Les expériences très ordinaires du jeune Franck, de Robert Nicolaï

Publié le par Emmanuelle Caminade

Les expériences très ordinaires du jeune Franck, de Robert Nicolaï

(...)
M'écrire, dit-il
Réécrire ! …
Se réécrire ?
Peut-être. Sans doute.
Certainement.
Toujours.
M'éterniser ?
Non.
« Le consentement de moi-même à moi-même » ?
Oui.
(…)
(SANS AUCUN DOUTE … ou le Dit de Franck, p.9)

Dès son poème introductif, Les expérimentations très ordinaires du jeune Franck s'insère dans une conception très pascalienne de la subjectivité en tant que conscience de soi-même. Dans ce récit à caractère autobiographique, le linguiste Robert Nicolaï, universitaire et chercheur à la retraite, revient en effet sur lui-même avec une capacité étonnante à se mettre à distance de soi. Et distance et réflexivité s'avèrent les maîtres-mots ordonnançant cet ouvrage faisant resurgir les «traces enfouies d'un passé qui s'estompe» en plaçant un homme vieillissant face à l'enfant et l'adolescent qu'il fut.

L'auteur se penche ainsi sur le parcours sinueux et tourmenté de sa jeunesse : celui d'un garçon né en février 1945 qui grandit à Toulon et, très vite affecté d'un profond mal-être, fuira dans ses rêves et ses lectures. Un garçon indépendant et rebelle tant à l'autorité d'une mère intransigeante et sans fantaisie qu'à l'institution scolaire. Sans bac ni même brevet, il décidera pourtant d'aller à l'université, quittant l'armée après un engagement précoce de cinq ans dans la marine nationale via l'école des mousses, une rupture radicale avec sa mère et un voyage jusqu'à Istanbul et surtout Kaboul lui permettant de retrouver équilibre et de construire une nouvelle vie.

Et s'il analyse en détail les expériences et les apprentissages successifs qui façonnèrent sa personnalité, Robert Nicolaï reste très elliptique sur cette vie d'adulte. Pas question pour lui en effet de nous livrer impudiquement sa vie privée, ni même publique !

 

 

L'important écart d'âge entre l'auteur et cet autre lui-même en devenir introduit déjà une forte distanciation. Et le choix d'une narration à la troisième personne évitant tout narcissisme et d'un autre prénom, non anodin, faisant du jeune Franck une sorte de héros romanesque accentue encore cette distance. Mais aussi, outre le recul de l'ironie, le refus de tout sentimentalisme. Et l'éditeur n'a pas tort quand, dans sa présentation, il se réfère au modèle de Flaubert (1) qui bannissait tout lyrisme sentimental.

Ce ne sont pas en effet les émotions, les affects, qui intéressent Robert Nicolaï, ce dernier cherchant plutôt à comprendre la perception par son héros des mondes dans lesquels il évolue, et la manière dont il élargit peu à peu son univers en découvrant divers milieux et la vie collective. L'auteur tente de saisir la structure et le fonctionnement de l'activité mentale du jeune Franck, la façon dont il  vit «les particularismes de son cadre familial» et «rationalise son monde», fait «entrer en cohérence les fragments d'explications grappillés de-ci de-là» et «les bribes saisies au hasard des conversations d'adultes», «observe, furète, expérimente» dans le jardin de la villa parentale, ou met en place des stratégies d'évitement pour contrer les contraintes maternelles ou scolaires, puis les stricts règlements de l'école des mousses ou de la marine …

Et c'est en cela que ce travail sur soi touche plus largement le lecteur.

Pas d'épanchements romantiques (3) donc, l'auteur ne se privant pas de moquer ces ruissellements lyriques quand il les débusque parfois dans les écrits de son héros ou de sa mère. On est séduit par la simplicité et l'élégance de cette écriture sans fioritures qui traduit à la fois un regard d'entomologiste et de poète - sachant impulser rythme à son texte -, mais aussi de peintre attentif aux formes, aux architectures et aux couleurs dans ses descriptions. Et le fait que l'auteur se soit adonné tôt à l'écriture (et à la lecture) de poèmes comme au dessin et à l'aquarelle n'est sans doute pas étranger à ces qualités.

1) "Il suit Flaubert dans sa volonté de priver l'écriture des enluminures, arabesques ou émotions qui détournent de l'objet dans sa réalité."

2) Monde familial élargi au grand père, puis monde familial restreint, monde du jardin et du dehors, monde du village en Corse, monde des scouts, de l'école des mousses, monde du bord, monde oriental une fois franchi la frontière du Bosphore …

3) Peut-être est-ce extrapolation de ma part, mais le titre m'a évoqué d'emblée celui du célèbre ouvrage de Goethe (Les souffrances du jeune Werther), l'auteur me semblant malicieusement en prendre le contre-pied

 

L'originalité de cet ouvrage est sans doute aussi tributaire de sa genèse. Car il ne repose pas uniquement sur les souvenirs de Robert Nicolaï mais aussi sur des éléments tangibles qui stimulent la mécanique du souvenir et font souvent émerger des images oubliées, suscitant des flashes «plus ou moins reconstruits par sa mémoire». L'auteur en effet a conservé, et ressorti longtemps après, ses carnets de route (et de dessin) écrits à vingt-deux ans lors de son périple en Turquie et en Afghanistan. Il a de plus hérité, outre des papiers de famille, des carnets intimes de sa mère concernant les deux premières années de sa propre vie dont il n'a pas souvenir. Des carnets éclairant la figure maternelle et la fragilité de nos destins, qui modifieront son rapport à sa jeunesse. Et, plus tardivement encore, il a récupéré le manuscrit d'une nouvelle confié à un ancien camarade lorsqu'il était dans la marine.

Avant d'aborder les différentes étapes du parcours du jeune Franck, et pour savoir d'où il vient, l'auteur remonte ainsi à l'origine pour tenter de saisir ce passé qui traumatisa sa mère. Et après un bref prologue précisant le contexte local et notamment ces bombardements américains successifs qui firent de La Seyne (4) et de Toulon des villes martyres, il consacre sa première courte partie à sa mère Marthe, donnant même quelques extraits de ses carnets de l'époque.

Il enchaîne ensuite de manière chronologique les étapes de l'apprentissage de son héros et de son difficile ajustement au monde, commençant par cette prime enfance passée dans ce vieux Toulon aux rues sales et bruyantes, «avec le linge séchant aux fenêtres et les chaises installées devant les entrées d'immeubles», où sa famille sinistrée fut relogée, ressuscitant de manière très évocatrice (5) toute la vie chaleureuse de ce quartier populaire animé de Besagne pourtant marqué dans sa chair par la guerre. Une époque heureuse, grâce surtout à la présence du grand-père et à la liberté de courir les rues dont il jouissait.

Puis ce seront le déménagement de ses parents dans «un quartier périphérique de cette ville en reconstruction et en expansion», les difficiles années de collège, le passage par l'école des mousses et les années passées dans la Marine qu'il quittera après avoir été reçu à l'examen spécial d'entrée à l'université. Mais le jeune Franck, se cherchant toujours, n'est pas encore prêt à s'accepter comme étudiant. Aussi éprouve-t-il avant la rentrée le besoin de fuir pour réfléchir sur lui-même. D'où ce voyage en stop nous remémorant cette période hippie pré soixante-huitarde.

4) Où vivait sa mère avec ses parents dont l'immeuble fut détruit lors des bombardements meurtriers d'avril 1944

5) Il faut dire que l'auteur avoue sa passion précoce pour l'histoire locale qui, collégien, le poussa à se procurer par tous les moyens la collection complète des bulletins de la société des amis du vieux Toulon

 

Icare et Dédale, Félix Labisse

Parvenu à la moitié du livre et quasiment au terme de ce parcours, Robert Nicolaï opère une rupture soudaine dans la dernière partie de son récit, La Fuite, longue d'une soixantaine de pages. Il y organise en effet une sorte de mise en abyme de ce retour sur soi que déjà il opérait, se mettant en scène quarante-cinq années après, au terme d'une longue carrière  : «Dégagé de la tension et de l'agitation continue d'une vie universitaire et de chercheur il se prend à revenir sur lui, à penser au jeune homme insatisfait qu'il fut».

Et, rompant également parfois la progression linéaire de son récit, ce Franck retraité reprend dans le désordre les carnets de route et de dessin tenus au cours de ce périple qui était aussi un voyage intérieur : «Franck revient vers le début de son carnet. Il se voit sur les routes. Le voici devenu voyeur de lui-même, il saute des pages, se remémore l'entre-deux de son texte »...  Entre-tissant extraits des carnets (en italique), reproductions des aquarelles réalisées sur place et commentaires souvent teintés d'autodérision rétrospective, les complétant de plus en faisant ressurgir des images et des anecdotes oubliées, il établit ainsi un curieux dialogue entre l'adulte mature et le jeune homme qu'il était.

Un bref Epilogue ne signant nullement la fin vient ensuite résumer en quelques lignes sa nouvelle vie d'adulte tout en s'attardant sur la découverte des carnets intimes de sa mère. Et l'auteur prolonge encore ce parcours initiatique dans des Annexes nous réservant des surprises.

Après ce travail entremêlant les voix de deux de ses "moi", Robert Nicolaï raconte en effet comment il a pu, via internet, retrouver quelques camarades de l'époque avec lesquels il avait perdu tout contact. Et il confronte cette fois ses souvenirs avec ceux de son ancienne amie Chloé, illustrant cette question qui taraudait le jeune Franck dans ses carnets : celle de la vacuité de la communication par les mots pour exprimer les sentiments et de la richesse du silence et de l'instant partagé dans la vibration de la communion. Tandis que, grâce à un autre camarade, il retrouve cette nouvelle de jeunesse intitulée Dédale et nous la livre intégralement, nous entraînant dans les rêveries et les dédoublements d'un jeune héros mélancolique nommé Franck, perdu dans son labyrinthe et rêvant d'absolu, de ciel et d'envol. Une nouvelle aux qualités manifestes mais non exempte de défauts (6) qui dit beaucoup de lui à cette époque.

Et, dans une sorte de pirouette, l'ouvrage se termine alors sur un «portrait du jeune Franck en "pitre anonyme"» qui nous renvoie au masque hilare de la comédie antique : à ce «rictus éternel» de l'homme face à sa condition.

Les expériences très ordinaires du jeune Franck est ainsi un opus atypique que, du fait de sa démarche narrative et de sa mise en forme comme de ses qualités langagières, on pourrait aisément qualifier de roman. Un roman de formation autobiographique à tonalité psycho-sociale qui éclaire les mécanismes d'une construction identitaire. Et qui tient aussi parfois du document historique et sociologique, ressuscitant cette période d'une vingtaine d'années de l'après guerre à la fin des années soixante : un passé proche en train de s'estomper.

6) Une surabondance de citations traduisant un imaginaire nourri de lecture poétiques et littéraires et de références picturales

 

 

 

 

 

 

 

 

Les expériences très ordinaires du jeune Franck, Robert Nicolaï, éditions Borromées, Novembre 2021, 240 p.

 

A propos de l'auteur :

Robert Nicolaï, universitaire et linguiste africaniste spécialiste des langues songhay, a publié un nombre important d'articles et d'ouvrages dans sa discipline et participé à de nombreux projets de recherche internationaux. Fondateur et rédacteur en chef du "Journal of Language Contact", il s'intéresse à la fois au contact des langues, à l'épistémologie des sciences humaines et aux modalités de l'élaboration des connaissances. Il n'a par ailleurs jamais cessé d'écrire des poèmes et de dessiner.

 

 

EXTRAIT :

 

FRANCK

3- Besagne : le temps des limbes

p.31/32

(…)

Les rues ne sont pas larges et les maisons sont hautes, cinq étages en général. Chacune des portes d'entrée d'immeuble possède un heurtoir. Pour se manifester, il suffit de cogner et d'attendre. Un coup pour le premier étage, deux coups pour le deuxième, trois coups pour le troisième... En principe, s'il est chez lui, le résidant interpellé ouvrira sa fenêtre, identifiera le visiteur, lui répondra haut et fort en l'incitant à monter les étages. Il allumera alors l'ampoule qui, parcimonieusement, éclaire le corridor, sinon ce serait dans la pénombre qu'il gravirait les marches, en tâtonnant et en prenant soin de se retenir au garde-fou de la rampe pour ne pas trébucher sur une tomette absente ou descellée. Une précaution nécessaire puisque la haute verrière pyramidale qui surplombe la cage d'escalier ne diffuse qu'avec peine la lumière du jour jusqu'au niveau du rez-de-chaussée. Cependant, il n'est pas toujours utile de monter les étages. Si la communication est simple et sans caractère confidentiel, et c'est souvent le cas, elle peut se faire directement entre la rue et les fenêtres. Il suffit de crier.

Les murs sont lézardés. Pour éviter que les crevasses ne s'agrandissent et ne mettent davantage les immeubles en péril, plusieurs façades ont été consolidées par d'énormes étais de bois. Dans les hauteurs, certains étayages enjambent la rue et, s'arc-boutant à l'immeuble qui leur fait face, retiennent les deux bâtiments accouplés qui semblent ainsi s'épauler. Il est vrai que, dans les étages supérieurs, les fissures sont parfois si larges qu'on pourrait y passer le bras. Autant de recoins propices où pullulent les cafards. De gros cafards noirs et brillants, munis d'antennes, qui sont jaunes comme du beurre à l'intérieur lorsqu'on les écrase.

Il n'y a pas que dans cette rue que des entrecroisements de poutres sécurisent des bâtiments. Cela se voit un peu partout dans le quartier. Pour quelques maisons l'étayage est plus spectaculaire encore, car il se déploie sur la totalité d'un mur aveugle, qu'il étançonne. Qui observe avec attention cette paroi sans fenêtres, peut noter que sa couleur n'est pas homogène et tranche sur le gris des façades avoisinantes ; de façon inattendue, en d'immenses rectangles délimités par de longues raies grises horizontales ou verticales, parallèles et nettes, ces murs aveugles dévoilent l'intimité d'un vert pastel, d'un rose suranné, d'un beige délavé. Parfois, plus inattendu encore, il semble que des décors s'exhibent, tels ceux d'une vieille tapisserie déchirée, tandis qu'en d'autres endroits, pourtant inaccessibles, l'on peut distinguer, collés à la paroi, des pans irréguliers de carreaux de céramique identiques à ceux que l'on trouve dans les cuisines. Franck a remarqué que les parties colorées et quadrillées que ces murs affichent font penser à des pièces de maison, bien que, à l'évidence, il n'y ait pas d'appartements suspendus en l'air. Rien que du vide. Il y a aussi ces longs tracés noirs rectilignes bien dessinés et dirigés vers le haut de l'immeuble ; ils montent jusqu'au toit comme le feraient des conduits de cheminées, mais il n'y a pas de cheminées. Seulement des traces noires.

(...)

 

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