Tea Rooms, Femmes ouvrières, de Luisa Carnés

Publié le par Emmanuelle Caminade

Tea Rooms, Femmes ouvrières, de Luisa Carnés

Luisa Carnés faisait partie de la Generación del 27, groupe littéraire espagnol aux idées avant-gardistes dont l'histoire n'a retenu que les noms masculins (1). Publié pour la première fois en 1934 dans la catégorie "roman-reportage", Tea Rooms : Mujeres obreras, inspiré de son expérience de vendeuse, tomba vite dans l'oubli en Espagne tandis que, fuyant le fascisme, elle s'exila au Mexique où elle continua son travail de journaliste et d'écrivaine jusqu'à sa mort accidentelle en 1964.

L'oeuvre de l'auteure (2) fut néanmoins récemment remise à l'honneur dans son pays d'adoption où elle fit l'objet d'une thèse, Tea Rooms étant même republié avec un minuscule tirage pour le cinquantième anniversaire de sa mort, selon le désir de ses héritiers (3). Ce fut à cette occasion qu'un critique littéraire s'enthousiasma pour ce récit novateur ayant valeur de témoignage historique et convainquit l'éditeur Hoja de Lata de le publier de nouveau en Espagne en 2016 - où il rencontra un gros succès critique et public.

Et dans cette première traduction française de Tea Rooms, Femmes ouvrières, Michelle Ortuno nous fait réentendre la voix de cette exilée communiste et féministe longtemps oubliée dans son propre pays.

1) https://fr.wikipedia.org/wiki/G%C3%A9n%C3%A9ration_de_27

2) Elle a laissé un corpus littéraire d'une douzaine de romans, une soixantaine de nouvelles, trois cents pièces de théâtre et des centaines de chroniques.

3) https://www.hojadelata.net/el-regreso-de-luisa-carnes/

 

Madrid en 1930

Le roman se passe en 1930 dans une Madrid en pleine crise économique où les classes populaires s'enfoncent dans la misère. Et au travers de son héroïne lectrice de «livres révolutionnaires», il s'adresse à toutes ces femmes qui n'ont comme culture que des «romans à l'eau de rose» et qui «continuent à cultiver la religion» les rendant fatalistes ou à «rêver d'un hypothétique mari». Mais aussi à celles qui pourraient s'émanciper grâce à la culture et «se moquent complètement de leur émancipation car elles n'ont jamais porté de souliers usés, jamais connu la faim qui engendre les rebelles» (4).

 

Après de vaines recherches, la jeune Matilde trouve enfin un emploi précaire de vendeuse dans un salon de thé - pâtisserie : un microcosme élégant baignant dans des odeurs suaves où, sous la surveillance de la responsable et du propriétaire baptisé "l'ogre", s'active toute une galerie de pauvres femmes et filles exploitées et résignées de peur de perdre leur travail. Mais dehors les syndicats s'organisent et la lutte des classes commence à faire rage. Et Matilde, qui ne pense pas que «parler par derrière» fasse avancer les choses, veut croire en l'avènement d'un monde nouveau. Même si son expérience de l'humiliation et de la souffrance l'a amenée à une définition concrète de la société avec «d'un côté ceux qui prennent l'ascenseur et de l'autre ceux qui passent par l'escalier de service».

4) Notamment au travers du personnage de Laurita, la filleule du propriétaire

 

Ecrit entre août 1932 et février 1933 par une militante, ce roman social engagé fournissant de nombreux détails précis et concrets (5) frappe par sa modernité. S'éloignant d'un naturalisme trop pesant tout en atténuant sa teneur idéologique indéniable, il est en effet raconté au présent avec une étonnante vivacité et légèreté par un narrateur extérieur épousant d'abord le point de vue individuel de Matilde, fine observatrice à la conscience politique en éveil, pour ensuite embrasser cette collectivité souvent futile à dominante féminine, passant tour à tour d'une protagoniste à l'autre. Et, surtout, il s'avère d'une facture plus théâtrale et cinématographique que romanesque.

5) La description des vieilles cabines téléphoniques faisant office de vestiaires, le comptage des heures de travail, le nombre exact de pesetas du salaire, le nombre et le prix des brioches ...

 

Allégorie de la République Espagnole, Teodoro Andreu, 1931

 

Tea Rooms est ainsi divisé en une succession de vingt-deux petites scènes alternant descriptions et dialogues qui se se déroulent, dès la quatrième, dans une sorte de huis-clos. Pour parler de la condition ouvrière féminine et des luttes sociales, Luisa Carnés se concentre en effet habilement sur la vitrine trompeuse de ce salon de thé de bonne réputation.

Confinées dès le matin, les employées y «suspendent leur personnalité», laissant dehors leur vie de misère en troquant leur robe rapiécée contre la blouse noire uniforme et le sourire de façade, tandis qu'entrent et sortent des clients des plus hétérogènes et des livreurs. Et dans cet espace scénique limité mais plein de vie se révèle indirectement, au travers de ce constant va-et-vient, des conversations tronquées et des petits incidents scandant la routine des journées, les espaces qui lui sont extérieurs : ceux des familles populaires aux dures conditions d'existence et de toute la société espagnole gagnée par l'agitation sociale et politique. Un huis clos dans lequel se joue le triste destin de femmes victimes de cette société patriarcale et religieuse qui, faute d'éducation et acculées par la pauvreté, se voient enfermer dans des dilemmes : soumission à un mari ou à un patron, «maître spoliateur», domesticité conjugale ou prostitution...

La narration, juxtaposant des phrases souvent courtes, s'apparente souvent à un scénario, auquel s'ajoutent les réflexions et les commentaires aiguisés et imagés de Matilde témoignant de sa prise de conscience politique. L'oeil du narrateur, véritable caméra, livre des images marquantes comme ces employées chosifiées, femmes-troncs derrière leur comptoir : «les blouses noires, les cols amidonnées, se découpent sur le plan ocre du mur du fond». Ou saisit en un instant la jeune employée dérobant une pièce ou l'incursion d'un homme travesti : «Une personne se dirige vers le comptoir des pâtisseries. Elle porte une toilette légère de soie souple, à larges motifs de chrysanthèmes jaunes et bleus. Ses pieds, trop grands. Ses coudes, trop pointus, sombres et froncés. Les muscles de son cou extrêmement marqués. Une allure étrange.»

Et nombre de plans captent en plongée le dessous des choses, grossissant des détails signifiants comme ces chaussures qui vous trahissent ou ces employées mangeant en cachette sous le comptoir.

 

En nous racontant le quotidien d'un salon de thé madrilène d'un regard acéré et en se faufilant dans les conversations de tout ce petit monde, Luisa Carnés brosse une critique implacable du capitalisme. Elle espérait manifestement être entendue au travers de la voix de sa jeune héroïne fière de sa liberté annonçant la «femme nouvelle» et appelant à «la lutte consciente pour l'émancipation prolétaire internationale». Une émancipation ne pouvant à ses yeux passer que par la révolution car, selon son voisin au chômage connaissant beaucoup de choses sur le sujet, «il existe un pays ou les ouvriers n'ont pas faim».

Et si dans sa forme ce roman datant de près d'un siècle n'a pas pris une ride, son propos illustre, lui, une époque bien dépassée où tous les espoirs semblaient encore permis.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Tea Rooms, Femmes ouvrières, Luisa Carnés, traduit de l'espagnol par Michelle Ortuno, La Contre Allée, 9 avril 2021, 270 p.

 

A propos de l'auteure :

 

https://www.lacontreallee.com/auteurs/luisa-carn%C3%A9s

 

EXTRAITS :

4

p. 31/33

 

La porte grince à peine en pivotant.

L'air à l'intérieur est tiède. Ca sent le beurre et la pâte chaude.
Matilde se dirige vers le comptoir et tend sa carte à une femme quadragénaire :

- Bonjour.

- Bonjour.

- On m'envoie de l'autre établissement.

- Je suis au courant. On me l'a dit par téléphone.

Néanmoins, elle lit le bristol. «Antonia, cette jeune fille prendra le poste vacant du service de jour.»

- Entendu. Venez par ici. Faites attention, n'allez pas trébucher sur ces plaques.

Matilde passe derrière le comptoir et longe quatre plaques disposées en pyramide sur une banquette. Elle s'arrête devant la femme, sans savoir que faire ni quoi dire. Elle pince sa robe en la tirant vers le bas

Elle est trop courte cette robe.

- Vous devez vous confectionner une blouse noire au plus vite ; votre robe va s'abîmer en un rien de temps. Ici on s'en met partout.

Elle ne veut pas contredire cette femme – qui paraît sérieuse, mais aussi cordiale – bien qu'elle n'arrive pas à comprendre comment on peut se salir ici, tout reluit de propreté : les vitres, les chromes, la porcelaine, le sol.
La femme donne à Matilde deux chiffons blancs :

- Tenez (elle ouvre un tiroir du comptoir) vous allez nettoyer ce tiroir. D'abord avec ceci (elle lui tend une plaque de celluloïd avec, gravé en noir dessus : «Croissants 25cts» ; vous voyez ? Comme ceci : vous ramassez le sucre et vous le faites glisser dans ce plateau sale ; ensuite vous passez ce chiffon, et quand le zinc du tiroir est bien propre, vous le frottez avec cet autre chiffon en appuyant bien.

- D'accord.

Matilde nettoie le tiroir consciencieusement. Le sucre glace lui chatouille le nez et lui provoque un petit éternuement. Elle est en contrebas de l'autre femme et ne peut voir que ses grosses jambes, gainées dans des bas de coton.

(...)

p.35/36

 

(…) Cet établissement compte parmi «ce qu'il y a de mieux à Madrid», ce qui exige la plus grande des corrections. La courtoisie et la distinction de ses employés rendent crédible un établissement autant que la fraîcheur de ses produits. Les jeunes femmes doivent aller et venir derrière le comptoir, la tête haute et souriantes. «Que désirez-vous madame ?» Pas une blague avec les serveurs, pas une phrase de mauvais goût. «C'est une maison distinguée». Cette rengaine de la distinction, Matilde l'a entendue de nombreuses fois de la bouche de la responsable depuis trois heures qu'elle a pris ses fonctions dans le salon de thé. Et elle en a tiré la leçon que le client a toujours raison. Et qu'il lui faut toujours sourire et le tromper dès que l'occasion se présente. Mais cela dépend de la clientèle, qui est des plus hétérogènes. Les différents types de clients donnent vie à l'établissement et donnent à chaque heure sa couleur particulière. D'abord, ce sont les servantes qui y viennent, nombreuses, avec leurs paniers de toile ; puis la couturière, la dactylo, l'employé, qui viennent acheter leurs petits feuilletés ; plus tard, le commis, le groom, le coursier. («Un gâteau, s'il vous plaît.») Ensuite, la vieille fardée et ses filles maniérées, les bigotes à la sortie de l'église, la patronne de la pension modeste, qui vient commander les tartes les plus économiques ; la maîtresse de maison, qui achète ses flans ou bien sa crème chantilly. L'après-midi, après le déjeuner frugal – stations Opera – Cuatro Caminos, Cuatro Caminos – Opera -, une heure de tranquillité, et on en profite pour passer un chiffon sur les comptoirs et dans les vitrines … Et de nouveau le défilé : les couples de fiancés qui mangent un petit gâteau debout, les yeux dans les yeux ; les jeunes filles en groupe qui choisissent sans réfléchir leurs friands, au poisson ou à la viande ; les jeunes qui dévorent leur confiserie avec des manières grossières, qu'ils qualifient eux-mêmes de «naturalistes» ; ceux qui, au contraire, se font violence pour montrer leur distinction et qui finissent, invariablement, par maculer leur veste d'une larme de chocolat ou de groseille. Et il reste encore le monsieur retraité, qui prend son goûter et s'en va lentement, toujours par le même chemin ; et la cliente qui a passé commande par téléphone, et le fonctionnaire qui achète un dessert pour le soir.
Le soir … On a mal aux pieds et aux cuisses et à l'index de la main gauche, à force de faire des nœuds coulants. Et aussi les paupières très lourdes. Combien d'heures ? Dix. Dix heures.

(...)

Publié dans Fiction, Histoire

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