son long titre énigmatique, il semble répondre à celui du précédent livre de l'auteure, On ne peut pas tenir la mer entre ces mains, comme si les deux ouvrages se complétaient. Dans ce roman familial en effet, Laure Limongi éclairait l'origine de son écriture en sondant son enfance corse et dressant un tombeau à sa mère. Et dans J'ai conjugué ce verbe pour marcher sur ton cœur, elle  décline les formes à l'infini, l'écriture, cette eau vive surgie d'une source secrète et bruissant de ruisseaux en rivières (8), nous entraînant peut-être inexorablement jusqu'à la mer/mère. On comprendrait mieux alors la mystérieuse adresse de ce titre.

 

Un livre très riche, d'une grande originalité et authenticité, qui stimule la curiosité du lecteur dont il élargit les horizons.

8) Cf l'incipit du premier texte dans l'extrait ci-dessous

 

 

 

 

 

 

 

J'ai conjugué ce verbe pour marcher sur ton cœur (ou Grammaire provisoire en 9 mouvements), Laure Limongi, éditions de l'Attente, 10 mars 2020, 200 p.

A propos de l'auteure :

https://fr.wikipedia.org/wiki/Laure_Limongi

http://l-or-des-livres-blog-de-critique-litteraire.over-blog.com/limongi-laure.html

 

EXTRAITS :

 

Umiki

p.11/12

Marc Liblin naît à, Luxeuil-les-bains, dans les Vosges, dans les années 1930. Luxeuil est une ville d'eau, de ces anciennes stations thermales prisées par les Romains. A Luxeuil, l'eau surgit chaude des contreforts de la montagne, comme pour dire que la pierre peut transmettre ses secrets. Les rivières descendent inexorablement, se faufilent partout. Tantôt elles forcent les obstacles naturels, tantôt, elles se glissent paresseusement, serpents entêtés, dans une ancienne vallée glaciaire. Luxeuil bruisse, jour et nuit. Depuis son nom même. Et du dialogue de l'eau. Marc Liblin paraît l'entendre. C'est un enfant distrait, aux songes étranges. Dès l'âge de 6 ans, il est assailli, toutes les nuits, par un rêve récurrent. On lui enseigne une langue inconnue. Il est assis à une table, sage écolier et, syllabe à syllabe, un langage inouï apparaît. Nuit après nuit, lune après lune, il en découvre le vocabulaire et la syntaxe. Il commence à la connaître presque mieux que sa langue maternelle. Elle finit par franchir la frontière de l'aube et envahit ses journées. Comme les rivières qui irriguent Luxeuil. Ses camarades se moquent de lui. Ses instituteurs suspectent des troubles mentaux. Personne n'arrive à comprendre. L'enfant s'isole. Le français recule dans sa bouche. A la place, une nouvelle pâte.

« a »

« áa »

« rongo rongo »

« ai »

« ai »

« ura »

« haha matua »


On interroge les parents, d'un air un peu suspicieux. Des étrangers dans la famille ? Des étrangers d'où ? Où l'enfant aurrait-il pu entendre une langue qui n'est ni de l'allemand, ni de l'anglais, ni de l'espagnol, ni de l'italien, ni du portugais, ni de l'arabe, ni du yiddish.... Une langue qui ne ressemble à rien de connu. Un médecin conseille des bains glacés. Un autre des sirops calmants. On regarde Liblin d'un air gêné. C'est sans doute la syphilis.

(…)


 

Trahison, Tradition

[guide de conversation français /espagnol ]

Choisir

p.138/139

(…)

Je pense à la planète tous les jours en me brossant les dents.
Me preocupa ,el planeta todos los días cuando me estoy lavando los dientes.

 

Ca sert à quoi l'écologie ?

¿ De que sirve la ecologia ?

 

On n'arrivera à rien avec les solutions démocratiques.
No vamos a llegar a ninguna parte con las soluciones democráticas.

 

Nous avons besoin d'une révolution.

Necesitamos una revolución.

 

J'ai égaré ma carte d'électeur.

Ho perdito mi tarjeta de censo.

 

J'ai une bonne recette de cocktail Molotov.
Tengo una buena receta para el cóctel Molotov.

 

J'ai de bonnes chaussures pour courir vite.

Tengo un buen calzado para correr rápido.

 

Voici ma carte d'identité.

Aquí está mi tarjeta de identidad.

 

Il a perdu un œil pendant une manifestation mais il lui en reste un.

Perdió un ojo durante una manifestación, pero le queda uno.

(…)


 

Le chant de la moquette

p.143

(…)

Elle est composée de fibres synthétiques polyamides, résistantes au feu et aux chaises à roulettes, prévue pour un usage intense, traitée antisalissures, antistatique, antimites, adaptée au chauffage par le sol. Elle peut accueillir des fauteuils roulants et être gris clair, gris moyen, beige clair, beige moyen, ambre, vert pré, miel, vieux rose, terre cuite, nectar, papaye, écureuil, fraise, corail, camélia, violine, glycine, indigo, prune, azur, bleu gris, bleu violet, jade, laurier, rouge feu, vert moyen, bleu nuit, mousse, olive, bronze, marron beige, marron foncé, vanille, océan, biche, aurore. Ou bien à motifs : griffures claires sur teinte foncée, volutes, pois réguliers, ronds, lignes, pointillés, formes géométriques, ocelot, stripes, pixel, lierre, médaillon, végétal, pavé, guirlandes, laurier, carreaux. Elle s'appelle Bahia ou Sigma ou Impulse ou Creation ou Harmony ou Nabucco ou Giron ou Grace ou Roma ou Lisa ou Wallabi ou Verana ou Armand ou Lily ou Automn ou Fluent ou Bossom ou Lutèce ou Megan ou Ciao ou Ameba ou Kaleidoscope ou Allegro ou Kyoto ou Garland ou Enzo ou Ariana ou Duna ou Da Capo ou Fabula ou Petro ou Sabin ou Panda ou Parma ou Valery ou Windsor ou Baltic ou Horizon ou Absolute.

(...)

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