Vendredi 8 janvier 2010 5 08 /01 /Jan /2010 19:07

Codex corsicaeCet ouvrage sur la Corse de Xavier Casanova comporte deux tomes , Codex corsicae, suivi de Esquisse d'une théorie de l'interprétation des socioglyphes de Corse, deux textes fort différents mais liés par une même logique, celle de la contradiction et du paradoxe.

Unir la rigueur et le non-sens, associer la réalité à l'illusion, le passé au présent et le sérieux à la dérision, n'est-ce pas la meilleure façon d'aborder le sujet, d'approcher une certaine vérité de la Corse contemporaine et de son histoire ?


Le premier texte, le plus court, ressemble à un dictionnaire mais s'apparente plutôt à un code – mot dont l'origine étymologique est le "codex", cet assemblage de manuscrits reliés, ancêtre du livre qui, plus maniable et transportable, supplanta le "volumen".

Il énumère et définit en effet les cent « socioglyphes », « moitié formules naturelles quasi-triviales, moitié propositions synthétiques quasi-axiomatiques » qui régissent cette île. Et, contrairement au dictionnaire, on ne peut y lire ces articles qu'en continu, tant ils s'imbriquent et se font écho dans l'enchaînement absurde développé avec brio par un auteur qui s'amuse - pour notre plus grand plaisir - à jouer sur les mots et à se jouer des mots .


Le terme « socioglyphes » « apparaît pour la première fois sur un manuscrit franciscain anonyme » datant probablement du début du XVIIème siècle et caractérisé, tout comme notre Codex corsicae, par son « unité de style » et ses contradictions, ce qui semble traduire un certain dédoublement de son auteur, « un dialogue entre deux instances d'une même personne ».

Le lecteur verra sans doute aussi dans le livre signé par Xavier Casanova le dialogue d'un auteur avec son « fraticellu » dépositaire de la mémoire, et notamment de celle d'un petit garde corse passé de mains en mains, comme tous ces codex et à l'image de son île...


Le deuxième tome ne ressemble guère à une théorie. C'est plutôt le récit des pérégrinations historiques d'un Franciscain censuré par ses supérieurs pour avoir tenté d'écrire « le peu »  qu'il avait « réussi à comprendre à la lumière du peu » qu'il savait « déjà, c'est à dire presque rien » - « ce qui est toujours mieux que rien » - et « missionné », de ce fait , chez les Corses, autant dire chez « les Iroquois » !

Ce Franciscain avait rencontré auparavant dans une autre île, celle de la Cité, quartier des imprimeurs et des libraires, le garde corse exilé à Paris suite à l'interception d'une lettre et à sa mauvaise interprétation, dûe à l'ignorance de la langue corse et sans doute aussi à quelques à priori sur les habitants de cette île. Garde qui lui avait fait le récit complet et riche en rebondissements de « ses fortunes et infortunes ».

Deux personnages qui s'étaient liés d'amitié, à la même époque, à un troisième, le Rav de Bab el Mrisa , un sage , un érudit réclamé à Paris pour trancher une épineuse affaire d'interprétation, justement : le tableau livré « d'une vache avec deux mouches » est-il conforme à la commande passée d'un portrait « d'une vache en compagnie de sa mouche » ?

Un arbitrage dont il sera récompensé par un livre édifiant : « Libérations », « un livre d'histoires », catalogue émouvant des « captifs rachetés par la charité des Chrétiens de Paris » dont l'une des cent notices, consacrée à notre garde fait s'esclaffer l'intéressé, tant l'écart entre « l'angelot béat » présenté et sa propre personne semble grand !

La fonction d'un Rav étant , outre celle de juge et d'interprète de la loi hébraïque, celle d'un guide spirituel, ce dernier s'attachera à initier ses deux compagnons au doute en leur faisant éprouver la « sensation de vertige » depuis un petit pont.

De l'expérience à l'esquisse d'une théorie du doute comme fondatrice de l'interprétation des « socioglyphes » ...


Cette deuxième partie éclaire la première de manière vertigineuse.

Elle débute par l'arrivée en Corse du Franciscain qui va exercer sa mémoire pour découvrir le pays qui s'offre à ses yeux. Et Xavier Casanova entame  un long et délirant voyage dans le passé, un voyage circulaire et fortement digressif dans la mémoire,  qui fait naviguer le lecteur aux côtés des pirates barbaresques et l'entraîne à Paris, Salamanque, Rome et Marseille, Tunis et Anvers pour le ramener à Paris, juste avant le départ du « frère mineur » pour la Corse.


C'est un bel exercice oulipien que n'auraient  renié Queneau ni Calvino, un livre savant et intelligent, drôle, inventif et poétique. Un livre savoureux, même pour ceux – dont je suis – qui, ne connaissant la Corse et son histoire que superficiellement, en laissent forcément échapper quelques richesses.

 

Xavier-Casanova.jpg

Codex corsicae, Xavier Casanova, éditions Albiana 2005



EXTRAITS


Tome corse premier

Codex corsicae

p. 2/3/4/5


3. - CONCEPT. - Supposez qu'une fourchette à gâteau partage par clonage son patrimoine génétique avec une cuillère à dessert. Vous accédez alors, malgré son inutilité et son improbabilité, au concept de pelle à tarte naine. Un concept n'a donc besoin ni d'être utile ni d'être probable pour être accessible à l'entendement.



  7. - IMPACTOMETRIE. - On a relevé dix-huit impacts de balles  sur la façade de la gendarmerie de Popolabucetta. Mais rien ne dit la fréquence des relevés. En effet, les gendarmes ne sont pas tenus de relever tous les jours et à heure fixe les impacts de balle sur la façade de leur cantonnement.


10 - Le prêt à penser comme condition du partage. - Il était une fois un homme qui portait une cuillère comme d'autres portent des lunettes. Au moment où je vous parle, il coule des jours heureux comme d'autres coulent des navires ( ce qui coule de source). Dans tout le quartier, il a la réputation d'un homme aussi sage qu'affable; que l'on peut interroger sur tout, chaque fois que l'on souhaite avoir sur quelque sujet une vue définitive, ou plutôt une formule à moucher son voisin de palier. Ainsi, mon propre voisin de palier est un jeune retraité de la gendarmerie qui m'entretient sans cesse de la gendarmerie de Popolabucetta, la dernière de ses affectations. «  Pour les gens, il n'y a que la façade qui compte, me dit-il. Moi, je m'en foutais, j'avais planté mes tomates dans la cour intérieure. Les coups de feu ? Ils font déguerpir les corneilles qui lorgnent mes tomates. Le gilet pare-balle ? Je l'ai mis à l'épouvantail, au milieu des tomates. C'est le seul endroit où la silhouette d'un gendarme produise, hors saison, un certain effet. Les impacts ? On les laisse pour montrer aux uns que c'est déjà fait – le seuil symbolique est déjà largement atteint -, et aux autres, que la situation empire puisqu'il y en a de plus en plus. Il faut savoir ce que l'on veut : pas d'impact, pas de risque. Fini les avantages, en particulier les points de retraite. » C'est à ce moment que j'ai réussi à transformer le monologue du gendarme en dialogue républicain : « On ne va pas ramasser les gendarmes à la petite cuillère ! » (...)



Tome corse second

Esquisse d'une théorie  de l'interprétation des socioglyphes de Corse

p. 49/50/51

 

Le-pas-suspendu-de-la-cigogne-Teo-angelopoulos.jpg

Theo Angelopoulos, Le pas suspendu de la cigogne


( Débarqué au Cap corse, notre Franciscain y aperçoit ces impressionnantes « eoli» et demande qu'on l'aide à s'installer sur la plus élevée... : une très belle image - qui m'a évoqué Angelopoulos -, magnifique métaphore du vertige du doute qui débouche sur la solitude de la liberté...)


(...)

Quand commence le silence ? Au dernier salut adressé de loin par l'équipage ? À son dernier écho dans les montagnes ? À son évanouissement qui laisse entendre le cri des geais auxquels personne ne prêtait l'oreille ? Au bruissement des asphodèles effleurées par la brise de mer ? À l'intervalle de plus en plus court entre les quaestionae & responsa de deux rossignols qui s'attirent l'un l'autre ? Au battement du sang sur les tempes, d'autant plus violent qu'un tonnerre a soudain plongé l'entour dans un silence brutal & épais ?


Le silence n'a ni commencement ni fin. Mais il est bien là pour laisser entendre le souffle retenu de ceux qui se taisent.

(...)


& ce pilier, qui le prenait à contre-pied, le soulevait à hauteur de géant & lui ouvrait les portes d'un horizon lointain, ne le plongeait-il pas dans la compagnie muette des ermites & les vertiges éloquents de leurs exercices obscurs ? Ces bâtisseurs de foi pensaient-ils se frayer un chemin vers les cieux en miniaturisant Babel ? Voulaient-ils se protéger des persécutions en se persécutant eux-mêmes ? Ont-ils fait de leur corps un cri faute de pouvoir parler à voix haute dans un monde où la parole aurait été confisquée ? Espéraient-ils se transformer en vénérables reliques ? ... Son équipage est parti & ce n'était pas la solitude. Sa promesse est restée & ce n'était pas la solitude . Les questions ont commencé à s'engendrer les unes les autres, à s'entasser les unes sur les autres, à s'entremêler les unes aux autres, formant une pelote qui ne cessait de s'enfler. Il a alors parfois douté des autres, douté de lui-même & là, c'était la solitude. (...)



p. 81/83

 

(...)

«  Tu vois maintenant comment tourne la roue de la vie & du monde. Il y a peu, un Chevalier t'offre sa protection; mais t'habille en esclave & te met à la rame. De quoi te lamenterais-tu ? & maintenant le Raïs ismaélite d'un navire barbaresque te prend comme captif dans les habits d'un noble chevalier chrétien & t'offre même de partager sa cabine. Mais sais-tu ce que tu partages ? Tu seras le treizième. Quand un sera assis, douze seront debout à donner leur avis et à prendre ses ordres. Quand un sera couché, douze seront là où ils peuvent, les pieds des uns sous la tête des autres. Celui qui a les planches peut envier celui qui a le tapis, qui peut envier celui qui a le banc, qui peut envier le seul qui ait le lit. Dehors, la chiourme envie la coursive qui envie la rambarde qui envie le gaillard qui envie la cabine. De toutes ces places, laquelle est la meilleure ? La meilleure serait celle qui promet les songes les plus doux. Qu'est-ce qui agite les songes ? Est-ce davantage le clou qui dépasse de la planche ou la question qui traverse la pensée ? Ne fais pas du clou une question et tu trouveras le sommeil. Fais du clou une mitsvah & réjouis-toi à l'avance de la douceur du rêve qui t 'enveloppera alors. »(...)


(mitsvah : bonne action)

Par Emmanuelle Caminade - Publié dans : roman - Communauté : Lettres et littérature
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  • Passionnée de littérature, d'opéra et de théâtre, de cinéma et de peinture, amoureuse de la nature et de la langue italienne... Je m'intéresse particulièrement à l'Italie et à la Corse, à l'Algérie et aux autres pays du Maghreb...
  • Emmanuelle Caminade
  • L'or des livres
  • Femme
  • 14/10/1950
  • musique nature lecture théâtre Italie

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