Mardi 8 décembre 2009 2 08 /12 /Déc /2009 13:33

extrème méridienEntre 51 Pegasi , astre virtuel * et Extrême Méridien, il s'est écoulé quatre ans, ce qui explique peut-être la plus grande maturité qui émane de ce dernier. Et si ce recueil de nouvelles me semble moins abouti, sur le plan formel, que le roman qui l'a précédé, la tonalité du propos qui y est tenu m'a plus profondément touchée .

Il y a peu de place pour le rire dans cet ouvrage, pour ce rire décapant et salutaire qui donnait tant de force à  51 Pegasi , mais j'y ressens plus de simplicité et d'intériorité, plus d'authenticité.


Extrême Méridien réunit treize récits qui tous, à l'exception du dernier, se déroulent en Corse.

C'est un recueil un peu hétéroclite car il associe à quelques nouvelles : un récit allégorique sur la répartition du pouvoir ( Le poulpe, la langouste et la murène), un récit fantastique aux couleurs homériques, avec un géant mâtiné de Circé  - de tous temps il s'est passé des choses étranges dans les îles ! - ( Le peuple du quad), une simple « tranche de vie » dans un café , proche du document sociologique ( Baston au Café A Liccia) et même un joli texte hésitant entre récit initiatique et souvenirs d'enfance ( Le portefeuille). Et il se termine par une sorte d'errance poétique, un récit-miroir répondant à la nouvelle éponyme réalistico-fantastique qui ouvre le recueil ( Otrante).


Il n'y a pas non plus d'unité stylistique dans ce livre où l'écriture de Marc Biancarelli semble opérer une mutation, devenir plus sobre, plus posée.

On est frappé par la simplicité qui caractérise Le Portefeuille et même , dans un registre plus lyrique, par la sobriété d' Otrante, par l'intensité et la gravité du ton qui se dégage de Point de rupture, belle nouvelle sur la vie et le destin. Et quand l'auteur recourt à sa crudité provocatrice habituelle, comme dans Soirée d'hiver ou Jubilé, elle ne traduit plus une vitalité jubilatoire : le sexe est en berne dans ce recueil où la désespérance et la mort semblent l'emporter.


Par contre , le lien thématique unissant ces treize récits s'avère manifeste.

Un méridien est avant tout une ligne imaginaire, ligne fixe destinée à  construire des repères, et celui qui donne son nom à ce recueil serait cette limite géographique séparant l'extrême sud de l'île, Roccapina, des côtes de Sardaigne et , plus largement, cette limite qui sépare le Sud, ce« fond du monde » , cette Corse rurale et montagneuse, sombre et mystérieuse encore bercée par les mythes ancestraux, de cet au-delà aveuglé de lumière où partent tous les espoirs et d'où viennent aussi toutes les menaces.

L'extrême méridien n'est pas une limite fixe, c'est une « frontière » mouvante qui semble s'avancer à la conquête de nouveaux territoires, mais recule, en fait , grignotant les terres ancestrales , étouffant l'âme de l'homme.

C'est une ligne qui sépare des mondes différents, des mondes qui se côtoient et ont bien du mal à communiquer, à partager, et s'enferment dans l'incompréhension, dans l'indifférence ou l'hostilité, dans un rapport de domination et de soumission. Modernité des villes à l'assaut de la rusticité archaïque, le  littoral à l'assaut des montagnes intérieures, le nord contre le sud de l'île, le Corse contre l'étranger, l'homme face à la femme, l'adulte face à l'enfant...

Ligne, symbolique de la dualité de l'homme, qui fracture chacun d'entre nous , entre « le fond de lui-même » et l'autre qui est en lui. Ligne symbolique de la condition humaine : la vie contre la mort, l'homme face à son destin jusqu' au « point de rupture »...


*Pegasi 51, astre virtuel, Albiana 2004 (voir la critique sur mon blog)



Extrême Méridien, Marc Biancarelli, Albiana 2008, traduit du corse par Jérôme Ferrari, Paul Dessanti, Bernard Biancarelli et l'auteur

(Strimu miridianu, Marcu Biancarelli,Albiana , 2007)


La nouvelle, Le peuple du quad a fait l'objet d'une publication à part, en version bilingue ( Albiana,2008)


Le dernier roman de Marcu Biancarelli Murtoriu ( Albiana 2009) est en cours de traduction.



EXTRAIT 1


Extrême Méridien, Aller, p.15/17


( Un constat du racisme et de la lâcheté ordinaires, qui dans la simplicité et la familiarité du langage et la mesure du ton adopté , dans la façon « réaliste » de souligner le côté surréaliste, absurde, de la scène me semble plus efficace que toutes les grandes diatribes moralisatrices...)


(...)

Je me suis penché sur l'Arabe. Il portait le masque de la mort. Il était étendu là, le dos contre la route, son visage était en sang. Je lui ai touché le bras, et puis j'ai pris son pouls. Mais je ne sentais rien, sauf qu'il était encore chaud. Les deux plus vieux passagers de la voiture s'étaient approchés, l'homme et la femme, ils semblaient attendre de moi que je leur apporte la parole de Dieu. Moi, je ne savais pas trop quoi dire. Alors j'ai dit d'appeler les secours, ou un truc comme ça, et là, les paupières de l'arabe se sont mises à remuer un petit peu. « Monsieur! Monsieur! Vous m'entendez ? » Il a ouvert les yeux, comme s'il se réveillait, comme s'il sortait d'un cauchemar, et je me souviens qu'il a d'abord regardé le ciel et après, il m'a vu.

Il a commencé à vouloir se redresser, mais il avait mal partout, alors je l'ai forcé à rester allongé. Il essayait de se toucher la tête, il comprenait qu'il avait morflé de ce côté là. J'ai demandé à une des femmes de la voiture, la mère, d'aller chercher un coussin, ou une veste pour caler la tête du blessé. Elle y est allée et elle est revenue. On lui a mis une couverture sous la nuque pour que sa tête ne s'appuie pas sur le goudron et elle, elle lui répétait sans cesse : « Tu n'as pas vu qu'on te doublait ? Pourquoi tu n'as pas regardé avant de tourner ? » j'ai vu dans les yeux de l'Arabe qu'il se mettait déjà dans la position du coupable. C'était lui qui était allongé par terre, mais il était coupable, de quoi, il ne savait même pas, mais il était, bien entendu, le coupable. C'était quelque chose de parfaitement logique. En plus, il était ridicule, dans son costume usé, son bonnet était toujours sur sa tête, mais ses chaussures avaient volé dans le maquis, il avait une paire de chaussettes trouées. Moi, je lui parlais , pour qu'il se maintienne en vie, je le rassurais, ce n'est rien, je lui disais, vous allez vous en sortir, les secours vont arriver.

Et puis j'ai parlé aux passagers de la voiture, je leur ai dit d'appeler les pompiers, une ambulance, ils l'avaient fait avec leurs portables, j'ai dit qu'il fallait aussi appeler les gendarmes, pour le constat, il fallait le faire. Ils étaient livides, d'après moi, ils n'étaient pas si sûrs que ça que l'Arabe était l'unique responsable, lui, quand il a entendu « gendarmes », s'est redressé sur son cul « Ca va mieux... Je m'en vais... Où est mon fils ? ...La mobylette ?... Je peux marcher... » J'ai pensé tout de suite qu'il n'avait pas de papiers en règle, mais il était quand même bien amoché. « Ne bougez pas... restez là... les secours arrivent... » Il faisait des efforts pour se relever. Il retrouvait un peu d'énergie, les gendarmes, à ce qu'on aurait dit, il ne voulait pas en entendre parler. En forçant comme un fou, et aussi avec notre aide, il s'est mis debout.

Une ambulance de pompier est arrivée. A toute vitesse, elle s'est garée n'importe comment sur le bas-côté, comme si ça avait été la voiture de Starsky et Hutch. Deux tondus en sont descendus et le plus grand, une bête qui avait dû s'échapper d'une grotte des montagnes, avec des bras comme des bûches, s'est approché de l'Arabe.

« Où tu comptes aller!? lui a-t-il dit presque en aboyant. Hein oh...oh, machin, où tu comptes aller? »

Normalement, si j'avais été plus jeune, et si le pompier n'avait pas été aussi monstrueux, le coup de tête serait parti instantanément, mais d'après moi, j'ai vieilli, et puis je ne m'y attendais pas, à voir les secours se transformer ainsi en agresseurs, dans un contexte pareil, avec ce type en sang qui tenait à peine sur ses jambes. Ca se voyait bien, pourtant, qu'il était en sang, ça se voyait aussi qu'il était Arabe, bien entendu. Je me suis contenté de regarder le connard de travers, avec un regard d'acier qui en disait long, d'après moi, il a compris, il a changé de ton. Enfin, je veux dire qu'il ne s'est plus adressé directement à l'Arabe, il a demandé aux gens de la voiture si c'étaient eux qui étaient rentrés dans la mobylette, il a cherché à savoir s'il n'y avait pas d'autres blessés. J'ai dit non, il n'y a que cet homme-là, personne ne m'a répondu, les deux pompiers ont pris le vieux et l'ont chargé comme un sac de patates dans l'ambulance, il ne voulait pas mais ils l'ont bien tenu, en deux temps trois mouvements, c'était fait, l'ambulance l'a avalé comme un batracien répugnant avalerait une mouche, et la voiture de Starsky et Hutch est repartie très vite, la sirène hurlant comme pour fêter le rapt.

(...)


EXTRAIT 2

Le Portefeuille p.95/96


( Un récit d'une très grande simplicité, dans lequel Marc Biancarelli a su retrouver l'innocence du regard d'un « Petit Nicolas » ...)


(...)

Il y avait eu un jour de deuil et l'école avait été fermée pour l'enterrement du pauvre Giuseppe. Marc-Antoine, c'était la première fois qu'il assistait à un enterrement. Tous les élèves y étaient allés en délégation, tous les enseignants aussi, et il y avait ces gens silencieux, il y en avaient tant , qui défilaient devant les parents pour les réconforter. Il y avait surtout ce silence, ce n'était pas comme à l'école, quand ils avaient tous pleuré. Ici, on aurait dit que personne ne voulait pleurer, Marc-Antoine pensait en lui-même que c'était comme dans le jeu, celui où tout le monde rigole du premier qui se met à rire, sauf que là, c'était le premier qui pleurait qui perdait. Il se dit que le monde des grands était ainsi, inversé par rapport à celui des enfants. Il lui semblait le comprendre pour la première fois, ce monde dont sa mère lui promettait toujours qu'il en ferait lui aussi partie un jour. Et donc, ils ne pleuraient pas, et ils se réunissaient pour rester silencieux, pas pour crier ni  courir dans tous les sens.. Et puis on a mis le petit cercueil de Giuseppe dans le tombeau. Le grand frère de Giuseppe a étreint son père, et le père levait la tête vers le ciel, il ouvrait la bouche, on aurait dit qu'il cherchait sa respiration, ou un cri, mais les paroles ne sortaient pas. Et puis les femmes ont commencé à pleurer pour de bon, et à s'étreindre les unes les autres, et il y avait une vieille qui disait des choses, mais elle parlait sarde, et Marc-Antoine ne comprenait pas ce qu'elle disait. Là, son père l'a tiré vers la voiture. Au retour, pendant le trajet, le père de Marc-Antoine a dit « pauvres gens », il a demandé à Marc-Antoine comment il se sentait ? Et puis il lui a caressé les cheveux et ils sont rentrés à la maison.

(...)



EXTRAIT 3

Point de rupture, p.128/129


( Un ton plus grave et plus intense )


(...)

Avec sa peinture, il avait tenté d'élever son âme, de la faire voler au plus haut. Tutoyer les dieux. Voler bien plus haut qu'il n'était possible, errer dans le ciel et regarder ses semblables comme autant de fourmis dérisoires, et gagner la partie contre sa destinée, se faire artiste, génie, faire ce que personne, dans ce pauvre village, n'avait été capable de faire, inventer ce que personne n'avait inventé. Dans son atelier se poursuivait la lutte contre la rupture. Combien de fois s'était-il cru asséché, combien de fois avait-il vu le visage de ce point extrême  : le vide de l'âme, l'absence de création. Là, vraiment, il s'était senti en danger. N'avoir plus rien à exprimer, et les canons du fusil lui semblaient alors devenir un concept acceptable, une probabilité. A chaque fois, au pire de l'assèchement, la lumière était revenue, cette flamme qui l'animait de l'intérieur, qui le rendait vivant. La lutte se poursuivait, lui, contre la toile, lui, contre lui-même, les pinceaux dans sa main comme des stylets, la toile, non pas peinte, mais envahie, griffée, possédée, les couleurs, non pas étalées, mais jetées comme des mots, lâchées comme des cris, et les formes réunies, retouchées,transformées, transfigurées par sa propre volonté, et alors, il savait être un maître, il se savait plus haut que n'importe lequel de ses concitoyens, cette bande d'ignorants, ces éleveurs de porcs, descendants stupides d'éleveurs de porc, ces nains qui priaient, sans la foi, dans leur obscurantisme, qui chantaient comme bêlaient les brebis. Lui ne se ressentait pas le besoin de prier, se faire prier, peut-être, être au-dessus de tous les autres, les dépasser, les contrôler, les dominer, maîtriser la lumière et les couleurs, l'huile et le pinceau, renvoyer à leur surin tous les porchers infâmes, toute la bassesse de leur monde misérable, sortir de la terre des porchers, et devenir la foudre qui les éclairerait à jamais. (...)

 

   EXTRAIT 4

Otrante, p.195


( Ô Kublai, grand khan, j'ai gardé le meilleur pour la fin. J'aimerais te parler d'Otrante, ville-désir et ville-mémoire, ville-miroir du monde ou plutôt des mondes...)

 

 

     Le sud extrême, le sud de la honte, avait toujours guidé ses pas, libres et vagabonds, les pas d'un mendiant affamé. Il aurait aimé être parfois invité dans le nord, chez les Barbares, mais il semblait y avoir peu de conférences dans le nord, la passion des lettres y était rare, la connaissance de la poésie réduite à rien. Si seulement lui aussi avait pu s'accrocher à une main douce, qui l 'aurait dirigé vers d'autres horizons, sans qu'il se soucie de rien, sans l'art de la parole, sans la folie de vouloir témoigner de la complexité de l'âme humaine, cette pute qui engendre les civilisations. Mais aucune main aimante, aucun conseil plein de sagesse ne l'avait rapproché des bien-pensants, alors il n'avait pas pu s'éviter un destin de benandanti, il n'avait pu s'empêcher de voyager, derrière un rêve, mais lequel ? et de s'y perdre d'une certaine manière.

 

      Le premier soir, ses hôtes convaincus qu'ils recevaient un grand poète, lui firent manger tout ce que leurs jardins produisaient. Il se dit en lui-même : ce sont des citadins, mais ce sont des paysans, comme moi, il leur reste quelque chose. Accueillir quelqu'un, chez les paysans, ça ne consiste pas à l'inviter au restaurant, mais plutôt à lui ouvrir sa table, comme pour lui dire : cette viande que tu vas manger, c'est la mienne, goûte-la. Ce qui était surprenant, c'était de retrouver cet état d'esprit dans une ville aussi grande, et d'avoir toujours cette impression étrange : être chez soi. Plus tard, il le firent s'asseoir devant la télévision, juste un quart d'heure, le temps de regarder un film de Pasolini qui montrait un chant funèbre, quarante ans plus tôt, dans ces petits villages des Pouilles. Les femmes chantaient, elles pleuraient en même temps, et elles faisaient danser entre leurs mains des mouchoirs blancs. Dans le cercueil, au milieu des femmes, un jeune homme mort, de la malaria, ou d'une pneumonie, on ne sait pas trop. Alors il se souvint. (...)

 


 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


Par Emmanuelle Caminade - Publié dans : contes, nouvelles, sketches...
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