Molière m'a tuer, L'Homme des Accords déviants, de Salah Guemriche

Publié le par Emmanuelle Caminade

Molière m'a tuer, L'Homme des Accords déviants, de Salah Guemriche

Pour le quadricentenaire de la naissance de Molière coïncidant avec le soixantième anniversaire de l'indépendance de l'Algérie, «pays englué dans la prévarication et la trahison des idéaux d'une révolution», Salah Guemriche, Algérien vivant en France depuis 1976, nous propose un ouvrage expérimental atypique nourri tant de son vécu, de ses lectures et de ses réflexions que de ses délires d'auteur.

Cet écrivain érudit et éclectique féru d'étymologie (1) et attaché à cette «mémoire» de l'histoire de la langue dont la réforme de l'orthographe vient ôter les traces, aime paradoxalement transgresser les genres (2). Et, s'il a laissé son éditeur indiquer "roman" en couverture - sans doute pour «faire plus vrai» -, il s'agit en réalité dans son esprit d'un "roman qui ne veut pas en être un". D'un roman transcendant les frontières qui se démarque surtout par sa construction, l'auteur étant manifestement fâché avec les structures figées du romanesque, et qui est porté par un style singulier. Un style peu économe et assez pauvre en images - quoique souvent descriptif - mais riche d'une profusion de jeux de mots divers et d'un fourmillement de citations et de références, et laissant la part belle aux discours et aux dialogues.

 

1) Il est l'auteur d'un incontournable Dictionnaire des mots français d'origine arabe (Seuil, 2007), si riche que beaucoup n'ont pas hésité à le butiner sans citer leur source, voire à le plagier de manière éhontée (ce qui fut le cas du célèbre d'Alain Rey dans son Voyage des mots : de l’Orient arabe et persan vers la langue française (Trédaniel, 2013) qui alla jusqu'à emprunter à la préface d'Assia Djebar le titre de son ouvrage - dont l'auteur réussit à faire condamner l'éditeur pour "actes fautifs de parasitisme" (un euphémisme!).

Ainsi que d'un petit dictionnaire du langage "djeun" dont il analyse l'origine et la formation avec érudition en s'appuyant sur de nombreux exemples littéraires: le Petit DICO à l'usage des darons* et des daronnes* qui désespèrent de comprendre leurs enfants.

 

2) Cf Alger la blanche (Perrin, 2012), biographies (au pluriel) d'une ville qui renouvelait le genre par sa structure narrative relevant de l'architecture arabe "avec tours et détours, ce qui suppose des enjambées et des enjambements"

Ou, surtout, l'essai-fiction Aujourd'hui Meursault est mort, Rendez-vous avec Albert Camus publié en e-book chez Amazon en juin 2013 qui, de manière totalement originale, donnait une suite à L'Etranger et inventait à l'Arabe un fils dialoguant implicitement avec Camus en s'appuyant uniquement sur les textes et propos divers du célèbre écrivain. (L'ouvrage est ensuite sorti en version papier sous le titre Aujourd'hui Meursault est mort aux éditions Frantz Fanon en février 2017)

 

Molière dans le rôle de César dans La mort de Pompée de Nicolas Mignard

 

 S'inscrivant dans le sillage du britannique Adam Thirwell et de son Livre multiple, mais aussi dans celui de Milan Kundera et de son Art du roman, Molière m'a tuer, sous-titré L'homme des accords déviants se présente ainsi comme des "nouvelles emboîtées" dans une sorte de puzzle, ce qui permet de "dépasser la linéarité". L'auteur s'y amuse à déstabiliser le lecteur sans pour autant vouloir le perdre totalement. Aussi, outre qu'il lui facilite la lecture de son ouvrage via une note et un prologue, lui tend-il un fil rouge traversant chacune de ces histoires tournant autour du thème de la langue et de la littérature : celui d'une «croisade donquichottesque» - pimentée d'une intrigue policière (3)- menée par l'homme aux «accords déviants» pour lequel un mauvais accord relève moins de l'erreur que de la faute grave. Un «fou de Molière» du nom de Larbi.fr ou François.dz : un de ces «anciens colonisés» qui  s'appliquent à entretenir «ce bon français de France» avec un «zèle de bénédictin» - et partage de nombreux traits avec l'auteur.

 

Homme de théâtre, cet Algérien amoureux de la langue de Molière - dont l'oeuvre à dimension satirique use d'une langue classique mais inventive mêlant avec vivacité différents niveaux de langage - a monté dans son pays Tartuffe et Les femmes savantes dans une adaptation en berbère ou en arabe, ce qui n'a pas plu au GIA. Victime d'une fatwa, il s'est réfugié en France où, après un premier emploi de secrétaire de rédaction et de correcteur auprès d'un hebdomadaire, il se retrouve au chômage. Se tournant alors vers la littérature, il s'inscrit à «l'agence Rôle-Emploi» chargée de fournir aux auteurs des personnages pour leurs romans, devenant ainsi un «intermittent de la fiction» courant d'emploi en contre-emploi ...

 

3) Intrigue policière dont l'auteur souligne malheureusement de manière trop appuyée les indices, ce qui, même si la fin surprend le lecteur, laisse ce dernier trop aisément deviner le mobile des crimes dont la révélation ne fait aucunement "l'effet d'une bombe "

 

Dickens recevant ses personnages, par William Holbrook Beard

 

Malgré les délires fictionnels de l'auteur, cet «objet littéraire non identifié» s'avère plutôt à mon sens un nouvel essai-fiction ludique encore plus satirique dont le sujet n'est pas unique (comme celui, mémorable, qu'il avait écrit précédemment sur Camus (4)) mais porte essentiellement sur trois points concernant  l'évolution de ces récentes années dans le domaine de la langue et la littérature. Salah Guemriche s'y interroge en effet sur l'écriture romanesque actuelle et ses perspectives, y fustige les élites intellectuelles qu'elles soient journalistiques, politiques ou littéraires et, surtout, y célèbre la francophonie en l'éclairant d'un nouveau regard.

Et si l'auteur, revisitant les codes de l'essai littéraire, a préféré incarner ses questionnements dans des histoires fantaisistes et donner vie à ses arguments au travers de débats entre personnages fictionnels et réels, multipliant calembours, détournement de citations et acronymes humoristiques, il n'en reste pas moins qu'au-delà de tout ce foisonnement divertissant (au bon comme au mauvais sens du terme), ce sont ces questionnements et ces réflexions s'appuyant sur moult références et citations qui à mon sens donnent à ce livre son principal intérêt.

 

4)http://l-or-des-livres-blog-de-critique-litteraire.over-blog.com/article-aujourd-hui-meursault-est-mort-rendez-vous-avec-albert-camus-de-salah-guemriche-119538792.html

 

 

Pour un art romanesque tranchant avec la littérature actuelle

Les temps changent, «la linéarité romanesque a trouvé ses limites,  et ne répond plus à la complexité du monde» et «la fiction contemporaine ne surprend plus, ne prend plus le lecteur au dépourvu». Aussi Salah Guemriche, ne se prétendant nullement novateur, creuse-t-il un sillon déjà ouvert par d'illustres prédécesseurs qu'il ne manque pas de citer. Il expérimente ainsi un «genre de fiction fragmenté», une «série-fiction» tenant à la fois du recueil de nouvelles, de l'essai et du roman satirique et policier avec quelques incursions vers le roman à clé voisinant avec un intense "name dropping". Un roman ouvert et non clos sur lui-même, espace polyphonique multiple, intertextuel et international, dans lequel évoluent plusieurs personnages intermittents.

Le roman contemporain désespère en effet Larbi comme l'auteur qui s'attaque malicieusement à l'autofiction. «Après le Nouveau roman», elle a en effet dépossédé les personnages de leur rôle et les «auteurs français», enfermés dans leurs «nombrilesques histoires» et contribuant ainsi à l'appauvrissement de la littérature, «mettent de plus en plus les personnages intermittents dans la précarité».

La «Maison des personnages» (5), «centre de ralliement des héros de la littérature mondiale» regroupant «tout ce beau monde (…) sans visa ni titre de séjour» ouvre la première partie du livre et le clôture, l'auteur tenant à remettre le personnage au centre de la littérature. Si, curieusement, il ne lui donne aucune chair, il lui redonne par contre un rôle clé, lui reconnaissant la liberté «de se rebiffer et de tenir tête à l'auteur», d'échapper à l'intrigue et au narrateur, voire de «quitter l'entreprise romanesque comme Icare chez Queneau». Et il s'amuse à développer les interactions auteurs/personnages, faisant se rencontrer l'auteur et le personnage principal ou muer un personnage en auteur, posant ainsi l'épineuse question de savoir qui écrit : le narrateur, le personnage ou «l'auteur de ces lignes» ?

Je ne peux totalement suivre l'auteur dans sa critique de la littérature actuelle, car il semble en avoir une vision un peu parcellaire se limitant à la littérature médiatisée à gros tirage ayant fait du bruit médiatique pour une raison ou une autre, sa réflexion intégrant pleinement la "best-sellerisation" du marché livre. Outre que l'exofiction concurrence de plus en plus l'autofiction, il semble ignorer - ou ne pas vouloir prendre en compte - tous ces romans novateurs surprenants bouleversant les structures et la langue de manière inventive (6) qui certes ont des tirages plus confidentiels et sont essentiellement publiés par de petits éditeurs (s'intéressant plus aux marges et aux avant-gardes) mais n'en représentent pas moins  la fiction contemporaine.

Et, contrairement à lui, je ne pense pas que le célèbre Nedjma de Kateb Yacine (Seuil, 1954) ne pourrait trouver un éditeur aujourd'hui, du moins en raison de sa seule structure chaotique. A condition bien sûr de ne pas se focaliser sur les grandes maisons d'édition - capables notamment de fournir des à-valoirs conséquents aux rares auteurs vivant de leur plume.

5) Maison des personnages que l'on pourrait rapprocher de ce Dictionnaire des personnages populaires de la littérature du XIème et du XXème siècle rédigé «par 100 écrivains d'aujourd'hui» (Seuil, 2010), ouvrage collectif auquel l'auteur a participé

6) Romans contemporains dont on trouve beaucoup d'exemples sur ce blog

 

De la déchéance des élites intellectuelles françaises

 

Il est frappant de voir la place prédominante accordée aux médias dans cet ouvrage : à la télévision et dans une moindre mesure à la radio. Comme si tout se passait là.

L'auteur s'intéresse en effet à la parole publique de nos élites intellectuelles dont les dérives sont amplifiées par les médias de masse qui la véhicule. Et la forme narrative de ses histoires épouse même très souvent les mouvements de caméra, que les personnages regardent en direct ou revisionnent des émissions ou reportages télévisés enregistrés - ce qui permet de plus dans le second cas arrêts sur image, retours en arrière ou défilements en accéléré. Ou bien elle restitue les verbatims d'interviews, de débats ou de discours souvent entendus à la radio.

L'auteur n'a pas la mémoire courte et il semble lui-même avoir étonnamment enregistré ou noté les interventions significatives de nos élites journalistiques, politiques ou littéraires durant ces dernières années. Des élites qui, sauf exception, ne jouent plus leur rôle et malmènent la langue, contribuant à sa paupérisation au lieu d'en pérenniser le rayonnement. Et ceci est grave car, le héros Larbi citant Anatole France via Léopold Senghor en est bien conscient, : "le premier peuple du monde est celui qui a la meilleure syntaxe". On ne pense et ne raisonne en effet justement qu’avec "une syntaxe rigoureuse et un vocabulaire exact".

Ce sont surtout les journalistes et les grands éditeurs qui attirent les foudres de l'auteur qui, en tant que journaliste indépendant (désormais à la retraite) et chroniqueur comme en tant qu'écrivain, a pu mesurer la déchéance de ces professions.

Sur le plan capital de la langue, il ironise ainsi sur ces patrons de presse «qui font l'économie de logiciels correcteurs» comme sur ces éditeurs qui «ne peuvent pas s'offrir un correcteur». Mais sa critique va bien au-delà.

Il raille ces chaînes d'information en continu qui se précipitent pour qualifier un crime d'anti-sémite ou l'attribuer à des terroristes islamiques «sans avoir pris le temps de recouper les informations, ni de vérifier la nature des crimes auprès des services de police». Comme ces journalistes dont les questions ne visent qu'à «faire monter la mayonnaise et déclencher la petite phrase du jour» : qu'à «faire le buzz». Et, tout en relevant la connivence de «cette caste-là où tout le monde a fait ses classes avec tout le monde», il semble surtout éprouver de l'amertume envers cette «presse frileuse qui a perdu toute accointance avec l'esprit voltairien».

Quant aux éditeurs, ils ont sombré dans «un productivisme éditorial déshumanisant». Et s'ils «traitent» chaque mois des piles de manuscrits sans se donner la peine de répondre à leurs auteurs, certains n'hésitent pas à piocher dans «les manuscrits refusés mais non perdus pour tous». Des éditeurs dévoyés qui ont des politiques éditoriales mercantiles, se pliant aux idéologies dominantes, plus que littéraires.

 

Carte du monde Francophone en 2020 ( en % de population francophone)

De la francophonie et de son renversement

 

La langue maternelle de Salah Guemriche n'est pas la langue de Molière, il en est pourtant un des plus ardents défenseurs dont les travaux nous rappellent, comme le disait Antoine de Rivarol, qu'"il n’y a jamais eu sur terre ni sang pur ni langue sans alliage" (7). Et la fin du prologue citant longuement une des tribunes de l'auteur consacrée à la francophonie (8) montre bien l'importance que prend pour lui ce thème dans cet ouvrage ayant globalement en arrière-plan la colonisation de son pays, la guerre d'Algérie et la condition des immigrés algériens (et notamment des écrivains) en France après l'indépendance. Son héros Larbi (contraction de "El-Arbi" signifiant "L'Arabe") n'aime pas ainsi être interpelé par son prénom car cela lui donne l'impression «d'être interpelé de la même manière méprisante dont le colon interpelait son grand-père». Et il s'applique à pourfendre les nostalgiques des «temps bénis des colonies» qui revendiquent encore actuellement les «effets positifs de la colonisation».

L'auteur apporte longuement contradiction aux thèses de Richard Millet dans l'une de ses histoires, soulignant les bénéfices du multiculturalisme et les apports capitaux des francophones qui, loin de "vider le français de lui-même", l'enrichissent considérablement. Et il rappelle que sans francophonie «il manquerait à la BNF un grand nombre d'oeuvres majeures témoignant de cette universalité du français» dont Rivarol faisait l'éloge en 1784.

Il opère surtout un intéressant renversement de l'approche de la francophonie en faisant du français non un "butin de guerre" pour les écrivains francophones, selon l'expression consacrée de Kateb Yacine, mais une «conquête».

La francophonie du XXIe siècle est en effet pour l'auteur une manière d’appréhender le monde qui n’a plus rien à voir avec la francophonie des siècles passés. C'est une conquête non due à l’influence française dans le monde, mais aux millions de francophones de par le monde. Et, s'il existe des effets positifs de la colonisation, ce n'est que pour la littérature de langue française largement tributaire des apports des anciens colonisés. Les écrivains francophones sont ainsi devenus des colons sur les terres de Molière et «sans accords d'Evian» se profilant à l'horizon !

Une belle et pacifique revanche s'opérant sur le terrain de la langue et de la littérature.

7) Soulignant à plaisir les «mots que la langue de Molière a emprunté à la langue d'Averroès», il nous rappelle qu'il existe «trois fois plus de mots français d'origine arabe que de mots français d'origine gauloise»

8) Tribune publiée dans Arab news le 7 octobre 2021 et intitulée La France est un pays francophone comme les autres

 

 

 

 

 

 

Molière m'a tuer, L'homme des accords déviants, Salah Guemriche, éditions Franz Fanon (Algérie), septembre 2022

On peut le trouver le livre à la Librairie du Tiers-Mythe, 21 rue Cujas, Paris 75005 (avant sa sortie prévue en France en novembre prochain sous un autre label ou en coédition probablement), ou le commander dès maintenant : ici

L'auteur est par ailleurs invité le 20 novembre au 36e Salon du livre de Creil, pour une Journée Molière parrainée par Francis Huster

 

A propos de l'auteur :

https://fr.wikipedia.org/wiki/Salah_Guemriche

http://l-or-des-livres-blog-de-critique-litteraire.over-blog.com/guemriche-salah.html

 

EXTRAIT :

 

Table des matières

 

 

NOTE                                                   11

 

PROLOGUE

 

Larbi.fr versus François.dz                    13

 

PREMIERE PARTIE

 

1- La Maison des personnages                27

2- Le séminaire                                     41

3- Le vol d'Icare                                    59

4- Première ligne                                   75

 

DEUXIEME PARTIE

 

5- Un Checkpoint au Paradis                    95

6- Les youyous sont entrés dans Paris     113

7- Et le Chasseur de coquilles                 129

8- Des veaux et des hommes                 143

 

TROISIEME PARTIE

 

9- Un Papou sous la coupole                   157

10- Au Salon des Gens du Livre               169

11- Au Salon des dictionnaires                 179

12- L'Atelier d'écriture                             193

 

QUATRIEME PARTIE

 

13- Par saint Martin ! Quelle hémorragie !  209

14- Molière m'a tuer                                219

15 – Non aux Accords déviants !               231

16- Le testament des personnages            245

 

CODA

Retour à la Maison des personnages          251

 

Retour Page d'Accueil

 

Publié dans Fiction, Essai

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article