Strates, de Kathleen Jamie

Publié le par Emmanuelle Caminade

Strates, de Kathleen Jamie

Kathleen Jamie, poète écossaise reconnue dans son pays où ses ouvrages ont reçu de nombreux prix, est aussi auteure de récits.

Surfacing (Pinguin Books, septembre 2019) qui vient de sortir sous le titre Strates dans une traduction de Ghislain Bareau aux éditions suisses La Baconnière, est son troisième recueil (1) de petits récits de voyage et de nature mêlant à l'observation des paysages et des oiseaux, des animaux et des hommes, des considérations autobiographiques et philosophiques.

1) Le premier Findings (Sort of Books, 2005) est paru sous le titre Dans l'oeil du faucon aux éditions Hoëbeke en 2015, et le second Sightlines (Sort of Books, 2012) aux éditions La Baconnière en 2019

 

Fouilles de Nunalleq (Alaska)

Ce sont des textes qui racontent humblement le monde sur lequel elle porte son regard de poète au travers de ses activités - et notamment de ses fouilles archéologiques -, de ses promenades et de ses rencontres, de ses réflexions et de ses méditations. Des textes où, en racontant des anecdotes, décrivant des paysages et se laissant aller à des rêveries, elle crée une étrange atmosphère énigmatique et apaisée tout en nous apprenant beaucoup de choses.

Et nous succombons au charme de cette écriture sans prétention aussi précise et malicieuse que subtile et profonde. Une écriture minutieuse et impressionniste, aux limites de la non-fiction, qui avec un sens profond du passage du temps effleure son mystère :

«Le temps a beau être un mystère impénétrable, il passe quand même».

 

Outre une vingtaine de photos en noir et blanc (2), le recueil regroupe quatorze récits de taille très inégale dont la grande majorité comporte 2 à 6 pages, chacun d'entre eux semblant discrètement amener celui qui suit. Des récits marqués par une certaine distanciation (3), et qui ne sont pas uniquement narrés à la première personne (comme il est d'usage dans les récits de voyage), certains adoptant une seconde personne semblant s'adresser à l'auteure tout en facilitant l'identification du lecteur. Un "tu" traduisant un certain décalage entre la personne que l'on était, que l'on est ou que l'on sera.

2) 18 photos en pleine page et 4 en double page

3)  Ecrits de plus  à un âge de la vie de l'auteure où, ses enfants ayant pris leur envol, elle prend du recul

 

                                                Alaska

 

 

                                                                                                             Archipel des Orcades

Les récits les plus longs, le magnifique A Quinhagak (73 pages) et les trois attachantes sections de Links of Notland (56 p. à elles trois), véritable cœur du livre, nous transportent sur des champs de fouille : celui de Nunalleq (4) en Alaska puis celui de l'île de Westray dans l'archipel des Orcades, à l'extrême nord de l'Ecosse.

4) https://nunalleq.wordpress.com/

Travaillant comme bénévole, Kathleen Jamie y creusa le permafrost, cette terre gelée qui pendant des générations emprisonna des «artefacts comme des fèves dans une galette» et les rejette désormais suite au réchauffement climatique et à l'érosion côtière, ou les sables d'un réseau de dunes ayant survécu pendant des millénaires avant d'être récemment anéanti par les vents, laissant affleurer les traces d'un peuplement néolithique. Des strates d'autres temps (5) délivrant des objets ou découvrant des ruines et fondations qui réapparaissent ainsi à la surface, le passé rejoignant ainsi mystérieusement le présent.

Et tandis que, dans ces diverses proses nous livrant parfois des moments plus intimes, remontent fugacement à la conscience de l'auteure des impressions anciennes (6), elle fouille aussi parmi les couches de sa propre vie consignées dans de vieux carnets, faisant émerger notamment dans Le cheval du vent (34 p.) les lointains souvenirs d'un voyage au Tibet à l'époque du massacre de Tian'anmen.

5) Remontant notamment à la civilisation Yup'ic d'il y a environ 500 ans, ou au Néolithique et à l'âge de fer...

6) Nous faisant notamment glisser sans effort de sites archéologiques aux souvenirs personnels, l'odeur de la viande de phoque vieille de 500 ans libérée en creusant un ancien foyer faisant émerger par exemple l'odeur des plats l'enfance de l'auteure

 

Tout comme ces Yup'ic d'Alaska, peuple vivant toujours en harmonie (notamment culinaire) avec son environnement, n'ont pas, une fois gagnés par la modernité, abandonné «l'habitude de scruter le paysage», l'auteure prend le temps de l'observation, de la méditation solitaire. Elle apprend à ouvrir les yeux et tous ses sens gagnent en acuité : «Après environ 30 minutes, je pouvais mieux voir les couleurs, jusqu'à ce que la brume les déforme. Des détails ont émergé. Comment n'avais-je pas remarqué les trois tiges d'herbe à côté de mon genou droit, liées entre elles par une boule de toile d'araignée? »

Et dans l'instabilité de ces paysages fluctuants, dans la lumière cristalline de l'arctique, dans ces reflets et ces mirages, «le visible se transforme» : «un ours peut devenir un oiseau, la mer peut disparaître, les rivières changer de cours, le passé peut sortir de terre et devenir le présent».

 

Dans l'immensité de ces paysages magnifiant l'instant présent, Kathleen Jamie relie constamment deux échelles : celles de la formation millénaire de notre terre et du microcosme spatio-temporel dans lequel se déroulent nos vies, soulignant dès son premier récit - se déroulant dans les Highlands - qu'à l'échelle de l'univers nous profitons, entre deux emprises glaciaires, «d'un long week-end chaud».

Nous prenons alors conscience de notre petitesse et de notre vulnérabilité, de la brièveté de notre passage mais, ainsi reconnectés à la permanence de ces paysages éternellement remodelés, nous quittons avec apaisement notre impatience : «Ca peut attendre, disent les collines, prend ton temps».

Et soudain, ces vastes étendues de temps s'estompant, nous nous sentons très proches de ces hommes d'autrefois dont nous parviennent les traces. De ces hommes qui «faisaient ce qu'ils avaient à faire » comme «on fait ce qu'on a à faire ».

 

 

 

 

 

                                                                                                                        Spirales mégalithiques (Irlande)                                                                             Statuette Yup'ic (Nunalleq)

Certains disent que le temps est une spirale, un incessant va-et-vient, que des événements récents peuvent faire volte-face et se rapprocher (...)

Les chaumes sont enfouis par la charrue avant que les champs soient de nouveau ensemencés, et dans ce temps spiralaire nous ne sommes ainsi qu'un petit élément pris dans un vaste continuum :

«Tu regardes ces arpents de terre fraîchement retournés comme si c'était un morceau d'histoire humaine, et le champ voisin aussi et le suivant, et tous les champs....

Ah.

Tu en as plein les mains, de ces fragments, ces histoires, mais d'un geste large tu les jettes à nouveau dans le champ.»

 

Les récits de Strates  font remonter le passé à la surface, révélant les histoires écrites dans les paysages ou dans la mémoire, et donnent ainsi racine au présent. S'ils nous relient au passé et nous font «entr'apercevoir» «un turquoise onirique» «à travers des trous dans la nuée», ils s'ancrent néanmoins sans nostalgie, et de manière précise et concrète, dans l'espace et le temps actuel, dans le pays réel. Et, tandis que les habitants de Quinhagak retrouvent une culture effacée par le colonialisme et le zèle missionnaire, nous réalisons l'importance de savoir d'où nous venons «alors que nous faisons route vers le futur», de savoir qui nous sommes - ce que résume bien la phrase de Gauguin citée (en français) par l'auteure dès son premier texte, La grotte des rennes :

«D'où venons nous ? Que sommes nous ? Où allons-nous ?»

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Strates, Kathleen Jamie, traduit de l'anglais (Ecosse) par Ghislain Bareau, La Baconnière, 10 septembre 2020, 232 p.

 

A propos de l'auteure :

https://fr.wikipedia.org/wiki/Kathleen_Jamie

 

EXTRAIT :

A Quinhagak

p. 33/35

(…)

J'étais inutilement précautionneuse avec ma truelle au début, mais ici on pouvait y aller franchement. Véro est revenue pour voir comment j'avançais et a ri. «N'aie pas peur de gratter», a-t-elle dit, avec son accent chantant. «Démolis-le.» Si on n'abattait pas ce mur, la mer ne tardait pas à s'en charger.
Nous travaillions ainsi penchés sur la terre boueuse. Si les simulies devenaient insupportables, on sortait d'énormes ventilateurs électriques qui étaient raccordés à un générateur, pour essayer de les faire partir.

La principale découverte de cette journée fut un bol en bois courbé, presque entier. Exhumé avec soin, il semblait pouvoir être soulevé, mais à un demi-mètre de profondeur le fond restait gelé. Il a été photographié, puis laissé une heure ou deux, jusqu'à ce que la glace ait fondu au soleil.

Pendant les premières années de fouille, la glace n'était qu'à dix centimètres sous la surface de la terre. Maintenant elle est à un demi-mètre. Seulement six ans plus tôt, quand la fouille avait commencé, tout le monde devait s'emmitoufler pour se protéger du froid. Emporte des vêtements thermiques! M'avait-on dit. Emporte des caleçons longs! Mais mon équipement contre le froid est revenu sans avoir servi. «C'est comme si le site avait été déplacé de huit cents kilomètres au sud», m'a dit Rick, «en seulement cinq ans».

Le paysage était stupéfiant. Mon plus vif désir était de rester assise tranquillement et de le regarder, d'apprivoiser son immensité. A l'heure du déjeuner, pendant que les autres mangeaient dans la tente mess, je me suis promenée sur la plage à proximité du site et me suis assise sur une motte de terre fraîchement tombée de la toundra. Le sable était humide et gris foncé, mais la mer avait disparu. Un monde silencieux et scintillant l'avait remplacée. Jusqu'au bord de l'horizon, et sur des kilomètres au nord et au sud, s'étendaient des vasières argentées, le ciel se reflétant dans les flaques. Le ciel contenait toutes les sortes de nuages, toutes les saisons, et à travers les trous dans la nuée un turquoise onirique que je n'avais jamais vu auparavant.

Je n'avais pas imaginé ce silence. Avant d'arriver, j'avais imaginé des vagues et des rochers, comme la côte du nord-ouest de l'Ecosse, des marées et du vent. Pas cette étendue argentée et silencieuse. Il y avait des fantasmes : des formes ondulantes et flottantes. Un groupe d'échassiers de petite taille volait bas sur la vasière, s'est posé. A travers les jumelles, j'ai vu un friselis à l'horizon, qui était peut-être des vagues.

Mer, et terre. Vers le sud, peut-être à des kilomètres, une longue langue de terre s'avançait dans la mer, seulement quelques touches de vert avec des nuances fauves. Plus loin, une chaîne de montagnes, à peine visible à travers la brume. Cependant, sur la pointe de terre, une forme a retenu mon attention et, l'ayant vue, je ne pouvais pas m'en détacher, car j'étais certaine qu'il s'agissait d'un être vivant.

Dans un lieu sans pierres et sans arbres, la forme était carrée, sombre, proéminente.

Je me suis levée sur la motte de terre et j'ai braqué mes jumelles. Même ainsi, l'animal était à peine à portée de ma vue. A combien de kilomètres, je ne saurais dire. A présent, j'étais absorbée, attendant le moment où l'être vivant bougerait et révélerait sa nature. C'était peut-être une femme qui cueillait des baies, comme c'était la saison. Peut-être même un ours. On nous avait prévenus de ne pas nous promener de ce côté seuls. On gardait un fusil sur le site, au cas où. Je voulais que cet être au loin soit un ours. Il était certainement assez gros. Un ours mangeant des baies dans la toundra – quel bonheur ! J'ai regardé jusqu'à ce que mes yeux se fatiguent. Mais alors, après de longues minutes, ma femme qui pouvait être un ours a déployé deux ailes noires et s'est élevée dans les airs. Un corbeau! Un corbeau, apparition insolite dans le paysage. J'ai ri intérieurement. A l'évidence, mon appréciation des échelles laissait à désirer. L'extraordinaire luminosité n'y était pas pour rien non plus. Mais là encore, cela montrait peut-être à quel point, dans ce paysage fluctuant, le visible se transforme. La métamorphose est possible. Un ours peut devenir un oiseau. La mer peut disparaître, les rivières changer de cours. Le passé peut sortir de terre, devenir le présent.

(...)

 

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