Les singes rouges, de Philippe Annocque

Publié le par Emmanuelle Caminade

Les singes rouges, de Philippe Annocque

Philippe Annocque est l'auteur de nombreux livres qui, bien que très disparates, déclinent diverses facettes d'un même thème : «Quand on lui demande de quoi parlent ses livres, maintenant il répond «d'identité»».

Et Les singes rouges, «aussi autre qu'il paraisse», n'y fait pas exception.

Ce n'est pas un roman mais d'abord un recueil de souvenirs plutôt heureux nous plongeant dans l'enfance de la mère de l'auteur, métisse née en Guyane qui y vécut les premières années de sa vie avant de passer sa jeunesse à la Martinique. Une île qu'elle quittera adulte pour traverser l'océan et s'installer en France.

L'auteur y fait parler sa vieille mère de quatre-vingt-dix ans, transcrivant fidèlement ses mots car «il aurait scrupule à les changer», tout en se remémorant ses propres souvenirs et nous livrant ses réflexions. Et il nous entraîne ainsi dans une traversée de l'espace et du temps le transportant d'«ici et maintenant» à cet «ailleurs» pour lui «à deux noms», des années 1930 à 1950.

 

Philippe Annocque disposait au départ d'un matériau très fragmentaire constitué de bribes de souvenirs, parfois de seconde main - sa mère les tenant notamment de sa propre mère - : des anecdotes, des petits détails, des «phrases restées dans l'oreille» dont on ne sait pas toujours ce qu'elles veulent dire exactement, des mots spécifiques sans doute très évocateurs pour sa mère dont on ne peut malheureusement pas rendre «à l'intérieur de [leurs] guillemets» l'accent et l'intonation...

Et son récit «n'est pas très chronologique, il s'en rend bien compte», tant il y a de trous et d'incertitudes dans nos mémoires défaillantes et tant la pensée saute plus d'un souvenir lointain à un autre par association d'idées. Aussi la narration se fait-elle globalement plus spiralaire que linéaire, revenant souvent en arrière pour mieux avancer.

Si le choix d'un point de vue neutre à la troisième personne permet une mise à distance judicieuse de l'auteur-narrateur sur un sujet le touchant de très près, il donne une curieuse impression de décalage, voire de dédoublement, une petite voix semblant traverser celui qui raconte ces souvenirs pour commenter son travail derrière son dos. Et cela introduit ainsi un certain flou identitaire, d'autant plus que le "je" et le "tu" font quelques incursions - provenant du maintien tels quels de passages d'une première version du texte qui n'avait pas le même point de vue narratif.

L'auteur semble par ailleurs éprouver sa singularité en établissant tout au long de son récit  nombre de parallèles et de similitudes, de ressemblances, ou non, entre lui et sa mère.

 

 

fleuve Approuagues, Guyane

Au-delà d'un album mémoriel familial teinté d'une certaine mélancolie du temps passé, Les singes rouges exprime aussi une sorte de quête hésitante, tâtonnante, de la part d'un auteur s'interrogeant sur son processus d'écriture. L'écriture semble ainsi pour lui, à l'instar de Pascal Quignard  *, oeuvrer souvent mystérieusement "à partir de ce qu'on ne sait pas pour atteindre on ne sait où" : «la pensée qui le traverse n'a aucun rapport avec ce texte. Ou bien au contraire elle en a un, s'il l'écrit. Alors il l'écrit».

Peu enclin à l'exhibition, Philippe Annocque cherche ce qui peut faire sens pour lui dans cette exposition de la mythologie et de l'intimité familiales et ce qui autorise «qu'on en propose la lecture à un tiers». Il ne cesse de plus de tenter de justifier son écriture, et même sa réécriture puisqu'en fait il enrichit et remanie cette précédente version dont il garde, ou pas, certains passages. Et si tout ne semble pas évident dans l'immédiat, «probablement qu'en relisant», certaines phrases, certains silences «prendront un autre sens».

* Cf Critique du jugement (propos rapportés par  l'écrivain David Bosc dans son opuscule Il faut un frère cruel au langage)

 

 

 

C'est un livre court, car le temps de la jeunesse passe vite, et dont la mise en forme a été travaillée de manière très signifiante, ce qui est plutôt inhabituel pour un recueil de souvenirs.

Les soixante-dix-huit courts fragments (d'une demie page à deux/trois pages au grand maximum) sont dotés de titres libellés en phrases infinitives marquant malicieusement les étapes d'un parcours à hauteur d'enfant, le verbe leur impulsant le mouvement de la vie. Ils sont regroupés en cinq séquences, deux étant consacrées à la Guyane et une, beaucoup plus longue, à la Martinique, les deux séquences extrêmes s'avérant surtout introductives et conclusives.

Ces séquences s'enchâssent dans un étrange récit-cadre en italique - se répétant en s'étoffant d'un paragraphe supplémentaire à chaque changement - qui nous transporte au cœur de la nuit dans une sorte de forêt primordiale touchant peut-être au secret de la vie et de la mort. Un très court récit imprégné d'une inquiétude diffuse, du désarroi et de l'impuissance d'un auteur voyant sa mère proche du dénouement de sa vie, car il sait «que rien ne dure, que tout est porcelaine».

Quant au titre, Les singes rouges, il est tiré d'une phrase que Philippe Annocque a dû entendre plusieurs fois et qui, devenue une sorte d'objet mystérieux, «traverse sa page d'écriture» : «Sur l'autre rive du fleuve, on entendait les singes rouges».

Les cris de ces singes de Guyane que jamais la mère ni le fils n'ont vus semblent alors résonner depuis un au-delà inconnu comme les «cris de la nuit». Tandis que ce fleuve, qui certes a un nom, évoque aussi le Styx. Un fleuve que le fils pas plus que sa mère n'ont encore traversé.

Le port de Fort de France en 1941

 

Dans Les singes rouges, «il y a plein d'histoires qui se croisent» et l'auteur, traversant le temps dans sa famille, écrit «la partie d'une histoire plus grande» qui néanmoins s'y dévoile en pointillés.

Ce livre éclaire en effet ce qu'était la vie quotidienne dans cette Guyane et cette Martinique de la première moitié du XXème siècle, et la manière dont on y nommait les choses.

On y devine une économie pauvre contraignant notamment beaucoup d'Antillais à partir travailler au Vénézuela qui apparaissait alors comme un eldorado. Et on s'y étonne de certaines traditions comme celle de se servir d'un autre prénom que le prénom officiel - une habitude sans doute inconsciemment héritée de «pratiques magiques ».

On y découvre surtout une société religieuse et «très cloisonnée», traversée de part et d'autre par le racisme. Une société très préoccupée de l'apparence physique : «on faisait beaucoup de réflexions sur le physique aux Antilles. Sur la couleur, sur les cheveux». Une société autoritaire sévère avec ses enfants, ne leur laissant que peu de liberté et ne les consultant pas, même pour ce qui les concerne directement.

 

 

Et au travers de tous ces souvenirs épars, se brosse par petites touches le portrait plein de vivacité d'une enfant malicieuse et indépendante qui n'hésite pas à «taper» pour se défendre et «grimpe aux cocotiers avec ses pieds», qui refuse de rentrer dans les cases que partout les sociétés imposent. D'une enfant jugée «trop colorée» par les sœurs de Guyane qui la privent de ce raisin de France réservé aux élèves blancs, mais au contraire trop «blême» à la Martinique par une professeure noire se montrant de ce fait injuste à son égard. Des discriminations raciales auxquelles l'auteur, «Martiniquais délavé» dont personne ne soupçonne les origines antillaises, n'a, lui, jamais été exposé.

«Trop garçon ou trop fille», «trop noire ou trop blanche», «trop ceci ou trop cela», il est bien difficile de voir accepter sa singularité. Et cette enfant arrivant à l'âge adulte osera reprendre et imposer ce premier prénom d'Olga dont on l'avait dépossédée à la Martinique, puis quitter son île et traverser l'océan en laissant avec regret les siens, car la liberté a un prix. Olga, figure de la liberté, se mue ainsi en une jeune héroïne romanesque des plus séduisantes.

 

Les singes rouges  est un livre susceptible de toucher un large public même s'il reste  très personnel et si, en entreprenant d'écrire tous ces souvenirs, en leur faisant traverser le temps et l'océan et les rendant étonnamment présents, Philippe Annocque semble surtout tenter de prendre possession d'un héritage inconnu qui s'avère une part de lui-même.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Les singes rouges, Philippe Annocque, Quidam, 22 octobre 2020, 172 p.

 

A propos de l'auteur :

https://fr.wikipedia.org/wiki/Philippe_Annocque

 

EXTRAIT :

 

On peut lire un extrait du livre sur le site de l'éditeur : ICI

 

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Publié dans Récit - carnet..., Recueil

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