Le gros poète, de Matthias Zschokke

Publié le par Emmanuelle Caminade

Le gros poète, de Matthias Zschokke

Réalisateur, dramaturge et romancier, Matthias Zschokke est une voix singulière de la littérature suisse de langue allemande qui transgresse les normes traditionnelles du récit fictionnel. Son cinquième roman publié en 1995, Der dicke Dichter, ne fut pas remarqué par la critique en Allemagne à l'époque mais il suscita un enthousiasme certain en Suisse. Et nous pouvons enfin, avec un quart de siècle de retard, découvrir Le gros poète dans sa traduction française d'Isabelle Rüf.

C'est un roman déroutant et attachant sans intrigue, tendrement nostalgique et subtilement ironique, qui nous  fait côtoyer le vide effrayant de nos existences absurdes mais aussi dépasser le désespoir existentiel en nous accrochant au miracle de tous ces «petits riens qui peuvent d'un instant à l'autre procurer du bonheur» :

«Nous considérons comme miraculeux ce qui existe : les voix des garçons dans la cage d'escalier, la table, la lumière du jour, posée comme du plomb sur les fenêtres noires et les briques claires, en face, le vrombissement d'un avion au loin, les poignées argentées des fenêtres.»

 

Berlin en 1990

Ce roman plus onirique que réaliste est hanté par le thème du passage du temps, de la déchéance du vieillissement et de la dégradation de toute chose. Et son héros écrivain projette la «lumière blême de la vérité» sur la vanité de la vie et de l'écriture en nous entraînant poétiquement dans un Berlin tout juste réunifié au début des années 1990.

Ne donnant aucun écho à cet événement politique historique marquant un profond changement économico-social, l'auteur ne s'attache qu'à la banalité répétitive infinie et à «la bêtise terrifiante de la vie quotidienne» dans cette «grande ville insipide et boueuse» : aux occupations routinières, aux rêves et aux lectures, aux émotions et aux pensées qui traversent l'esprit de son héros indolent, grand lecteur et «gros poète» absorbant tout indistinctement comme une éponge. Un poète qui na «rien lu, rien vu, rien rêvé, rien pensé qui en vaille la peine», car rien n'a d'importance dans cette «petite vie malheureuse heureuse» n'aboutissant qu'à la mort, «là où tous les autres ont déjà abouti».

Et ce héros de passage, disparaîtra un jour sans qu'on s'en aperçoive : «Quand il mourut, effectivement, personne ne remarqua qu'il faisait défaut.»

Actuellement j'écris un livre. Rien ne doit y arriver, les temps sont des temps, rien de plus, les histoires se suivent sagement les unes les autres, parfois l'air leur manque, de petits événements, des anecdotes, des choses notées par un écrivain qui se qualifie de gros, pour la beauté du titre (1). Parfois celui qui écrit tombe lui-même au centre, dans le viseur du lecteur, coïncide avec le héros du livre, qui est moi, que chacun est, impitoyablement.
(p.78)

Dans une vaste mise en abyme, le roman se confond avec celui qu'écrit le gros poète en parcourant les rues durant ses insomnies, rassemblant des mots devant lui qui sans cesse se transforment, et tentant ainsi sans succès de saisir la ville, de l'«empaqueter». Un roman qui enfle à l'instar de son héros. Tous ces éclats de vie, ces petits riens quotidiens «alignés les uns à côté des autres, entassés les uns sur les autres», finissent en effet par prendre «une dimension titanesque».

Et ce héros aux contours indistincts dont on ne saura jamais véritablement le nom (2) tend à se dédoubler, notamment avec l'auteur.

1) Le titre allemand, Der dicke Dichter, joue avec les allitérations

2) On l'appelle parfois "mon gros" et on apprend à la fin qu'il se nommerait "Ingold ou Alden", à moins qu'il ne soit "un Paul"...

 

Statue de Catulle à Sirmione

Alors que cet anti-héros reste assez indéterminé, nous apprenons d'emblée par contre qu'il nourrit beaucoup d'admiration pour Catulle qui vivait au bord du lac de Garde, et notamment pour ses poèmes à son ami Calvus Licinius (3). Et ce roman semble envoyer plusieurs clins d'oeil à cet auteur latin.

Outre l'évocation récurrente de ce lac (4), Le gros poète de Matthias Zschokke privilégie en effet comme lui "l'expérience individuelle au quotidien et non les grands moments intéressant la collectivité"(5).

Et sans doute notre héros insomniaque s'identifie-t-il parfois au poète écrivant à son cher ami. Il nous dit en effet souvent relire un passage où Catulle écrit : "La nuit je ne peux pas dormir. J'attends que le matin arrive, pour être avec toi, Licinius."

4) Quand il est sensé rendre visite à son cher ami à la campagne, on y évoque ainsi le lac sur lequel donne sa maison...

5) https://journals.openedition.org/narratologie/8

Le roman s'adresse moins à un lecteur abstrait qu'à des lecteurs particuliers (6), à des lecteurs doubles de l'auteur, des lecteurs miroirs qui le renvoient à lui-même. Et, tout comme cet ami catullien résidant au bord d'un lac, ce drôle de petit être féminin surnommé "chaton" qui sans cesse réclame au gros poète des histoires divertissantes semble une sorte de muse l'accompagnant dans sa solitude et le poussant à écrire : «Viens mon gros, raconte-moi quelque chose sur la ville, sur la vie, mais raconte que je n'aie plus peur, toute seule dans l'obscurité.»

«Entasser de nouvelles pages couche après couche», des histoires répétées à l'infini, pour conjurer sa peur de la mort en se «dirigeant vers l'abîme».

6) Le gros poète s'adressant à sa mère, à une maîtresse qu'il aurait en ville, à cet ami vivant au bord du lac dont on ne sait s'il existe réellement, ou à ce petit être mi-ange mi-démon qu'il nomme "chaton", tandis que l'auteur semble parfois s'adresser au gros poète comme à chaton

 

 

«Aujourd'hui 31 décembre, maintenant une année se noie (...)»

Si Le gros poète est divisé comme une année en douze chapitres permettant quelques respirations, il recouvre en fait deux parties.

Le début hivernal semble patiner sur cette nuit de la Saint Sylvestre marquant le passage d'une année à l'autre : une date charnière symbole de l'absurdité de cette vie répétitive qui s'écoule en nous rapprochant inéluctablement de la mort.

A partir de la page 88, le poète s'étant effondré sous une table du restaurant sans avoir pu être ramené à la vie, le reste du roman est présenté, semble-t-il par l'auteur (7), comme son héritage littéraire : «Ce qui est disponible ici, c'est sa succession. Sur la page du haut est écrit : c'est ainsi que ça m'est arrivé et c'est de ça que je veux rendre compte.»

Et ce sont ces «papiers soigneusement empaquetés, prêts à être rangés (…) bien méticuleusement numérotés et paginés» par le gros poète qui nous sont livrés dès lors : une «prose posthume» où la «banalité ricane avec une franchise sans détour», et qui éclaire avec la plus grande objectivité l'illusion de la vie, de cette vie dépourvue de sens où il s'agite et écrit pour faire diversion jusqu'à ce que la mort le cueille :

«Il y a de nombreuses années qu'il est arrivé et un jour, il ne sera plus là.»

7) Le narrateur passant brutalement de la troisième à la première personne apparaît ainsi comme celui qui met au propre l'héritage littéraire du gros poète pour nous le présenter : "les feuilles que je mets au propre"

Robert Walser

Matthias Zschokke entretient le flou de la narration. Son roman, qui comporte des dialogues et quelques lettres, est essentiellement narré à la première personne par le gros poète qui aime aussi se glisser dans la peau d'un personnage de ses histoires (parfois racontées à la troisième personne). Mais il utilise aussi un narrateur extérieur surplombant, s'adressant aussi quelques fois au lecteur ou à ses personnages.

L'auteur accumule observations et remarques hétéroclites et souvent confuses (car entretenant les alternatives sans les trancher) de la manière la plus neutre (8) et sans établir aucune hiérarchie entre ces fragments qui s'écoulent dans un flot saccadé de phrases souvent très longues.

 

Et, mêlant la vie à la fiction - le gros poète semblant notamment souvent se déplacer dans ses livres et vivre ses lectures -, il nous berce ainsi d'une sorte de ressac mélancolique et songeur, nous noyant dans la grisaille tranquille d'une «ville bétonnée», d'une vie terne que parfois traversent des images d'une grande fraîcheur nous renvoyant à la nature et surtout à une multiplicité d'animaux semblant sortir d'un rêve : lièvre imprimant ses petites pattes dans la neige, escargots dont la trace scintille au soleil, chiens et chats, souris, rapaces, hirondelles, corneilles, geai, pigeon, merles ou moineaux, papillons et même hérissons d'eau ou putois d'eau...

Et nous goûtons avec plaisir ce regard de poète lucide mais émerveillé toujours teinté d'une tendre et légère distance comique rappelant Robert Walser.

8) Il est notamment frappant de voir comment la sexualité - et notamment une agression sexuelle du poète enfant - ou l'incinération du cadavre du poète  sont abordés seulement sous la forme d'un constat prosaïque, totalement neutre, apportant ainsi un regard neuf

 

Si on peut déceler l'influence de Beckett dans ce roman de l'absurde, c'est surtout en effet sa filiation walsérienne qui frappe, l'auteur n'ayant jamais caché son admiration pour ce poète suisse. Et son premier roman, Max, reçut d'ailleurs en 1981 le prix Robert Walser.
Dans Le gros poète, on retrouve ainsi, outre ce constant et subtil recul comique et cet émerveillement propres au poète biennois, ce langage simple et cet attrait pour les petites choses : pour les «brindilles» de la vie quotidienne. Une vision microcosmique permettant d'ouvrir avec grâce des profondeurs abyssales - que les Allemands, selon l'auteur
(9), ont du mal à saisir.

Et c'est sans doute pour cela que l'oeuvre de Matthias Zschokke est mieux comprise et appréciée en Suisse qu'en Allemagne.

 

9) https://www.revuelepassemuraille.ch/pourquoi-jaime-robert-walser/

 

 

 

 

 

 

Le gros poète, Matthias Zschokke, traduit de l'allemand (Suisse) par Isabelle Rüf, Zoé, 1er octobre 2021, 208 p.

 

A propos de l'auteur :

https://www.editionszoe.ch/auteur/matthias-zschokke

 

EXTRAIT :

On peut lire les premières pages du livre (ch. 1, p.5/7) sur le site de l'éditeur : ICI

(Cliquer sur "extrait" dans la colonne de gauche)

 

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Publié dans Fiction

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