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L'or des livres
Les livres sont souvent les étincelles d'autres livres et ceci est particulièrement vrai de
L'Aleph qui nous étourdit d'un tourbillon de références érudites. Jorge Luis Borges prend visiblement plaisir à accumuler citations littéraires,
philosophiques et religieuses dont il n'est pas toujours facile de saisir l'intégralité de la portée quand on possède une culture lacunaire comme la mienne. Aussi, vouloir rendre compte de ce
livre en toute «innocence» - j'assume l'ambiguïté du terme ! - semblera peut-être à certains bien présomptueux...
L'Aleph est un recueil de nouvelles mystérieuses, à la frontière du conte métaphysique et du récit fantastique, voire de l'énigme policière, qui répètent à l'infini de troublantes symétries.
Démiurge enfermant le lecteur dans un labyrinthe inextricable aux multiples ramifications, Borges encercle son sujet, "l'inconcevable univers", telle une araignée tissant sa toile.
Ses dix-sept nouvelles reprennent les mêmes thèmes en se bornant à déplacer l'angle de vision, à changer de lieu,
d'époque et de personnages. L'auteur se fait photographe, jouant de son objectif en passant sans cesse du zoom au grand angle pour grossir des détails qui s'estomperont dans un plan plus
éloigné.
Le changement d'échelle est en effet au coeur de L'Aleph, illustrant combien la "réalité" est dérisoire : l'arc du cercle semble toujours une droite à celui qui le
parcourt.
Qu'importent alors "l'avers ou le revers de la médaille", l'ami ou l'ennemi, le coupable ou l'innocent! A l'échelle de l'éternité notre monde visible perd tout son sens . Il n'y a plus de singularité, plus de responsabilité. Individus, lieux et évènements deviennent interchangeables et ce que l'on croyait unique s'avère n'être que répétition...
Les différentes nouvelles cherchent ainsi à approcher l'infini de l'univers, celui de l'espace et du temps où se dissout l'individualité. Elles sont voyages ou expériences initiatiques , lambeaux de rêves qui s'effilochent à la lumière du jour ou révélations soudaines à l'approche de la mort, quand le négatif s'inverse et qu'en un instant se déroule le film d'une vie équivalente à toute vie, tentatives pour figurer Dieu à défaut de pouvoir l'écrire. Et L'Aleph semble ainsi "une espèce de tigre infini (...) fait de nombreux tigres, de vertigineuse façon"...
L'univers décrit par Borges manque d'humanité . Ses personnages sont dépourvus de chair car leur individualité illusoire importe peu à l''auteur qui ne s'intéresse qu'à la folie des abîmes insondables dans lesquels il cherche à nous entraîner.
Et si la construction vertigineuse de ce recueil est fascinante, les nouvelles qui le composent ne le sont pas toutes.
Certaines sont moins denses que d'autres et, surtout, d'une lecture ennuyeuse car elles souffrent de l'excès d'un procédé stylistique courant dans la littérature fantastique - consistant à donner des détails réalistes pour brouiller la frontière entre réel et irréel. La surabondance de ces précisions de dates, de ces déclinaisons exhaustives d'identités et de ces descriptions minutieuses de lieux, aussi fastidieuse et inefficace que l'impossible dénombrement des taches d'un jaguar, provoque souvent un effet de saturation, renforcé par la répétition de ce procédé, à des degrés divers, dans les dix-sept nouvelles du livre. Mais ce défaut n'est pas maladresse de la part d'un auteur qui ,délibérément, accumule ces détails de manière quasi obsessionnelle pour bien montrer l'impuissance du langage, s'inscrivant dans la successivité, à décrire l'épaisseur de l'infini.
De ce recueil émergent néanmoins plusieurs nouvelles flamboyantes qui vous marquent durablement. Pour moi, ce sont L'Immortel qui ouvre le livre en nous entraînant dans une odyssée initiatique à la fois étrange et familière, L'écriture du Dieu, un récit proprement envoûtant, Abenhacan el Bakhari mort dans son labyrinthe, une énigme policière surnaturelle dont la résolution admet plusieurs vérités, Le Zahir, pièce de monnaie passant de mains en mains, mais aussi un des quatre-vingt-dix-neuf noms de Dieu, et L'Aleph, la magnifique nouvelle éponyme qui termine le livre , sans véritablement le clore pour le lecteur...
L'Aleph, Jorge Luis Borges, Gallimard 1967 , traduction de R. Caillois et R.-L.-F. Durand, collection L'imaginaire 1977/2009 6,65 €
( El aleph, Emece Editores Sociedad Anònima 1962 )
EXTRAITS
L'Immortel, p.26/27
(...)
L'humilité et la misère du Troglodyte ressuscitèrent dans ma mémoire l'image d'Argos, le vieux chien moribond de l'Odyssée. Je lui donnai donc ce nom et j'essayai de le lui apprendre. J'échouai, et plus d'une fois; les ruses, la rigueur et l'obstination se révélèrent également vaines. Immobile, les yeux fixes, il ne paraissait pas entendre les sons que je tentais de lui inculquer. A quelques pas de moi, il semblait extrêmement loin. Etendu sur le sable, comme un petit sphynx de lave écroulé, il laissait tourner sur lui les cieux depuis le crépuscule de l'aube jusqu'à celui du soir. J'estimai impossible qu'il ne comprît pas mon dessein. Je me rappelai que les Ethiopiens sont persuadés que les singes, délibérément, ne parlent pas, pour qu'on ne les oblige pas à travailler. J'attribuai au soupçon ou à la peur le silence d'Argos. De cette hypothèse, je passai à d'autres, non moins extravagantes. Je pensai qu'Argos et moi appartenions à des univers distincts; je pensai que nos perceptions étaient identiques , mais qu'Argos les combinait de façon différente et construisait avec elles d'autres objets; je pensai qu'il n'existait peut-être pas d'objet pour lui, mais un va-et-vient continuel et vertigineux d'impressions d'une extrême brièveté. Je pensai à un monde sans mémoire, sans durée; j'examinai la possibilité d'un langage qui ignorerait les substantifs, un langage de verbes impersonnels et d'épithètes indéclinables. Ainsi mouraient les jours et, avec les jours, les années, pourtant quelque chose de pareil au bonheur arriva un matin. Il plut avec une puissante lenteur.
(...)
L'écriture du Dieu, p.150/151
(...)
Alors la pitié emplit mon âme. J'imaginai le premier matin du temps. J'imaginai mon dieu confiant son message à la peau vivante des jaguars qui s'accoupleraient et s'engendreraient sans fin dans les cavernes, dans les plantations, dans les îles, afin que les derniers hommes le reçoivent. J'imaginai ce réseau de tigres, ce brulant labyrinthe de tigres, répandant l'horreur dans les prés et les troupeaux, pour conserver un dessin. La cellule adjacente contenait un jaguar. Dans ce voisinage j'aperçus la confirmation de ma conjecture et une secrète faveur.
Je passai de longues années à apprendre l'ordre et la disposition des taches. Chaque aveugle journée me consentait un instant de lumière et je pouvais alors fixer dans ma mémoire les formes noires qui marquaient le pelage jaune. Quelques-unes figuraient des points, d'autres formaient des raies transversales sur la face intérieure des pattes; d'autres, annulaires, se répétaient. Peut-être était-ce un même son ou un même mot. Beaucoup avaient des bords rouges.
Je ne dirai pas mes fatigues et ma peine. Plus d'une fois, je criai aux murs qu'il est impossible de déchiffrer un pareil texte. Insensiblement, l'énigme concrète qui m'occupait me tourmenta moins que l'énigme générique que constitue une sentence écrite par un dieu. « Quelle sorte de sentence, me demandai-je, devait formuler une intelligence absolue?» Je réfléchis que, même dans les langages humains, il n'y a pas de proposition qui ne suppose pas l'univers entier. Dire « le tigre », c'est dire les tigres qui l'engendrèrent, les cerfs et les tortues qu'il dévora, l'herbe dont se nourrissent les cerfs, la terre qui fut la mère de l'herbe, le ciel qui donna le jour à la terre. (...)
Abenhacan el Bokhari, mort dans son labyrinthe p.165/166
(...) La sage réflexion que je te soumets présentement m'éclaira l'autre nuit, quand nous entendions pleuvoir sur le labyrinthe en attendant le sommeil. Averti et réconforté par elle, je choisis d'oublier tes absurdités et de penser à quelque chose de sensé.
- A la théorie des ensembles ou à la quatrième dimension de l'espace, proposa Duraven.
- Non, dit Unwin sérieusement, j'ai pensé au labyrinthe de Crète. Un labyrinthe dont le centre était un homme à tête de taureau. »
Dunraven, expert en romans policiers, pensa que la solution du mystère était toujours inférieure au mystère lui-même. Le mystère relève du surnaturel et même du divin; la solution, de la prestidigitation. Pour différer l'inévitable, il objecta :
« Le Minotaure a une tête de taureau sur les monnaies et sur les bas-reliefs. Dante l'imagina au contraire avec un corps de taureau et une tête d'homme.
- Cette version me convient aussi, consentit Unwin. L'important est la correspondance de la maison monstrueuse avec l'habitant monstrueux. Le Minotaure justifie, et au-delà, l'existence du labyrinthe. Personne ne dirait la même chose d'une menace perçue en rêve. Une fois évoquée l'image du Minotaure ( évocation fatale dès qu'il y a labyrinthe), le problème était virtuellement résolu. Toutefois, je confesse que je n'ai pas compris que cette antique image m'apportait la clé du mystère, si bien qu'il fut nécessaire que ton récit me fournisse un symbole plus précis : la toile d'araignée.
-la toile d'araignée, répéta, perplexe, Dunraven.
- Oui, il ne m'étonnerait pas que la toile d'araignée, j'entends la forme universelle de la toile d'araignée, ou, pour parler clairement, la toile d'araignée de Platon, eût suggéré son crime à l'assassin (parce qu'il y a un assassin). (...)
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