Le Banquet annuel de la Confrérie des fossoyeurs, de Mathias Enard

Publié le par Emmanuelle Caminade

Le Banquet annuel de la Confrérie des fossoyeurs, de Mathias Enard

Mathias Enard se renouvelle toujours à chaque livre et son septième roman Le Banquet annuel de la Confrérie des Fossoyeurs ne laisse pas de nous surprendre, à commencer par son titre.

C'est un ouvrage jubilatoire dont la drôlerie et la vitalité supplantent la mélancolie dans une débauche d'humour et d'érudition, de fantaisie et de poésie. Un foisonnant et cocasse roman rural plongeant dans la campagne d'aujourd'hui, dans cette plaine niortaise jouxtant le marais poitevin chère à l'auteur (1),  qui réussit à embrasser à partir de ce «mouchoir de poche» toute cette matière de France constituant notre patrimoine, mêlant culture savante et populaire, petites histoires et grande histoire.

1) L'auteur est né et a grandi à Niort

 

 

Ethnographe débutant, David Mazon a obtenu, afin de terminer sa thèse, une bourse de six mois pour enquêter sur le terrain et «comprendre ce que signifie vivre à la campagne aujourd'hui». Laissant sa compagne Lara dans la capitale, ce jeune intellectuel parisien va s'installer dans le modeste et fictif village «deux-sèvrain» de La Pierre-Saint-Christophe, pensant que «cette région pouvait être représentative des enjeux actuels de la ruralité». Et il va louer à Mathilde et Gary - son fidèle mari secrétaire de l'amicale des chasseurs -, un logement sommaire dans leur ferme qu'avec une sincérité désarmante non dénuée de prétention il baptise "La Pensée sauvage"(2).

2) Un clin d'oeil à La Pensée sauvage de Lévi-Strauss dont le roman partage la vision universaliste (peu de choses séparant pour le célèbre anthropologue la pensée "sauvage" de celle du "civilisé"...)

 

Fréquentant ardemment l'Epicerie-Café-Pêche du gros Thomas, dernier commerce d'un village autrefois animé devenu «le lieu clé de la socialisation», il va mener des interviews et recueillir de nombreuses histoires auprès d'habitants représentatifs de la diversité de ce bourg : comme le maire et fossoyeur en chef Martial Prouveau qui «organise annuellement un Congrès des Croquemorts» au printemps, la maraîchère militante Lucie, son peu ragoûtant grand-père au parler local archaïque ou son cousin Arnaud, sorte de benêt illuminé, l'artiste Maximilien Rouvre et sa maîtresse la coiffeuse Lynn ou le couple de retraités anglais James et Kate …

Mais s'il accumule les observations dans son journal de terrain, ce dernier s'ouvre aussi à des événements n'ayant rien à voir avec sa thèse. Et tandis qu'il s'imprègne avec bonheur des paysages et de la paisible nature environnante et que sa vie sociale «progresse à grands pas», le «ratio science/vacances à la campagne» s'inverse subtilement au fil des semaines.

Et notre héros finit ainsi par se faire «bouffer» par son sujet : «Voilà, tu t'es fait manger par ta thèse. Ton terrain t'a avalé.»

Galvanisé par «une force de renouveau», il va alors totalement changer de vie.

 

 

L'intrigue qui se déroule sur un an et demi nous est racontée de deux points de vue narratifs différents : par le biais du héros rédigeant à la première personne et au présent un journal tenu chaque jour au début (puis comportant de gros trous), ainsi que par un narrateur omniscient s'exprimant au passé et se focalisant tour à tour sur le héros et les autres protagonistes. Et un complexe dispositif narratif reflète une grande variété et mixité tant littéraires que langagières.

Sept grandes parties aux titres éclectiques épousent en effet des genres divers, les deux parties extrêmes reproduisant le journal du héros tandis qu'au sein des autres sont imbriqués des discours, récits, contes ou poèmes, certains passages étant traités sur le mode théâtral ou agencés en forme de liste … Et, entre chacune d'elles, l'auteur introduit des sortes d'intermèdes : des chansons de la tradition orale française que, les rattachant au territoire investi par son héros, il a transformées en courtes nouvelles.

Mathias Enard adopte de plus des styles très différents, passant des notes et du langage actuel, alerte et familier, d'un journal s'adressant à soi-même à une langue plus classique mêlant souvent avec bonheur mots rares et locaux et lexique plus relâché, ou à une verve rabelaisienne débridée, truculente et inventive, jouant tant des images que des sonorités. Sans compter le patois local et les citations en langue d'oc, en ancien français ou en latin ...

Toutes choses qui préviennent la monotonie de ce gros roman de plus de quatre cents pages.

 

La Roue du Karma

Si l'on prête attention par ailleurs à la disposition de ces sept parties au regard de leur contenu, cette construction du livre s'avère signifiante. Elle nous évoque en effet la Roue du Karma, l'auteur semblant dessiner à sa manière une représentation circulaire du monde (des mondes).

Au coeur de cette roue énardienne se trouve ainsi la quatrième partie consacrée au Banquet annuel de la Confrérie des fossoyeurs, trêve annuelle offerte par la Mort - qui n'officie pas pendant trois jours - afin que ces derniers puissent ripailler joyeusement. Une partie exaltant la vie, le partage des plaisirs du corps et de l'esprit, dans laquelle nos «camardeux» boivent jusqu'à l'ivresse et ingurgitent avec une sensualité gourmande une variété et une quantité impressionnantes de mets délicieux cuisinés de mille manières tout en devisant, débattant et philosophant, en récitant des poèmes ou racontant des histoires plus ou moins salaces. Un banquet où tout est permis, «les grossièretés comme les plus hauts discours» et même les batailles de choux et de chouquettes.

Et l'auteur ne se prive d'aucune liberté dans ce véritable morceau de bravoure haut en couleurs où, épousant la cause féministe, il fait d'emblée débattre ses fossoyeurs de l'entrée des femmes dans leur confrérie et, mélangeant allègrement les époques sans souci d'anachronisme, propulse Gargantua dans celle des gilets jaunes et de l'incendie de Notre-Dame :

«En ce temps là le débat portait sur le prix de l'essence et les balles de défenses, dont la maréchaussée n'était pas avare : certains (des coquins) perdaient leurs yeux, d'autres (des ribauds, des vicieux) gisaient la bouche ouverte, le corps couvert de bleus» (p.230) / «La flicaille n'en menait pas large, ils se rappelaient l'affaire de Notre-Dame, quand pour éteindre l'incendie ravageant la toiture, Gargantua noya d'un jet bien dru, cent flics dans leur voiture, qui jouaient au trut» (p. 231).

 

Gargantua compisse les Parisiens

Autour de ce noyau, de ce concentré de vie, les parties III/V et II/VI semblent décrire deux cercles dans lesquels le narrateur suit de front les activités des différents protagonistes (non couvertes par le journal) tout en actionnant la grande «Roue karmique» avec une fantaisie des plus réjouissantes. Une roue en perpétuel mouvement qui, englobant à l'échelle du Cosmos la totalité de l'existence et contenant tous les êtres vivants, avale ces êtres dans la mort pour les faire renaître en hommes, femmes (3), animaux ou végétaux dans une succession infinie de réincarnations détruisant l'illusion du Temps, et nous introduit dans un monde qui nous dépasse et à la connaissance duquel nous ne pouvons accéder :

«Mathilde ignorait tout de ses vies précédentes, des infinités de mouvement de la Roue qui avait trimballé son âme de-ci, de-là, qu'elle ait été une sorcière aux sombres aquelarres rêvant du Grand Bouc, un cheval de trait mort à la tâche, un chat de ferme, des paysannes, des paysans, des ouvriers, un loriot, un chêne déraciné par une tempête finissant sous la hache des charpentiers … ( p. 305)».

Et l'auteur nous dévoile ainsi «les secrets du passé et de l'avenir» en nous entraînant dans «des cavalcades oniriques», nous faisant participer au grand cycle du vivant : «On participe au grand cercle du vivant. C'est beau et triste à la fois.»

 

Enfin, comme dans l'imagerie bouddhique où la roue est tenue par Yama, le dieu de la mort, ce qui représente notre enfermement au quotidien, ces cinq parties s'insèrent dans la coque ouverte de ce journal de terrain reflétant une perception présente et étriquée du monde. La première partie couvre ainsi la période d'installation du héros à "La Pensée Sauvage" de décembre à janvier, et la septième et dernière continue jusqu'en février, et se termine en juin après deux longs arrêts, quand le héros quitte les lieux pour entamer sa nouvelle vie.

3) L'auteur défendant une conception moderne de la réincarnation exempte de discriminations

 

 

Le Banquet annuel de la Confrérie des fossoyeurs  s'avère ainsi un roman magistral et fascinant dans lequel «le rire repousse la mort». Un roman luxuriant et puissant touchant à l'éternité, dont les forces de renouveau abolissent le Temps, sans pour autant lever le mystère de la mort (4).

Et ce thème du renouveau que l'on retrouve notamment dans son ouvrage poétique Dernière communication à la société proustienne de Barcelone (5) ou même dans son précédent roman Boussole (6), semble essentiel chez cet auteur dont il transcende la mélancolie, cette conscience de notre finitude.

 

4) Si les fossoyeurs énumèrent tour à tour les 99 noms de la mort, des plus simples aux plus galvaudés, argotiques ou rares ..., le vrai nom de la Mort, le centième, reste «celui qu'aucune bouche humaine n'a jamais prononcée car ces phonèmes sont le secret de l'humanité»

5) Chantant de même l'éternel renouveau de la poésie

6) Se distinguant de la résignation finale du Voyage d’hiver de Schubert (cycle de lieder sur les deux parties duquel se calque le roman), l’auteur préfère, dans un ultime sursaut, toujours entrevoir cet espoir du printemps (placé en épigraphe du livre) : celui du renouveau, de la reconstruction

 

 

 

 

 

 

Le Banquet annuel de la Confrérie des fossoyeurs, Mathias Enard, Actes Sud, 7 octobre 2020, 427 p.

 
A propos de l'auteur :

 

https://fr.wikipedia.org/wiki/Mathias_%C3%89nard

http://l-or-des-livres-blog-de-critique-litteraire.over-blog.com/2015/08/enard-mathias.html

 

EXTRAIT :

 

On peut lire les premières pages du livre sur le site de l'éditeur: ICI

 

 

Publié dans Fiction

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