Partager l'article ! "Canta à i sarri", de Norbert Paganelli: Canta à i sarri, c'est d'abord ce titre, emprunté à la poétesse chilienne Gabriela Mistral (1), ...
L'or des livres
Canta à i sarri, c'est d'abord ce titre, emprunté à la poétesse chilienne Gabriela
Mistral (1), qui m'a ravie en pénétrant sur Invistita (2), le site de Norbert Paganelli qui, dans un grand souci d'ouverture, met en ligne l'intégralité de son oeuvre
poétique en version bilingue ( l'auteur s'exprime en corse, sa langue maternelle, et a confié la traduction de ses poèmes à Dominique Colonna).
Ce titre associe en effet le chant, pour moi l'expression la plus intense et la plus intime de la douleur ou de la joie, de l'espoir et de la révolte , à la symbolique des crêtes, ligne de partage, porte ouverte sur l'au-delà...
Chants aux crêtes est à la fois un chant au monde et le chant du monde car la nature n'est pas muette pour le poète qui sait l'entendre. Et j'ai été particulièrement sensible à ces chants mêlés, à la communion d'un homme avec sa terre, à l'harmonie de l'homme avec la terre, qui émane de ce recueil.
On ressent l'humilité de l'homme construisant son identité en s'insérant entre terre et mers, entre terre et ciel : une sorte d'identité cosmique. Homme et monde s'interpénètrent ainsi dans le mouvement cyclique de la vie, de la mort et de l'éternel recommencement , la vie humaine épousant la dynamique des forces telluriques antagonistes qui perpétuent l'univers.
Un climat qui m'a souvent évoqué la philosophie et l'esthétique asiatique et m'a fait revenir en mémoire des vers aimés de René Char.
Le charme de la poésie de Norbert Paganelli réside aussi dans sa simplicité.
C'est une poésie qui exalte la beauté des choses humbles, à la portée de tous, odeur du raisin, rondeur d'un galet, chant d'un ruiseau ou mousse sur les murailles, et aspire à la sincérité des rapports humains.
Une poésie sans recherche d'effets artificiels qui résonne avec beaucoup de fraîcheur et d'authenticité.
La poésie n'ayant, à mon sens, rien à gagner à l'exégèse, je préfère m'effacer devant les textes .
Pour tous ceux - dont je suis - qui ne parlent pas corse mais possèdent des rudiments d'italien , voire d'espagnol, je conseille de lire d'abord la traduction , puis de dire le texte corse à voix haute pour tenter de retrouver les rythmes et les sonorités qu'aucune traduction ne pourra jamais restituer.
1) épigraphe de Gabriela Mistral :
« Dipoi vinti anni portu, piantatu in carri meia,
- stilettu di focu-
un cantu smisuratu, un cantu à i sarri di altu mari »
« Depuis vingt ans je porte, planté dans ma chair
- poignard brûlant-
un chant énorme, un chant aux crêtes de haute mer»
2) Invistita, le site littéraire de Norbert Paganelli : http://invistita.fr/
Canta à i sarri (Chants aux crêtes),poèmes en langue corse,
traduction française de Dumenica Colonna, avec une préface de Ghjacumu Fusina.
A FIOR DI CARTA Éditions (1er trimestre 2009), 10 €
( Editions A Fior di Carta, hameau Casanova, 20228 BARRETTALI.
Pour commander par e-mail s'adresser à jean-pierre.santini2@wanadoo.fr )
http://invistita.fr/poemes-poesie-corses-canta-a-i-sarri/
Âme mon âme ainsi vêtue
D’une pelisse de vent de mer
Et d’une coiffe de feu
Toi qui ne connais ni désir ni repos
Arrête toi un de ces jours
Sur la pointe du Grand Cap
Nous avons tant et tant erré
Avec les vents de barbarie
Que nos chants
Venus du lointain
Ont disparu à tout jamais
Dans la mélasse de ces contrées
(...)
Âme qui est mienne âme qui est tienne
Âme de toutes ces choses et de tous ces lieux-dits
Du monde qui est
Du souffle qui va
Accouple-toi
À la pierre couverte de mousse
Au galet blanc et lisse
Avant cet adieu que tu connais si bien
Au revoir
Ennemi de toujours
Lorsque toujours ressemble à désormais
Double de maintenant
Et fils d’itinérant
Anima meia cusì vistuta
Cù manteddu d’aria marina
È baretta di focu
Tu chì ùn cunnosci nè laziu nè riposu
Cansati un’di sti ghjorna
In punta di Capu maiò
Avemu ghjiratu tantu
Cù i venta di barbaria
Chè i nosci canzoni
Vinuti da culandi
Si ni sò sdrutri una volta par sempri
In u buliaciumu di sti cunfina
(...)
Anima meia anima toia
Anima di tutti sti cosi è di tutti sti loca
Di lu mondu chì stà
Di lu fiatu chì va
Arrimbati un pocu
À la petra carca à murzu
À la còtula bianca è liscia
Nanzi di lintà l’avvedaci chè tu sa
Avvedaci
Nemici di sempri
Quand’è u sempri s’assumidda à l’oramai
Coppiu di l’avali
È fiddolu d’andaccianu
(...)
Il est mort
Et la pierre ne sera plus la même
Il est mort
Et l’eau n’est plus vagabonde
Il est mort
Et un bruit d’enfer assaille la tête
Il est mort
Et le vent s’est levé
Plus fort que d’ordinaire
Essayant de dire à l’herbe quelque chose
Que nous ne pouvons comprendre
Jetons dehors ces paroles sans foi ni loi
Chassons- les d’ici
Elles ne sont pas fréquentables
Elles ne valent rien
Et vous qu’en savez-vous
Vous qui prenez tout pour menu fretin
En vos mains de prédateurs
Vous qui cachez vos dents acérées
Derrière une face maquillée
Oui vous qu’en savez-vous
Vous pouvez dire ô le pauvre
Vous pouvez aller faire vos adieux
Vous pouvez grimacer et faire semblant
Mais aujourd’hui
L’homme est mort
Et je ne peux plus vous voir
Sable qui écorche la peau
Epouvante de l’os
Lorsque l’os n’a plus de maître
Dents
Langues
Nez
Ecoutez-moi
L’homme est mort
(...)
(...)
Hè mortu
È a petra ùn sarà più listessa
Hè mortu
È l’acqua ùn hè più vagabonda
Hè mortu
È u rimisciu s’hè stallatu in ciarbeddu
Hè mortu
È u ventu s’hè pisatu
Più forti chè sempri
Pugnendu di dì à l’arba calcosa
Ch’ùn pudemu senta
Mittimu fora sti parolli di poca feda
Cacciemuli di paesi
Sò gattiva roba
Ùn valini tanti cosi
È chì ni sapeti vo
Vo chì piddeti tuttu par straccii
In i vo mani di ruspulaghji
Vo chì piatteti i vosci denti
Da daretu faccia mustavata
Iè vo chì ni sapeti
Pudeti dì o lu tintu
Pudeti andà à licinziavi
Pudeti smimulà è figurà
Ma oghji
Hè mortu l’omu
È ùn vi possu più senta
Rena chì scurtica a peddi
Spaventu di l’ossu
Quand’è l’ossu hè senza patronu
Denti
Lingui
Nasa
Ascultetimi
Hè mortu l’omu
(...)
(...)
A force de forcer Force s’était épuisée
Une immense fatigue si vous voulez savoir
Epuisée d’être allée et toujours revenue
D’être montée sans redescendre
D’avoir tourné par tous ces monts
Epousant les rivages
Enlaçant les contrées
Se coulant dans chaque fleuve
Oui elle était éreintée d’être infatigable Force
C’est ainsi que les cols l’ont appelée
Pour la faire venir
Et la voir s’asseoir près d’eux
Ô fatigue lorsque tu viens
Qu’elle soit
Bénie ta chanson
Paroles mélodieuses unies l’une à l’autre
Comme pierres de rive
Si la vie est ailleurs
Ailleurs se rapproche
Ailleurs est par ici et nous marchons dessus
Et ainsi
En un soupir douloureux
Par une nuit sans lune
Et à la mode ancienne
Force est venue s’asseoir
Hommes
Ne dites rien vous avez entendu
C’étaient des chants
C’étaient des crêtes
C’étaient des mers
C’étaient des chants aux crêtes de mer
(...)
A
rombu di sfurzà Forza s’era stancata
D’un’ alta stancàghjina s’è vo vuleti sapè
Stancata d’essa andata è sempri vultata
D’essa cuddata senza rifalà
D’avè ghjiratu par tutti issi chjassa
Spusendu marini
Abbraciendu circonda
Si sdrughjendu in ogni fiumu
Iè stanca era d’ùn essa mai stanca Forza
Hè cusi chè i foci l’ani chjamata
Par falla vena
È vedala pusà accanta à iddi
O stancàghjina quand’è tu veni
Ch’idda fussi
Biniditta a to canzona
Fatta di parolli cantarini arrimbatti l’una à l’altra
Com’è petri di ripa
S’è a vita hè culandi
Culandi s’avvicina
Culandi hè par quì è no andemu nantu
È cusi
In un fiatu di larga straziera
Par una notti senza luna
È à l’antica manera
Forza à missu à pusà
Omini
Steti bassi aveti intesu
Erani canta
Erani sarri
Erani mari
Erani canta à sarri di mari
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