La femme qui a mangé les lèvres de mon père, de Tudor Ganea

Publié le par Emmanuelle Caminade

La femme qui a mangé les lèvres de mon père, de Tudor Ganea

Premier roman du jeune architecte Tudor Ganea publié en Roumanie en 2016 - où il rencontra un gros succès public -, Cazemata (La casemate) vient de sortir en France sous le titre La femme qui a mangé les lèvres de mon père, dans la traduction de Florica Courriol.

C'est un roman très étrange qui se déroule à Constanta sur les bords de la mer noire, à une centaine de kilomètres de ce delta du Danube qu'habite encore une communauté lipovène (1) de pêcheurs venue de Russie. Un livre puisant dans le fond légendaire d'un monde aquatique traditionnellement voué à la pêche nous ramenant à ce "peuple de l'eau", comme dans les mythes primordiaux ainsi que, de manière relativement dérobée, dans l'histoire du pays.

1) http://www.danube-culture.org/les-lipovenes-peuple-pecheur-du-delta/

 

Constanta vue du ciel

 

Au centre du roman, une vieille casemate datant de la dernière guerre mondiale située sur le plateau de la falaise, qu'entourent les « MZ (émsés) » de béton décatis d'une cité populaire. Un lieu mystérieux alimentant les rumeurs les plus délirantes et qui se révélera maudit.

C'est là, à l'époque où elle abritait un bar miteux fréquenté par les vieux pêcheurs du coin, qu'on retrouva en effet le cadavre déchiqueté d'un jeune « camé » insaisissable utilisant, selon la rumeur, un réseau de tunnels qui relierait cette casemate à la mer : une mort restée inexpliquée. Et voilà que dix ans après, sur le chantier destiné à la transformer en immeuble résidentiel, trois ouvriers disparaissent sans laisser de traces !

Radu Adamescu, jeune inspecteur en civil, est alors envoyé par son supérieur le Commissaire Petrovici pour mener l'enquête. Installé incognito dans la cité, il écoute et fait parler les gens. La boisson déliant les langues, un pêcheur nommé Olubé qui semble la mémoire (2) du lieu lui raconte ainsi des « histoires à dormir debout », et il observe lui-même de curieuses choses qui mettent à mal son esprit rationnel ...

2) Fonction qu'il partage en partie avec Coco, souteneur ayant recueilli la confession de son père et capable de reconstituer l'histoire de sa lignée

 

Constanta, le Casino et l'accès et l'intérieur (inondé) d'une  casemate avoisinante

Le flottement entre réel et irréel imprègne tout ce roman qui, dans un style alliant crudité, sensualité et poésie, ondule comme un serpent, une méduse ou une naïade (3 ), l'auteur y ayant créé un univers mystérieux à dominante liquide.

La femme qui a mangé les lèvres de mon père se déploie certes dans une ville dont sont nommés des lieux précis mais dont la mer, la falaise, les casemates (4) ou le lac semblent aussi avoir largement stimulé l'imaginaire de l'auteur qui a le don de puiser dans des sources tant géographiques et historiques que mythiques en les entremêlant avec brio. Et, malgré les quelques dates données, on a parfois l'impression de se situer en un temps indéfini comme dans les contes.

Le roman est construit en trois temps et quatre parties - elles-mêmes divisées en quatre ou cinq chapitres (à l'exception de la dernière, plus courte, qui n'en comporte que deux). Mais la première, intitulée "aujourd'hui" s'amorce curieusement au passé tandis que ce sont en fait les seconde et troisième ayant lieu "dix ans après" en 2015, qui se déroulent à l'époque d'écriture du roman ! Quant à la quatrième, elle anticipe, toujours au passé, les événements qui se dérouleront "vingt ans après".

Et Olubé qui avait vingt-cinq dans la première partie, présent jusqu'à la fin du roman alors que tous les anciens sont morts, semble avoir gardé une éternelle jeunesse dans la dernière qui se situe pourtant trente ans plus tard (5).

 

Mêlant les genres et les tonalités, l'auteur alterne avec fluidité conversations de bistrot (ou de pêcheurs), enquête policière et merveilleux onirique - voire visions hallucinatoires - , nous faisant peu à peu dériver vers le fantastique. Et cette tension constante entre réalisme et onirisme, rationnel et irrationnel, annoncée dès la première partie et se poursuivant jusque dans la dernière, va dans le cœur du roman s'incarner dans l'évolution-même de cet inspecteur symbolisant l'esprit cartésien.

Dans la seconde partie en effet, son enquête rigoureuse donne lieu à deux rapports intégrés au récit, tandis que dans la troisième, après la confession de Coco, le « souteneur sans lèvres héritier d'un bordel de père en fils », Radu Adamescu s'abandonne à des visions et des sensations fantastiques. Et on notera que Coco, à l'inverse de l'inspecteur dont l'enquête débouche sur le fantastique, met, lui, avec ses explications, un peu de logique dans toutes ces rumeurs fabuleuses et ces phénomènes étranges. Quant à la dernière partie, elle nous plonge dans une sorte d'apocalypse enchantée, où le vieux commissaire tenant son subordonné pour fou et Olubé pour « le roi des menteurs », tente en vain, malgré tous les signes apparents, de se raccrocher à la normalité.

3) On signalera le soin apporté par l'éditeur à la composition du texte, chaque partie commençant notamment par une phrase en lettres capitales ondulant comme une vague

4) On trouve à Constanta tout un réseau de casemates datant de la seconde guerre creusées dans la falaise, et notamment plusieurs près du casino dans lesquelles on pénètre par une bouche d'égout et un tunnel partiellement inondé

5) Si Olubé affirme avoir plus de cinquante ans et si le Commissaire lui en donne dans les soixante, le fils de ce dernier est formel : au vu de ses muscles et de son absence de rides, il a entre trente et trente-cinq ans !

Une jetée à Constanta

Le talent de ce jeune auteur à l'imagination débordante sachant créer des atmosphères tant oppressantes que salaces ou paradisiaques, et jouer sur les symboles, s'affirme surtout dans sa grande maîtrise des techniques narratives et dans sa capacité à faire surgir des images inventives étonnantes.

Tout au long du roman, il enchevêtre les récits, chacun racontant à l'autre ce qu'un autre lui a confié. Des récits qui se recoupent et se complètent sans pouvoir éclaircir tout à fait pour autant cette histoire mystérieuse, laissant encore de nombreuses questions en suspens et n'élucidant en rien la triple disparition du chantier de la casemate.

Par ailleurs, si Tudor Ganea a opté pour une narration classique au passé et à la troisième personne, les dialogues y sont nombreux, impulsant beaucoup de vie et recourant notamment à une langue orale populaire peu respectueuse de la grammaire. Outre que ces derniers introduisent un vivant présent et mêlent la première et la deuxième personne à la troisième, ils prennent de plus véritablement en charge la narration de manière très théâtrale, et cela de multiples manières : par de vrais dialogues alternant dans un rythme alerte questions et réponses ou de longs soliloques d'une dizaine de pages (notre bavard Olubé intégrant, gommant ou anticipant dans un flux verbal incessant les questions et réponses d'un interlocuteur semblant muet). Auxquels il faut ajouter la très longue confession de Coco à l'inspecteur approchant une trentaine de pages.

Quant à la narration pure, elle s'avère très descriptive, très visuelle, voire parfois cinématographique, Tudor Ganea nous offrant une profusion d'images magnifiques et surprenantes (la plus belle étant sans doute celle de ces pêcheurs nus, sortes de pieuvres pêchant le maquereau avec des hameçons plantés dans la peau d'où partent une multitude de fils). Des images qui n'ont rien de statique, l'auteur excellant souvent à les fondre et les renouveler comme dans une sorte de kaléidoscope .

 

Lillith, John Collier

Un roman essentiellement et étonnamment masculin

 

La femme qui a mangé les lèvres de mon père s'avère un roman essentiellement et étonnamment masculin dans lequel les femmes sont l'objet de tous les fantasmes des hommes.

On relève déjà sept hommes dans la liste initiale des personnages principaux, auxquels il faut ajouter l'inspecteur Adamescu et le commissaire Petrovici, mais aussi son fils et le médecin (personnages moins annexes que certains noms intégrés à la liste). Et, excepté Litsoï, ce jeune homme aux yeux verts dont les derniers moments nous sont décrits par le narrateur dans le premier chapitre, tous prennent la parole plus ou moins longuement.

Quant aux femmes dont seuls trois noms sont cités dans cette liste, nombreuses pourtant, elles n'ont pas droit à la parole et n'existent qu'à travers le regard des hommes. Les rares bénéficiant d'une ou deux répliques n'ont en effet pas de nom (quelques voix de mères discutant au balcon de leur "MZ") ou sont nommées par leur fonction (assistante médicale ou secrétaire).

 

Copieusement évoquées par contre pour avoir apporté la richesse à une lignée de souteneurs, elles occupent une place très importante dans les fantasmes des hommes. Dès le second chapitre, elles sont ainsi l'objet des ragots et des vantardises de ces pauvres pêcheurs démunis exaltant leurs prouesses sexuelles dans un langage argotique très cru (6). Fantasmes d'hommes sans pouvoir dont la pêche et la "baise" - imaginaire le plus souvent - semblent les seules occupations leur permettant d'exercer une certaine domination sur leurs proies, qu'elles soient poissonnières ou féminines.

Et le désir des hommes se combinant à la peur, comme dans de nombreux mythes que l'auteur recycle avec beaucoup de fantaisie, les fantasmes de femmes sexuellement asservies et d'objet magique les réduisant à leur pouvoir cohabitent avec leur peur de l'impuissance, ou de la castration, de la dévoration (7), de la part de femmes insatiables : de succubes ou de vampires les vidant tant de leur sperme que de leur sang.

Tandis que dans une île mythique du delta, des femmes d'une grande beauté résistant au pouvoir masculin et pouvant étonnamment se passer des hommes semblent assouvir leur vengeance de manière terrifiante au travers des générations …

 

Curieusement de plus, alors que les trois premières parties du roman sont censées se situer entre 2005 et 2015, les mondes des hommes et des femmes de cette cité populaire de Constanta sont, de manière traditionnelle, totalement séparés : hommes au bar ou à la pêche (nourrissant la famille) et femmes à la maison (ou au bordel) ! Et dans la quatrième partie, située en 2035, si ces mystérieux enfants aux yeux verts ayant joué et grandi ensemble (filles et garçons mêlés) gagnent leur vie tout seuls une fois adultes, ils « ne se mettent pas en ménage entre eux », vivant « comme frères et sœurs ». Comme si seule l'abolition du désir sexuel pouvait permettre l'égalité entre les femmes et les hommes...

 

6) Un deuxième chapitre décevant après une entrée en matière onirique à l'atmosphère étrange et oppressante très réussie, car on peut se lasser de ce langage cru qui a du mal à s'extraire du cliché, l'imagination débridée de l'auteur ne se traduisant pas suffisamment en inventivité langagière ...

7) Le baiser qui tue de cette femme si belle laissant le père sans lèvres s'apparentant au mythe du vagin denté

 

Dans le delta du Danube

Urbanisation et nature

« Les immeubles inachevés dessinèrent une rangée de dents cariées dans les gencives de la falaise. Des excavatrices montaient la garde tout autour, leurs godets tendus comme une gueule menaçant la lune . »

Sur le plateau de la falaise, entourant cette casemate de béton rongée d'humidité, de vieux immeubles ouvriers de quatre étages aux murs écaillés et aux portes rouillées, mais aussi un chantier de construction de nouveaux immeubles plus élevés : une marée de béton défigurant les paysages naturels. Et plus bas, l'ancienne ville de Constanta, faute d'entretien, donne le sentiment étrange d'une « ville abandonnée » avec ses « bâtisses écroulées sur elles » au sein de ruelles tortueuses et ses « pilastres branlants au crépi écorchés jusqu'à la chair rouge des briques ».

La nature dans ce livre va pleinement reprendre ses droits, sa revanche. Les canalisations des immeubles vont diffuser un chant étrange et des enfants, munis de craies de couleur, couvrir le sol de la casemate et l'asphalte des rues d'un tapis de nénuphars rappelant cette île lipovène du delta, sorte de paradis où on cohabitait en paix avec les loups et vivait en osmose avec le fleuve, nageant ou glissant en barque dans ses eaux poissonneuses tandis que les cigognes recouvraient de leurs nids les toits de joncs des maisons.

Et ce paradis perdu resurgit de manière merveilleuse, la nature noyant joyeusement ce triste univers de béton dont elle transforme certains éléments en îlots herbeux.

Les troupes roumano-allemandes sur le Prout (le 22 juin 1941)

Un fond historique

 

L'histoire complexe et tourmentée de la Roumanie, même si elle n'est que brièvement évoquée dans la confession de Coco remontant à son arrière-grand-père turc de l'armée ottomane, affleure dans ce roman.

Les "MZ", ces vieux immeubles ouvriers délabrés qu'habitent désormais les pêcheurs nous renvoient d'abord à la dictature socialiste consécutive à la guerre, à sa politique d'industrialisation forcée, d'exode rural et d'urbanisation rapide de piètre qualité (8).

Et c'est surtout cette casemate maudite autour de laquelle s'articule le roman qui attire notre attention. Car ces casemates de Constanta, contrairement à ce qu'on pourrait croire, n'ont pas été construites à proprement parler par les nazis mais par l'armée roumaine (9). Il ne faut pas oublier en effet qu'à partir de juin 1941 la Roumanie combattit aux côtés de l'Allemagne nazie, ayant rejoint l'Axe - l'alliance que cette dernière avait déjà contractée avec l'Italie fasciste et le Japon. Et cela jusqu'en août 1944 où elle changea de camp, neuf mois avant l'armistice. Une histoire occultée et révisée sous la dictature roumaine. Et seule la perspective de son entrée dans la CEE (en 2007) obligea la jeune démocratie à reconnaître cette histoire oubliée, malgré certaines réticences (10), au début des années 2000.

Quant aux Lipovènes, ils résistèrent en nombre au nazisme et ils en payèrent le tribut, beaucoup étant faits prisonniers, déplacés et condamnés au travail forcé (11).

 

La femme qui a mangé les lèvres de mon père est ainsi un livre tout a fait original, et intéressant à divers titres, nous transportant dans un univers fabuleux et déroutant, ce qui nécessite de savoir s'abandonner en laissant de côté son esprit rationnel.

8) En 1948, la Roumanie comptait à peine un quart de population citadine

9) En témoigne une inscription sur une casemate près du casino de Constanta achevée le 10 mai 1944 par l'AR (Armata Romana) : https://constanta.ro/2013/02/14/cazemata-faleza-cazino-zona-statuia-lui-eminescu-d/

10) La reconnaissance des victimes juives de la Shoah se heurta à des réticences, le maréchal Ion Antonescu (au rôle ambivalent) ayant été érigé en héros national. Quant au génocide des Tziganes, il ne fut reconnu qu'en 2006

11) Il ne semble pas que les prisonniers lipovènes aient construits les casemates de Constanta (même s'ils ont peut-être été utilisés par l'armée). Mais ce qui est sûr c'est que pendant la première guerre mondiale, quand la Roumanie sortit de sa neutralité en 1916 pour se ranger au côté des Français, de nombreux Roumains furent arrêtés par les Allemands, déplacés en Alsace et condamnés à y ériger des bunkers : https://www.facebook.com/watch/?v=2921082601247866

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

La femme qui a mangé les lèvres de mon père, Tudor Ganea, traduit du roumain par Florica Courriol, Le nouvel Attila, 16 octobre 2020

 

A propos de l'auteur :

 

Tudor Ganea, né en 1983 à Bucarest, a suivi des études d'architecture à l'Ecole supérieure d'architecture Ion Mincu de Bucarest. Il travaille actuellement dans la capitale roumaine et passe ses vacances à Constanta, au bord de la mer Noire, ville de son enfance. Il a été nominé au Festival du premier roman de Chambéry en mai 2017 et a reçu, depuis, de nombreux prix. Il a ensuite publié trois autres romans, tous aux éditions Polirom : Miere (Miel) en 2017 ; Porci (Les Porcs), un roman dystopique en 2018, et 8 (Huit) en 2019.

(éditions Le Nouvel Attila)

 

EXTRAIT :
 

On peut feuilleter les premières pages du livre (premier chapitre et début du second) : ICI

 

Publié dans Fiction

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