Demain la brume, de Timothée Demeillers

Publié le par Emmanuelle Caminade

Demain la brume, de Timothée Demeillers

Demain la brume retrace le destin d'un jeune provincial français parti étonnamment combattre au côté des indépendantistes croates dans un pays qui n'était pas le sien et dont il ne connaissait rien, au travers des voix de ceux qui l'ont côtoyé ou croisé. Un troisième roman qui s'appuie sur un épisode véridique du siège de Vukovar, et pour lequel Timothée Demeillers a bénéficié d'une mission Stendhal hors les murs en Croatie et en Serbie.

C'est à l'occasion de son travail de journaliste dans cette ville martyre durant les années 2013/2016 (1) que l'auteur entendit parler pour la première fois de ce "Français de Vukovar" (2) disparu à l'issue du massacre d'Ovčara de novembre 1991 (3) - ce premier crime de masse serbe qui sera jugé par le TPI. Un Français considéré comme un héros en Croatie (4) tandis que, à l'exception d'une émission d'Envoyé Spécial (5) qui lui fut consacré en 2013, on l'oublia en France où il fut plutôt assimilé à un "facho" d'extrême droite.

 

Mais pour sonder les motivations obscures et complexes de ce Français de Vukovar et comprendre comment ces jeunes Serbes et Croates vivant autrefois innocemment en harmonie ont pu verser dans des «haines sanguinaires» et aller jusqu'à s'entre-tuer, pour comprendre comment on a pu ainsi «embraser deux peuples et les transformer avec leur consentement enthousiaste en chair à canon » et faire basculer tout un pays dans l'horreur, l'auteur a préféré traiter son sujet sur le mode fictionnel. Dans un roman où il s'interroge plus largement non seulement sur la guerre mais sur la jeunesse, au travers de cette musique rock transgressive portant la rébellion et exaltant le désir de vivre sa vie à fond dans la liberté vertigineuse offerte par l'inconnu.

 

1) Pendant lequel il réalisa avec Grégoire Osoha un film documentaire : Vukovar(s)/2016

2 ) Un jeune Vésulien de 25 ans nommé Jean-Michel Nicollier

3) https://fr.wikipedia.org/wiki/Massacre_de_Vukovar

4) Il a été décoré en 2011 à titre posthume de la plus haute distinction militaire par le président croate, et un pont piétonnier porte son nom à Vukovar où une statue a été érigée en son honneur

5) https://www.youtube.com/watch?v=izUoMIAlxE4

 

 

Le roman se déroule au début des années 1990 et fait alterner en quinze parties ICI et LÀ-BAS.

Ici, dans la paisible petite ville de Nevers, Katia, lycéenne rebelle ayant les Clash (6) pour héros, punkette apprentie poète rêvant d'une autre vie, cherche à échapper au monde consumériste aseptisé de ses parents en courant «après le fantastique et le ténébreux» quand elle rencontre Pierre-Yves.

Séduite par sa douceur comme par «l'effluve du souffre» et «l'aura de vie libre» qui émane de lui, elle en tombe follement amoureuse. Mais bientôt elle ne le reconnaît plus et il la quitte pour aller aider les Croates dans leur combat, comme un enfant partant «faire sa rébellion à l'étranger».

 

Là-bas, dans l'ex-Yougoslavie, nous nous attachons essentiellement, outre à de nombreux autres personnages, à «trois gamins innocents» :  Jimmy le Croate et son meilleur ami Damir, «fils du rêve yougoslave» de père serbe et de mère croate, ainsi qu'à Nada la petite cousine serbe de ce dernier secrètement amoureuse de Jimmy. Les deux rockers viennent de fonder leur groupe et leur première chanson "Fuck you Yu" leur ouvre les portes de la célébrité. Un tube source de quiproquo qui deviendra un hymne indépendantiste pour la jeunesse alors qu'il n'exaltait que le désir de voir les jeunes prendre le pouvoir, obtenir plus de liberté.

Et «le socle de la Yougoslavie et de l'amitié» se révèlera illusoire tant les gens parfois peuvent changer, entraînés dans «un processus de mutation monstrueux».

6) https://fr.wikipedia.org/wiki/The_Clash

 

C'est un récit choral désenchanté en forme de tragédie, un récit polyphonique assourdissant qui non seulement entremêle de nombreuses voix narratrices (7) témoignant de ce passé encore à vif mais martèle tout ce bourrage de crâne, ces propos non anodins délivrés lors de conversations, ces commentaires relayant sans cesse la propagande guerrière au travers des différents media.

Une tragédie qui, partant de l'été paradisiaque 1989 dans l'île idyllique de Hvar, raconte l'histoire «d'une lente mais inéluctable descente aux enfers». D'une guerre irrationnelle avec de «pauvres gars enfermés dans d'autres rhétoriques de l'autre côté de la frontière de la moralité», et dans laquelle on ne peut rester neutre sans être vu comme «l'ennemi de tous».

Contrairement aux anciens, les jeunes préfèrent relativiser l'importance de ces petits incidents, humiliations ou querelles de voisinage, rire inconsciemment ou se taire. Mais on n'arrête pas le mécanisme une fois enclenché. Si la guerre semble dans un premier temps similaire à l'excitation de la scène avec ses cris semblables aux hurlements de la foule, «le barouf des obus» renvoyant à la «saturation de la guitare» et cette «putain d'adrénaline» qui vous fait vous sentir exister, il n'est en effet plus possible de faire machine arrière quand on prend conscience de l'horreur.

7) Celle à la deuxième personne de Jimmy la star du rock (qui suit de plus l'évolution des chansons rock durant cette période) se distinguant des autres à la première personne

 

Vukovar en 1991

Timothée Demeillers sait, au travers de ses descriptions de paysages urbains de Nevers, Vukovar ou Zagreb, nous faire ressentir cet engluement inéluctable, soulignant puissamment de manière expressionniste le poids de la pluie, le froid glacial et l'épaisseur poisseuse des nuits.

Il brosse de plus comme toujours de très beaux portraits nuancés, sensibles et attachants de personnages dans lesquels se côtoient parfois une sorte de pureté sublime et le pire de l'âme humaine : de l'homme réduit à l'animal.

Et l'on est emporté par le souffle de ce roman qui vous fait passer d'un rythme haletant à l'emballement de longues phrases, l'auteur usant souvent de l'élan donné par l'anaphore dans une écriture musicale qui joue aussi beaucoup des silences (8), tandis que les paroles sont rapportés avec souplesse de manière variée (9).

8) Matérialisés par ces nombreux blancs et renvoyant notamment de manière syncopée à la ligne après une virgule

9) En italique ou avec des guillemets, avec ou sans verbes introducteurs...

 

Demain la brume, ce roman rock éclairant les espoirs, les désirs et les désillusions d'une jeunesse ayant «assisté à l'écroulement de toutes les idéologies» et sortie brutalement de l'enfance, met en lumière l'extrême fragilité de cette période de construction de soi.

L'auteur y pénètre les mécanismes de la guerre, non sur le plan politique mais au niveau des micro-comportements quotidiens, soulignant petites lâchetés et grande inconscience, alertant sur la capacité impensable de manipulation de la propagande la plus simpliste quand elle est relayée à grande échelle, et dissuadant de prendre à la légère ces propos : ces bêtises jugées impossibles «à avaler». Il montre comment «les plus bruyants, les plus stupides, les plus agressifs » peuvent malheureusement gagner la bataille.

Et s'il éclaire un peu les motivations du Français de Vukovar, celui-ci, dans ses contradictions, garde toujours comme tout homme sa part de mystère.

 

 

 

 

 

 

 

 

Demain la brume, Timothée Demeillers, Asphalte, 3 septembre 20120, 416 p.

 

A propos de l'auteur :

http://asphalte-editions.com/gens/timothee-demeillers/

 

EXTRAITS :

 

I- ICI

Katia Koné

p.11/12

Je sortais tout juste de l'enfance, j'étais à un âge où l'on se dit que la vie ne vaut pas grand chose, où l'on claironne que l'on voudrait se foutre en l'air et où l'on feint la mélancolie à la moindre contrariété parce que la dépression est encore quelque chose de séduisant, d'énigmatique et de romantique. Pour survivre, je courais après le fantastique, le ténébreux, je m'enveloppais dans des habits trop grands pour moi, j'imitais des attitudes et les poses en noir et blanc des Clash, dont je tapissais ma chambre de posters, leur aura sulfureuse sur papier glacé. Je n'étais qu'une jeune lycéenne élevée dans le calme propret des bords de Loire, mais je me persuadais d'évoluer dans la crasse londonienne, je m'imaginais les odeurs de fog et de bière éventée entre les briques cramoisies des mansions anglaises, sous le bas ciel britannique, tandis que les hymnes incendiaires échappés de mon walkman me cognaient les tympans. J'arborais une crête de cheveux pourpres pour ressembler à mes idoles et j'écrivais des poèmes virulents dans un calepin que je rangeais dans la poche intérieure de ma veste en jean perforée de pin's et d'épingles à nourrice. Je fumais. Je buvais. Et chaque verre bu, chaque cigarette fumée l'était en essayant d'imiter mes héros, les Clash et leurs quatre gueules d'ange, anguleuses et blanchâtres, drapées dans leurs perfectos brillants. Je voulais leur ressembler. Je voulais devenir comme eux. Je rêvais que ma vie soit la leur.

J'étais entre deux âges.

 

J'avais dix-neuf ans.

 

C'est là que tout a commencé.

 

J'habitais Nevers. Nevers et son insupportable quiétide. Nevers et sa Loire pas encore magistrale, encore rivière anodine, glissant mollement telle une inéluctable marée noire le long de ses rives écussonnées de crépis sales et de toits en ardoises qui se confondaient avec la couleur du ciel, uniformément bleu gris. Nevers qui vivotait dans des habits trop grands pour elle, des manoirs à tourelles et des jardins à la française, témoins de son histoire royale, aujourd'hui occupés par des institutions préfectorales médiocres et des chambres de commerce. (…)

 

II- LÀ-BAS

Damir MiHai lovíc

p.39/40

 

COMMENT en sommes-nous arrivés là ? Quand est-ce que tout à commencé ? A quel moment de ma vie ai-je senti que les choses allaient changer ? Que les eaux saumâtres de la dissension allaient s'immiscer en nous, comme un lac sombre et profond. Un lac sournois dans lequel nous nous sommes noyés. Comment nous, ceux qu'on nommait les Yougoslaves, ce peuple uni, fraternel a laissé notre pays se déchirer, au point que je ne le reconnais plus aujourd'hui, au point où plus rien ne ressemble à ce qui avait cours avant, avant cela, lorsqu'il y avait encore la musique, les films de partisans et Vukovar, la ville où j'ai grandi, là-bas sur le Danube. Il y avait Jimmy. Il y avait les vacances d'été et les lettres envoyées à Tito. Avant, il y avait aussi Nada, ma cousine.
Il y avait tout ça.

Et même si tout existe encore aujourd'hui, même si tout est d'une certaine manière encore là, même si ma ville natale figure encore sur les cartes, même si les films de ma jeunesse se louent toujours dans les vidéo-clubs ouverts 24 heures sur 24, derrière les néons publicitaires qui clignotent dans les rues pleines de vitrines débordantes de produits colorés, même si nos cassettes reposent toujours sur les étagères de fans de la première heure et si notre tube est encore joué parfois sur quelques stations de radio nostalgiques, même si les îles de notre enfance attirent de nouveau les touristes du monde entier, à l'intérieur de nous, tout a été réduit en miettes, en brasier fumant. Tout. Absolument tout. Et je dois vivre avec ces souvenirs heureux de l'avant, qui me laissent aujourd'hui un sale goût en bouche, un goût rance et avarié, parce que je sais maintenant pour sûr que ce bonheur de l'époque, que ces souvenirs enfantins n'étaient pas la réalité, que la réalité c'est ce qui s'est produit ensuite, c'est ce à quoi tous ces souvenirs ont mené, et il n'y a plus qu'une seule vérité aujourd'hui, c'est ce cataclysme qui nous a écrasé. Mon histoire est l'histoire d'une lente mais inéluctable descente aux enfers.

(...)

 

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Publié dans Fiction, Histoire

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