Sabre, de Emmanuel Ruben

Publié le par Emmanuelle Caminade

Sabre, de Emmanuel Ruben

 

S'il est un roman qui s'est fait attendre et dont le parcours fut semble-t-il mouvementé, c'est bien celui-ci !

Dès 2014 en effet, les lecteurs fréquentant le blog de l'auteur, L'araignée givrée, déjà emportés par son titre magnifique Le roi des Lives, purent en lire un premier incipit et un très beau passage assorti d'une aquarelle au couteau. Et Emmanuel Ruben poursuivit l'écriture de ce roman de février à avril 2016 lors d'une résidence au château de Chambord (1), sa parution sous son nouveau titre Taraconta étant annoncée chez Rivages pour septembre 2016, puis repoussée à janvier 2017.

Taraconta sombra ensuite dans l'oubli, l'éditeur publiant un autre roman de l'auteur en août 2017 (Sous les serpents du ciel) suivi d'un récit en mars 2019 (Sur la route du Danube). Jusqu'à ce que soudain il resurgisse pour cette rentrée littéraire sous un troisième titre, Sabre, et chez un autre éditeur (Stock).

1)https://livre.ciclic.fr/emmanuel-ruben-en-residence-au-domaine-national-de-chambord

 

Initialement annoncé par l'auteur comme "le versant historique de La ligne des glaces qui est un roman très géographique" - la notion de continuum étant essentielle à ses yeux pour appréhender les deux disciplines – Sabre est désormais présenté par Emmanuel Ruben comme "le premier volet d'une saga familiale en forme de cluedo"(2).

Il y explore néanmoins l'histoire de France et d'Europe, bousculant les époques, les nations et les paysages dans des imbroglios géo-politiques rocambolesques. Et on y retrouve le même narrateur que celui de la Ligne des glaces : Samuel Vidouble, son double «tout craché» qui était aussi un des personnages de Sous les serpents du ciel - ainsi que le narrateur de son récit Sur la route du Danube -, et qu'il n'a "pas encore réussi à suicider".

2) http://www.emmanuelruben.com/archives/2020/06/29/38401290.html

 

Le Pan Ferré, aquarelle au couteau de l'auteur

 

Professeur d'histoire et de géographie dans la banlieue parisienne, Samuel Vidouble retourne en novembre 2008 dans la bourgade de D** où il a passé toutes les vacances de son enfance pour assister aux obsèques de son grand-père Auguste. Dans la maison de ce dernier où désormais règne «l'odeur de la mort», il constate la disparition du sabre autrefois accroché au mur de la salle à manger qui, enfant, le fascinait. Un sabre ayant appartenu selon la légende familiale à un hypothétique ancêtre, un hobereau dauphinois d'ascendance huguenote surnommé "le roi des Lives" qui aurait émigré pendant la Révolution et aurait été couronné roi d'un archipel de la mer Baltique nommé Taraconta (3) - où aurait vécu ce peuple de poètes chantant depuis l'aube des temps les épopées de leurs ancêtres.

Dans ce «pays crépusculaire où tout meurt» la disparition du sabre, faisant écho à celle de son grand-père et à la perte de l'enfance, devient pour lui une véritable obsession. Elle lui fait réaliser que désormais sont «morts et enterrés» non seulement tous ceux qui ont porté ce sabre passé de main en main comme une sorte de témoin, mais aussi tous ceux qui lui ont raconté les multiples versions de son histoire fabuleuse : «Le véritable héritage des survivants suite à la disparition de leurs proches, c'est la hantise de la mort.»

 

Sept ans plus tard, transmuant ce memento mori en memento vivere, celui qui a la vanité de vivre en écrivant ne peut alors qu'écrire un roman pour briser «à coups de mots» le «tabou du deuil» en parlant du sabre et de ses morts, même si les mots «survivent aux hommes à peine mieux que les choses». Il profite donc des vacances de la Toussaint 2015, revenant dans ce monde ancien qui fut jadis le sien pour enquêter sur le sabre et, prenant le relais de ses proches disparus, écrire un roman sur ce lointain et étrange ancêtre avec l'aide de cette dernière survivante «presque-morte» qu'est sa tante Esther Rebuffel autrefois libraire, à laquelle il est profondément attaché.

3) Taraconta signifierait "terre des îles" en kelmagi, la langue des Lives

 

 

La figure du sabre évoquant symboliquement tant le phallus que la plume (ou le pinceau) permet à l'auteur de confronter virilité guerrière mortifère et littérature.

Si le grand-père et les oncles paternels du narrateur dont il se remémore avec vivacité les propos et les anecdotes aimaient «la gloriole militaire», c'est qu'en hommes ordinaires peu fiers de leurs propres combats ils racontaient d'autres guerres du temps où ils n'étaient pas nés, prêtant chacun dans leur style à cet ancêtre leurs propres aspirations déçues, et exaltaient «toutes ces saloperies qu'on suspend en guise de trophées, histoire de se dire qu'on descend d'un héros». Tandis que Samuel, même s'il joua à la guerre enfant, appartient à la première génération qui n'a pas manié les armes et préfère se servir de ce sabre - qu'il n'a jamais soupesé que du regard - pour écrire. Contrairement à son camarade d'hypokhâgne parti en Afghanistan car persuadé que cette expérience fera de lui un écrivain.

La légitimité de tenir la plume ne s'obtient pas «à force d'avoir tenu le glaive ou subi sa menace». Et, tout comme cet ancêtre côté Rebuffel qui quitta l'armée pour faire carrière dans la littérature et se jeta corps et âme dans la politique, le héros narrateur a compris que «la littérature aussi avait des armes» et qu'il valait mieux «se battre à coups de plume plutôt qu'à coup de sabre». Qu'il n'y a pas besoin des horreurs de la guerre pour se constituer un royaume.

 

 

Dans ce "faux roman historique et faux roman familial", l'auteur entrelace "la légende d'un ancêtre semi-imaginaire et les bobards d'oncles semi-réels sur fond de paysages alpestres et de rêveries boréales" (4), nous entraînant de manière très dépaysante du Vercors aux ports de Dieppe ou de Windau en Lettonie, de Saint-Pétersbourg à Vilnius ou sur la Bérézina, avec quelques détours vers l'Allemagne du S.T.O., l'Algérie, Diên Biên Phù ou l'Afghanistan... Il nous fait par contraste ressentir à merveille le poids de la vie de province, que ce soit à Die, bourgade calviniste à l'atmosphère étriquée, ou à Grenoble, cette ville «sans mer, sans horizon, sans frontière, sans île où se réfugier, sans plaine où s'étaler». Et il nous enchante toujours de ses très picturales et évocatrices descriptions de paysages réels et imaginaires.

 

Naviguant sans cesse à la frontière du réel, du rêve et de l'imagination, l'histoire comme la géographie étant largement terre de fiction, il s'attaque à nos illusions : «toutes les guerres sont civiles» et «tous les pays, tous les peuples sont imaginaires». Remontant le temps passé, à la recherche de ce «nord perdu» qui nous aimante, il s'enfonce dans un monde chimérique profondément nourri de la réalité - même s'il la travestit avec humour - ainsi que de ses nombreuses lectures, car en littérature «on n'invente jamais à partir de rien». Et, sollicitant souvent le lecteur, il l'entraîne sans peine dans ses délires, dans un stimulant et cocasse jeu de piste à l'issue imprévisible.

 

Le roman est mené avec beaucoup d'allant, de fantaisie et de dérision - et notamment d'auto-dérision – par un narrateur et double de l'auteur se reflétant, se dupliquant dans cet hypothétique ancêtre faisant figure d'anti-héros. Un narrateur qui se souvient, rêve ou enquête, compare les versions contradictoires de son grand-père et de ses oncles et surtout invente, imagine la sienne, épousant ainsi avec vivacité la variété infinie de la vie.

Roman picaresque baroque à la structure itinérante et à l'intention satirique, Sabre se déploie ainsi de manière ample et foisonnante en se ramifiant et rebondissant dans de multiples digressions et flashes-back et en adoptant un mode de narration très libre, souple et varié (5).

 

4) Cf la présentation de l'article :http://www.emmanuelruben.com/archives/2014/07/16/30258144.html

5) Passant notamment avec fluidité du présent de narration au passé simple ou au futur dans le dernier chapitre...

 

 

Le roman alterne deux récits : celui, actuel, de l'enquête et de l'écriture du roman guidées par les suggestions et les critiques de cette tante Esther pleine de malice et de joie de vivre, et le roman à proprement parler reconstituant et réinventant l'histoire de Victor Vidouble Rex Livorum, ce baron de Saint-Pesant qui s'appelait aussi «baron de la Bérézina, le baron boréal ou le baron blanc», et que l'oncle Ernest lui-même «roi des vessies et des lanternes» tenait pour «l'un des plus grands affabulateurs de tous les temps».

Par cette mise en abyme, Emmanuel Ruben fait ainsi pénétrer le lecteur au coeur de la création romanesque, dans le clair-obscur de ce royaume de «menteurs magnifiques» et d'«illusionnistes» qu'est son royaume d'écrivain : celui d'un «roi des livres» qu'adouba sa tante Esther - personnage réel («le plus réussi du roman» confiera-t-elle à son neveu Samuel, même s'il en a falsifié le nom !).

Sabre s'affirme de plus comme un facétieux hommage de l'auteur à Romain Gary.

Dans un très bel article paru le 24/02/2014 sur L'araignée givrée et intitulé "Le retour du baron ou la cinquième vie de Romain Gary" (6), il interrogeait en effet la récurrence du personnage du baron (sous des noms différents) dans les livres de cet écrivain : des clowns et saltimbanques, des affabulateurs et prestidigitateurs, des créateurs de pouvoir suprême représentant manifestement pour ce dernier l'essence-même de l'auteur. Gary ayant souhaité que d'autres romanciers reprennent et continuent ce personnage, il s'était aperçu l'avoir déjà fait innocemment avant même de l'avoir lu, dès son premier roman et jusqu'au début de l'écriture du Roi des Lives en inventant ce baron de Saint-Pesant.

Et dans ce roman achevé, remanié et enfin publié s'apparentant aussi à une sorte de variation musicale jubilatoire sur le thème de l'auteur, Emmanuel Ruben semble non seulement se dédoubler dans Samuel et son mythique ancêtre portant nombre de ses rêves d'enfant mais, dans une moindre mesure, dans tous les Vidouble (dont certains sont aussi gaulliste ou aviateur comme le fut Gary), ainsi que dans ces treize barons graphomanes du gouvernement constitué par son roi des Lives : «Treize barons, treize graphomanes, treize baroudeurs fous furieux en quête d'une nef sur laquelle s'embarquer vers leur délire».

Un éclatant clin d'oeil en forme de feu d'artifice lancé à un écrivain aimé et déjà honoré dans son précédent roman Sous les serpents du ciel (7).

6)http://www.emmanuelruben.com/archives/2014/11/20/30992766.html

7) Dans lequel il honorait tant le Gary de La promesse de l'aube que l'Ajar de La vie devant soi

 

Elle, elle qui m'avait donné le goût des livres, le goût des paysages, le goût des balades en plein air, elle à qui je devais tout, ne serait plus là pour me faire rire.

Sabre enfin s'avère également un bel hommage à la tante de l'auteur qui fut libraire à Die, à cette «reine des livres» dont la disparition à venir, après celle du grand-père, s'annonce inéluctable. C'est manifestement à elle que s'adresse ce cinquième roman et onzième livre d'Emmanuel Ruben dédié à Janine Beaumier - qui, faisant suite à ses parents, anima dans cette petite ville sise au pied du Vercors une mercerie-librairie-papeterie devenue aujourd'hui la librairie Mosaïque (8).

8) Cf l'historique de l'article : http://www.librairiemosaique.fr/a-propos/

 

 


 

 

 

 

 

 

Sabre, Emmanuel Ruben, Stock, 19 août 2020, 400 p.

 

A propos de l'auteur :

https://fr.wikipedia.org/wiki/Emmanuel_Ruben

http://l-or-des-livres-blog-de-critique-litteraire.over-blog.com/ruben-emmanuel.html

 

EXTRAIT :

On peut lire les deux premiers chapitres sur le site de l'éditeur : ICI

 

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Publié dans Fiction

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