Aucune terre n'est promise, de Lavie Tidhar

Publié le par Emmanuelle Caminade

Aucune terre n'est promise, de Lavie Tidhar

Né en Israël où il a grandi dans un kibboutz avant de partir en Afrique du Sud puis au Laos, Lavie Tidhar est un auteur de langue anglaise qui vit aujourd'hui à Londres. Il est connu pour imaginer des mondes alternatifs dans des œuvres de fantasy et de science-fiction flirtant souvent avec le roman noir. Pas de cette science-fiction technique "recourant à une explication mécanique" qu'exécrait  Borges, mais plutôt de fiction spéculative. Un sous-genre qui lui permet notamment d'aborder des thèmes politiques, historiques, philosophiques ou sociaux sous un angle original et moins clivant.

Et si Aucune terre n'est promise, la version française d'Unholy land  (1)  qui vient de paraître dans une traduction de Julien Betan, a priori m'a intéressée, c'est bien parce que ce roman pouvait ainsi, en mettant à distance l'espace et le temps, nous parler du sionisme, d'Israël et des Palestiniens - thématique hautement sensible - de manière plus facilement audible par tous.

1) Unholy land que l'on peut traduire littéralement par "Terre impie (ou profane)" est paru au Royaume Uni en 2018 (Tachyon Publications)

 

Illustration de Titwane pour Le Parisien Week-End

 

D'emblée, dans une sorte de préface, l'auteur nous explique la genèse de ce livre parti de la consultation d'archives documentaires qui alimentèrent ses rêveries. Et, pour écrire cette uchronie en forme de thriller, son imaginaire s'est nourri tant de la réalité historique et de la situation actuelle en Israël, de ses voyages et de ses livres (ceux qu'ils a lus comme ceux qu'il a écrits) que des traditions ésotériques judaïques de la Kabbale illustrant une approche mystique de l'Univers.

Lavie Tidhar nous fait ainsi remonter très loin à l'origine du sionisme et de la fondation d'Israël.

Au début du XXème siècle un débat autour de la fondation d'un foyer refuge juif fit en effet rage au sein du Congrès sioniste entre les partisans de la "Terre Sainte" (alors en Palestine ottomane) et les "Territorialiste" qui se seraient contentés de n'importe quelle terre disponible. Et le leader du mouvement sioniste Theodor Herzel, qui avait pourtant publié en 1902 Altneuland (un roman utopique décrivant un futur Etat juif installé dans une Palestine idyllique), prit en compte la proposition du ministre des colonies Joseph Chamberlain offrant aux Juifs en 1903 (2) un territoire en Afrique orientale britannique à la frontière de l'Ouganda (dans l'actuel Kenya) (3).

Une expédition de reconnaissance comportant trois hommes fut dépêchée sur place, mais elle fut attaquée par des forces nandies hostiles et Nahun Wilbusch, qui en outre s'était perdu lors de la traversée du plateau d'Uasin Ghisu, rendit (contrairement à ses compagnons) un rapport totalement accablant. Le projet fut donc abandonné.

2) Il est vrai qu'en cette année 1903 de terribles pogroms eurent lieu à Kichinev rendant urgente à ses yeux la nécessité d'un refuge

3) Cette nouvelle Palestine devait s'étendre du lac Flamingo de Nakuru à l'Est au lac Victoria à l'Ouest et, du Nord au Sud, du mont Elgon à l'équateur

 

L'arbre des séphiroth

 

Ouvrant l'espace des possibles, Lavie Tidhar va astucieusement imaginer que, quelque chose d'étrange s'étant passé lorsque Wilbusch (hostile dès le départ au projet) fut séparé de ses compagnons, ce dernier fit étonnamment un rapport favorable incitant le Congrès sioniste à accepter la proposition britannique.

Changeant ainsi le cours de l'Histoire et évitant notamment la déclaration de Balfur (4) comme la solution finale, le «grand Holocauste», il nous transporte ici et maintenant dans ce nouvel Etat de Palestina où affluèrent de très nombreux Juifs, et dont la capitale se nomme Ararat city - en clin d'oeil à un précurseur du sionisme (5). Et Palestina, avec ses «Territoires disputés» (un euphémisme pour ne pas dire "occupés") et son mur de béton censé protéger les Palestiniens des infiltrations terroristes nandies, s'avère bien entendu une métaphore d'Israël.

Pour élargir ce monde alternatif à d'autres mondes, l'auteur va de plus utiliser le concept kabbalistique de sephira ("émanation" du Créateur et de l'Infini dans notre monde fini (6)), sorte de voile masquant à l'homme le Divin et le Temps et marquant sa perception imparfaite de la Réalité au travers de sa réalité quotidienne. L'arbre des séphiroth en comporte ainsi dix (matérialisées par des cercles) qui, selon les Kabbalistes modernes, seraient de vrais mondes aussi réels que notre monde physique.

Et c'est sans doute en référence à ces dix séphiroth que l'auteur a construit son livre en dix parties, la dernière - qui nous renvoie à la case départ - s'apparentant à la dixième séphira et correspondant à notre état terrestre avec son niveau de conscience spécifique.

4) https://fr.wikipedia.org/wiki/D%C3%A9claration_Balfour_de_1917

5) Le New-Yorkais Mordecai Manuel Noah avait acheté en 1825 un terrain su Grand Island (dans le Nebraska) pour y créer une ville refuge pour les Juifs appelée Ararat – idée qui ne trouva pas beaucoup d'adeptes

6) La source non manifestée de ces séphiroth se situant au-delà des mondes et étant associée au noir, à l'absence de couleurs.

 

 

Lior Tirosh, écrivain de seconde zone auteur de "pulps" (récits populaires de science-fiction) et de polars (7), quitte le Berlin actuel où il vit, se rendant en avion en Palestina où il est né et a grandi pour rendre visite à son vieux père malade : un général s'étant illustré dans les précédentes guerres "palestiniennes". Arrivant à l'aéroport d'Ararat City en même temps qu'une délégation kalenjine (8) venue participer aux pourparlers de paix, ce «visiteur»  venant de «l'Extérieur» (c'est à dire d'un autre monde) et qui reconnaît mal son pays balafré par un mur va se retrouver au centre de l'attention de tous.

Il est en effet d'abord espionné par Bloom, un agent de la sécurité locale ayant quitté son Altneuland idyllique d'origine et prêt à toutes les violences pour protéger la Palestina de menaces réelles ou potentielles. Mais aussi par Nur, une jeune femme originaire d'Hébron (en Cisjordanie) qui étudiait l'histoire et la littérature de science-fiction hébraïques et fut arrachée à son monde pour se voir confier une mission de protection des frontières entre les séphiroth. Tandis que dans l'ombre, un puissant inconnu - dont nous ne découvrirons l'identité qu'à la fin comme dans tout bon thriller -  semble tirer les ficelles, Tirosh s'avérant «la clé» d'un mystérieux plan appelé «schéma».

Les événements se succédant avec rapidité dans un rythme trépidant, le héros, dès son arrivée, se retrouvera impliqué à son insu dans un meurtre et, apprenant la disparition de sa nièce Déborah, jeune étudiante militante étudiant les légendes et s'opposant au mur, il se muera en enquêteur. Endossant l'habit du détective de ses romans, il affrontera alors de nombreux périls...

A la suite de ces trois personnages, de ces trois «visiteurs», nous basculerons, nous glisserons d'un monde à l'autre, mais aussi dans une de ces «hachures» - points faibles dans le Temps où ces mondes se recoupent. Et l'auteur, brouillant avec brio les lignes entre les temps et les lieux, entre le réel et le fictif, le littéraire, nous propulse ainsi dans un univers qui nous dépasse même si par de nombreux côtés il nous semble familier.

7) https://fr.wikipedia.org/wiki/Pulp_(magazine)

8) Les Kalenjins sont un groupe ethnique africain dont fait partie le peuple nandi Mont Elgon au Kenya

 

Mont Elgon au Kenya

De manière vertigineuse et fascinante le héros Lior Tirosh, écrivain de science-fiction aimant les enquêtes, s'affirme comme le double de l'auteur dont il partage déjà les initiales et revendique même nombre de titres (9).

Tous deux sont d'origine "palestinienne" ou israélienne et vivent à l'étranger (à Berlin ou à Londres) et, surtout, ils partagent une même douleur : celle de l'absence de ce fils au prénom sacrificiel d'Isaac, qui hante le premier et semble symboliser cette perte de l'innocence affectant visiblement profondément l'auteur. Ce dernier évoque souvent en effet ces tout jeunes soldats "palestiniens" à qui on apprend à tuer, comme ces enfants nandis souriants qui cachent dans leur main une grenade. Une perte de l'innocence s'élargissant à tout son peuple. A ce peuple juif devenu «un peuple de soldats». Et dans la postface, l'auteur revient lui même sur sa ressemblance avec Tirosh...

 

Lavie Tidhar, comme son héros, est un peu perdu entre deux mondes, cherchant en vain sa place et incapable de se définir dans une identité unique réductrice. Il fait manifestement partie de ces Tirosh minoritaires refusant de choisir de manière binaire entre la Palestina ou les Territoires Disputés. Et au travers du personnage de Bloom, c'est à tous ces Bloom aux idéaux dévoyés, emplis de certitudes et de bonne conscience, convaincus de la légitimité de leurs droits sur cette terre de Palestina, qu'il semble s'adresser. Quant à Nur, dont le prénom signifie en arabe "lumière", contrainte d'oeuvrer au même objectif que Bloom, elle osera cependant résister et faire confiance à Tirosh qu'elle était pourtant chargée d'éliminer.

Ce personnage vient par ailleurs renforcer dans ce roman le thème du pouvoir vertigineux de la littérature à faire passer d'un monde à l'autre, la porosité entre monde réel et fictif étant illustrée notamment par Bloom, originaire de ce pays inventé par Theodor Hertzel dans son utopie Altneuland. Déjà présente en effet dans une nouvelle précédente de l'auteur où elle était également une jeune étudiante de littérature hébraïque de science-fiction, elle s'y intéressait plus particulièrement à l'oeuvre d'un certain poète nommé Li'or Tirosh. Et, tout comme Tirosh se glisse ici dans la peau d'un personnage de ses propres romans policiers, Nur y était à  la fois lectrice d'une histoire de Tirosh et personnage de cette histoire (10).

9) Tirosh propose malicieusement à son agent d'écrire un roman avec Adolf Hitler en tant que détective privé (l'intrigue de A Man Lies Dreaming ), et évoque comme le sien le roman Osama

10) Shira (2008), nouvelle écrite initialement en hébreu puis traduite en anglais par l'auteur dont le thème central est le pouvoir de la littérature. Cf le 4ème§ en partant de la fin : ici

 

Ces personnages emblématiques qui ont vécu dans d'autres mondes dont ils gardent quelques réminiscences (ce qui les amène a douter de leur identité singulière, à avoir l'impression d'être à la fois soi et un autre) ont de ce fait peu de chair. Un manque d'incarnation que compensent les nombreuses descriptions imagées de scènes urbaines ou de paysages qui ont, elles, une forte présence, nous entraînant avec sensualité et poésie dans un monde de couleurs, de goûts et d'odeurs très réel (11). Et le grand intérêt de l'écriture de l'auteur réside surtout dans le dispositif narratif hautement signifiant qu'il a magistralement mis en place.

Il y organise en effet une partition et un basculement des perspectives, une même chose étant vue de plusieurs points de vue qui sans cesse alternent, la perception du monde réel recouvrant les représentations différentes que chacun s'en fait.

C'est ainsi un narrateur omniscient à la troisième personne qui décrit les agissements de Tirosh et pénètre ses pensées intimes tandis que Bloom, suivant le héros dans ses déplacements, s'exprime à la première personne : un "je" étrangement impersonnel dévoilant cependant le personnage dans les dialogues. Quant aux sections concernant Nur, qu'elles retracent son passé ou s'attachent à ses pas, elles sont rédigées à la deuxième personne. Et le passage du "il" au "je" et au "tu" - s'effectuant d'un chapitre (et même parfois d'une partie) à l'autre, ou à l'intérieur même d'un chapitre - se fait toujours avec une extrême fluidité.

11) L'auteur dit ne pouvoir décrire que des lieux qu'il connait et cela se sent

 

 

Lavie Tidhar est un Israélien expatrié, ce qui lui donne du recul, et son roman a le mérite d'aborder en profondeur la question israélienne.

Il renvoie d'abord dos à dos les options initiales des tenants d'un retour à la Terre Sainte et des Territorialistes. Hormis quelques détails (12), peu de différences en effet entre Palestina et Israël ! Car aucune nation ne peut s'instaurer pacifiquement dans une terre habitée en s'appropriant les terres et déplaçant ses habitants. Tout acte de colonisation est un acte injuste d'une extrême violence qui ne peut qu'engendrer le désespoir et exacerber en retour la violence, provoquant des attentats et motivant des kamikazes.

Et au travers de ses personnages, il condamne autant les partisans d'un mur censé protéger les Juifs, tout en engraissant au passage les entreprises chargées de sa construction (13), que ceux qui dans l'armée rêvent d'expansion et de conquêtes, d'un "Grand Israël" embrassant les terres promises dans la Bible (14).

Dans ce roman, le déni de la revendication des Nandis sur leur terres s'accompagnant de l'abandon des valeurs morales des "Palestiniens", les hommes servant cet Etat juif africain sont prêts à toutes les exactions et les injustices et se conduisent comme des assassins, tant ils sont convaincus d'oeuvrer pour une juste cause. Et dans cet Etat considérant que ces terres volées sont les siennes puisqu'elles lui ont été attribuées par un traité international donnant un faux-semblant juridique à cette spoliation, les pourparlers de paix ayant lieu lors du séjour de Tirosh à Ararat apparaissent comme une fiction, une farce qui ne leurre personne.

Aucune terre n'est promise remet en cause ce monstre froid qu'est devenu cet Etat sioniste qu'aucun scrupule moral n'arrête, ce nationalisme dévoyé et cette armée toute puissante légitimant toujours la force dans une stratégie défensive ou offensive. Et même si ce roman est imprégné de culture juive et s'attaque aux problèmes que se posent ou refusent de se poser les Juifs d'aujourd'hui, Lavie Tidhar y aborde la question d'Israël en lui donnant habilement une dimension universelle.

Il l'élargit en effet philosophiquement à la nature de l'homme, à sa tendance à voir et comprendre le monde à l'aune de ses représentations et de ses croyances. A sa propension à tenir sa propre vision du monde pour la vérité et à se donner le beau rôle dans un éternel rapport de forces dominants/dominés semblant malheureusement impossible à dépasser.

12) Comme le téléphone portable qui, n'ayant pas été inventé à Palestina, se transforme en étui à lunettes  quand Tirosh arrive de Berlin ...

13) Ainsi pour Gross, entrepreneur dans le bâtiment chargé du juteux chantier de construction du mur, seuls ses propres intérêts financiers priment.

14) Terme faisant référence à la terre promise aux enfants d'Israël, qui s'étend "du fleuve d'Égypte à l'Euphrate" dans la Genèse (15:18-21)


Lavie Tidhar porte ainsi un regard lucide et douloureux sur un pays d'origine aimé. Eclairant les choses, il semble lesté par son impuissance à pouvoir les changer. Et tous ses efforts pour trouver une échappatoire dans l'imagination, dans la littérature, ne peuvent apporter que ce divertissement nécessaire à la survie face aux abominations de ce monde dans lequel nous vivons, comme en témoigne l'excipit de sa postface :

«Comme Tirosh, je pense souvent que je suis un simple écrivain de pulps touché par la folie des grandeurs. Comme Tirosh, je ne parviens pas à trouver ma place. Je rêve de m'évader dans des fantaisies où je pourrais contempler les tours blanches de Kang Diz Huxt (15), dressées vers le ciel jaune, sous la lune brisée, où je pourrais naviguer dans les marais verts et gazeux de Samaria (16) où vivent les Abominations … quelles qu'elles soient.
Mais il n'existe qu'un seul monde et l'imagination ne permet pas d'y échapper. C'est peut-être la plus dure leçon que nous apprendrons à nos enfants, même si certains d'entre nous, comme Tirosh, continuent de se frotter aux limites imposées par la réalité
.
» (p. 258/259)

15) "Kang Diz Huxt" est un des multiples noms de Jérusalem : celui qu'utilisaient les anciens Iraniens en référence au "Palais sacré" de Zahhak dans le Shahnameh (le Livre des rois)

16) La Samarie est le nom historique et biblique d'une région ayant constitué l'ancien Royaume d'Israël (du nom de sa capitale Samarie, proche de l'actuelle ville de Naplouse)

 

 

 

 

 

Aucune terre n'est promise, Lavie Tidhar, traduit de l'anglais par Julien Betan, Mnémos, 29/01/2021, 260 p.

 

A propos de l'auteur :

https://fr.wikipedia.org/wiki/Lavie_Tidhar

 

EXTRAIT :

PREMIERE PARTIE

 

ARRIVEES

 

2

p.21/22

 

Quand Tirosh se réveilla, ses idées étaient plus claires qu'elles ne l'avaient été depuis une éternité. Il ignorait depuis combien de temps il avait décollé. Il se sentait étrangement rafraîchi, régénéré. Il remarqua qu'il y avait vraiment très peu de passagers, beaucoup moins qu'il ne le pensait. Son esprit avait dû lui jouer des tours, troublé par la fatigue et de vagues souvenirs désormais oubliés. Il s'étira et constata que la femme aux cheveux bruns était là, assise seule près d'un hublot, à côté de deux sièges vides. Lorsqu'il regarda à l'extérieur, il découvrit les pentes vertes des collines Cherangani, qui au loin tiraient vers le bleu et dont les sommets les plus élevés se perdaient dans des nuages bas. De petits villages ponctuaient ces mers de verdure et la fumée des feux de bois ondulait doucement dans les airs.

« Nous allons bientôt entamer notre descente vers Ararat City, annonça le pilote. Veuillez attacher vos ceintures. »

Une vague de souvenirs submergea Tirosh. Comment avait-il pu oublier la Palestina ? Personne n'oublie sa patrie, quel que soit le temps passé loin d'elle, à vivre ailleurs, à parler une autre langue sous des cieux différents. Les soucis et les doutes des jours précédents l'abandonnèrent. Déjà, l'air de la cabine semblait différent, plus chaud, plus humide. L'avion poursuivit sa descente, les collines s'estompèrent, la vallée du Grand Rift apparut dans le lointain et, au-delà, formant une tache bleu pâle, la mer. Alors, tandis que l'appareil se rapprochait du sol, Tirosh remarqua une anomalie dans le paysage. Un haut mur blanc traversait les collines et les champs, séparant villages et campements, montant et descendant avec les courbes du terrain, telle une série de notes discordantes dans une partition. La blancheur de l'ouvrage jurait avec les tons riches de la terre, avec le ciel déjà lourd de pluie.

Tirosh le contempla, encore et encore, sans en voir le bout : il louvoyait et disparaissait, hors de vue, se poursuivant ailleurs, d'un côté comme de l'autre. Tirosh pouvait désormais distinguer de nouveaux détails, des routes droites, des voitures lentes et paisibles semblables à des scarabées, des immeubles modernes, formant d'abord des amas épars puis de plus vastes ensembles, jusqu'à devenir enfin une vague continue, tandis qu'Ararat City se découpait à l'horizon.
A cette vue, il éprouva un sentiment aigu de manque et de joie. Il aurait aimé qu'Isaac soit ici avec lui, assis sur ses genoux, babillant des mots incompréhensibles en regardant par le hublot, fasciné par tant de nouveautés. Ararat se dressait vers le ciel, ses gratte-ciels modernes jaillissant du sol comme autant de doigts tendus. Le verre et le métal contrastaient avec les environs d'un vert poussiéreux, et les maisons blanches ressemblaient à des coups de pinceau audacieux au milieu du béton et de l'asphalte des pavés.

(...)

 

Publié dans Fiction, Histoire

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