Vendredi 22 janvier 2010 5 22 /01 /Jan /2010 19:25

L'astronome aveugleAvec L'astronome aveugle, Anne-Catherine Blanc signe un bien joli livre.

C'est un récit initiatique – dont les protagonistes sont des adultes confirmés – qu'elle a tenu à faire suivre d'un petit conte, Le roi, le peintre et l'avocette , qui vient en souligner et en compléter l'enseignement.


L'auteure y illustre une philosophie épicurienne de la vie, proche de celle de Lucrèce, en se situant résolument en dehors de notre temps.
Et l'on éprouve un grand plaisir à s'abandonner au charme de son écriture élégante, malicieusement ornée de quelques tournures désuètes. Une écriture légère et délicate, sensible et sensuelle, et très fortement évocatrice.


Contrairement à ce qu'aurait pu laisser présager son titre, L'astronome aveugle vous inonde de lumière : les nuits scintillent sous les étoiles, les flammes des brasiers vous  réchauffent et les paysages chantent sous le soleil. La mer, personnage à part entière tout comme le chat , fidèle et mystérieux compagnon de l'astronome, y est omniprésente. Qu'on s'en approche ou la contemple de loin, on sent l'odeur de ses embruns, goûte son sel sur les lèvres et  entend sans cesse la rumeur des vagues soumises aux caprices du vent.


Anne-Catherine Blanc s'emploie à nous faire ressentir la terrible beauté du monde en portant un regard amoureux et poétique sur la nature, sur les gens simples et les objets familiers, sur les tâches et les plaisirs quotidiens.

Elle plonge le lecteur dans le climat merveilleux des contes, mais son style n'est pas à proprement parler celui de l'oralité. Car si elle possède, sans conteste, l'art de raconter, elle s'attarde aussi à décrire, pour notre plus grand bonheur. Ses multiples descriptions du chat séduiront notamment tous ceux qui apprécient la voluptueuse indépendance de la gente féline.


Le premier récit met en scène un vieil et savant astronome qui, observant les étoiles de sa tour surplombant la mer, abuse quelque peu de la crédulité des gens en délivrant des prédictions lui valant les faveurs de son roi.

Eclairé, libéré soudain par la cécité qui le frappe, il va abandonner son confort et ses privilèges pour parcourir les saisons de la vie. Une errance où la simplicité conduit à la plénitude, où la rencontre de l'autre, l'amitié, aide à l'accomplissement de soi, où la sérénité prépare au dernier voyage :


"Y cuando llegue el dia del ùltimo viaje

y esté al partir la nave que nunca ha de tornar,

me encontraréis a bordo ligero de equipaje,

casi desnudo, como los hijos de la mar "(1)



Le sage est celui qui a compris qu'il fallait se perdre pour se trouver, confirme, comme un écho, Le roi, le peintre et l'avocette.

Un vieux peintre – double de l'astronome - qui s'était montré longtemps aveugle au monde, va, dans ce conte, recouvrer la vue en osant « affronter le mal qui dormait en lui-même ».

Deux héros amenés , de manière bien différente, à faire don de leur personne et à infléchir ainsi le destin des hommes...

 


La vie est un art et cet ouvrage qui célèbre la mer, symbole confondu de vie et de mort - cette dernière n'étant que l'ultime accomplissement de la première - rend aussi hommage à la peinture.

Sa couverture offre la reproduction d'une belle aquarelle de Delacroix, parfaitement en osmose avec le sujet : Vagues se brisant contre une falaise. Et l'épigraphe du conte clôturant le livre provient d'un commentaire de l'oeuvre d'Antoni Tapies comparant la philosophie de l'artiste à celle de la vie :


" Per trober-se cal perdre's a cada pas. L'ordre del artista, com él de la vida, es el vaivé. I l'artista, en el seu anar i venir, no exclou cap possibilitat, ni cap risc.

I per no excloure no exclou ni la consciéncia del mal, ni las seues possibilitas creadores."(2)

 

 

 

 

 


(1) Traduction de l'épigraphe – en castillan - de L'astronome aveugle :

" Et quand viendra le jour du dernier voyage,

quand partira la nef qui jamais ne revient

Vous me verrez à bord , et mon maigre bagage

quasiment nu, comme les enfants de la mer "

 

Antonio Machado, Portrait, Champs de Castille , 1912

(Ces vers sont gravés sur la tombe du poète à Collioure)

 

(2)Traduction de l'épigraphe - en catalan - de Le roi, le peintre et l'avocette :

Pour se trouver il faut se perdre à chaque pas. L’ordre de l’artiste, comme celui de la vie, est un va-et-vient. Et l’artiste, dans son aller et venir, n’exclut aucune possibilité, ni aucun risque. Et pour ne pas exclure il n’exclut ni la conscience du mal, ni ses propres possibilités créatrices. "

 

 

Antoni Llena, à l'occasion d'une exposition à la fondation Tapies , Barcelone, 1991

 

 

 

 

Anne-Catherine-Blanc.jpg

L'astronome aveugle, Anne -Catherine Blanc, Ramsay, juin 2009


D'origine catalane, Anne-Catherine Blanc est née et a grandi au Sénégal. Professeur de français, elle revient dans le Roussillon après avoir exercé en Afrique du Nord et à Tahiti.

Elle a déjà publié Moana blues ( au Vent des Iles, Tahiti) , qui lui valut en 2003 le prix des étudiants de l'Université de Polynésie française.


EXTRAITS


L'astronome aveugle


p.13/14


(...) Tout comme son maître, le chat dormait une grande partie du jour et ne s'éveillait qu'à la lueur des torches allumées par un valet au coucher du soleil. Alors, il faisait grande toilette, puis vidait une écuelle de lait. Durant la nuit, il vaquait à de nombreuses occupations, félines par essence et donc inaccessibles à l'entendement humain. On l'apercevait parfois qui cheminait pensivement sur les remparts, d'un train égal d'ambassadeur investi d'une grave mission; parfois se découpait comme un point d'encre, sur le lavis d'un disque de lune, sa ronde et fluide silhouette surmontée de la courbe interrogative de sa queue annelée. Parfois, aussi, il disparaissait en quelque gouttière secrète, et bien malin qui eût alors réussi à le suivre !(...)

C'était une ample bête, grasse à souhait, souple et tiède comme pâte à pain, mieux fourrée que ne l'est petit gris en hiver et très exactement de la même couleur, une couleur de fumée douce. Ses yeux étaient deux larges écus d'or, plus ou moins fendus selon la lumière ambiante par l'abîme noir des pupilles. Souvent le soir il s'asseyait, méditatif, sur l'appui d'une des fenêtres de la tour, contemplant les étoiles lointaines et le firmament vertigineux à côté de son maître. Au bout d'un temps, tous deux, comme aimantés tournaient leurs regards l'un vers l'autre. L'homme semblait alors plonger dans ces yeux d'astres et de nuit avec la même volupté qu'il éprouvait, l'instant d'avant, à explorer les cieux. Et, en vérité, peut-être les yeux du chat reflétaient-ils tels de parfaits miroirs les planètes lointaines que cherchait le savant, devenues soudain pour quelques secondes, avant que ne s'efface leur image, miraculeusement accessibles.

(...)


p. 22/23


    (...)

      L'astronome aveugle allait le long des quais, humant non plus l'humidité des caves qui montait des culs-de-basse-fosse du château mais celle du port, vivante, toute imprégnée d'une riche odeur de goudron, de bois et d'étoupe. Le choc léger des coques qui heurtaient les gros billots enveloppés de toile goudronnée servant de pare-battage pour les protéger de la pierre des jetées, le chant acéré de la brise dans les gréements, scandé de menus cliquetis métallique et de raclements de chaînes, le frottement monotone des lourdes amarres pétries de cordes et de sel qui se balançaient au gré du flot, emplissaient ses oreilles d'un hymne qui sonnait comme une musique céleste. Passant la langue sur ses lèvres, il y goûtait l'embrun avec volupté; si, dans ce mouvement, il happait sans le vouloir quelques rudes poils de sa moustache blanche, il croyait mâcher des algues. Il en trépignait de bonheur, comme un enfant gâté.

Il alla le long des quais, puis se retrouva sur la grève. Des galets roulèrent sous ses pas, sonnèrent sous sa canne ferrée. Ensuite, le sable envahit ses sandales et se logea entre ses orteils. Il se pencha en avant, tendit les mains et rencontra l'écume douce : il était arrivé au bord extrème de la mer. Alors il mouilla son visage, aspira, éternua, tenta de boire, recracha, avança, dansa à l'orée des vagues une sorte de gigue, trempa ses chausses et le bas de sa cape, battit des bras dans l'eau salée, failli perdre sa canne et son écuelle; enfin il se livra à mille démonstrations fort déraisonnables pour un savant. Puis, comme il commençait à ressentir la fatigue, n'étant guère habitué, en dépit de sa constitution robuste, à se donner pareil mouvement , il s'écroula dans le sable, riant sa joie à la mer fraîche, au vent de musc et d'iode, au friselis des vagues et à la pâle lumière de la lune, qu'il pouvait à nouveau sentir sur sa peau, ayant oublié jusqu'à l'existence des murailles du palais.

     (...)


p. 97/98


     (...)

       « Regarde encore, l'enjoignait-il, regarde mieux ! Onques, de toute mon existence, n'ai entrevu pareille géométrie céleste. A celle que tu me décris, il manque quelque information capitale, quelque clé qui me permettrait d'élaborer, pour le roi et son embrené de prophète, un message des cieux incontestable. N'aperçois-tu point une planète inconnue, étoile discrète ou, mieux, éblouissante et brutale comète, surgie du néant pour y replonger plus vite encore, éclairant soudain quelque vérité ? Tu m'offres là un billet écrit à l'encre sympathique, sans me tendre la chandelle qui me permettrait de le révéler ! La vie et la mort s'y entrecroisent de telle sorte qu'il m'est impossible de discerner vers laquelle de ces deux soeurs jumelles tendrait ta destinée, si toutefois j'en croyait le ciel. Quant à la galère dont nous guettons les feux, en admettant que mon illuminé de confrère ait réussi à déceler son reflet astral, celui-ci est à présent aussi perdu sur les ténèbres des nuées que cette pitoyable nef peut l'être sur les ténêbres des eaux...si tant est qu'elle n'ait point déjà fait naufrage, pour ce que j'y entends ! »

Mais le gardien eut beau fouiller du regard la voûte céleste, il n'y put rien distinguer d'autre que les quelques étoiles qu'il avait déjà entrevues, noyées dans le tourbillon incessant des lambeaux de brume, et déjà pâlies par l'imminence de l'aube. Découragé, il tenta alors de sonder les yeux du chat, miroirs fidèles des astres depuis qu'à fréquenter un savant, il l'était lui-même devenu. Néanmoins, dans ces miroirs obscurs, il ne put que reconnaître la confusion des cieux : les mêmes haillons tournoyants de sombres nuages voilaient par intermittence les prunelles d'or, rendant leur sentence indéchiffrable . (...)

 


Le roi, le peintre et l'avocette

p.146/147

 


(...) Privé des mirages de la mer, privé des visites de l'avocette, le peintre, pour la première fois, descendit en lui-même. Il en remonta les images d'un tableau sombre et terrible où s'étalaient l'horreur et la désolation. Toute la lie dont il n'avait pas encore soupçonné l'existence en lui, toutes les corruptions de l'enfer, dont juque-là il s'était cru à l'abri, toutes les tentations créatrices du mal dont il découvrait soudain le charme ténébreux, il les jeta sans plus réfléchir sur la toile blanche, qui disparut en peu de temps sous de sombres teintes d'agonie. Il travailla sans trêve pendant un mois, même la nuit, à la lueur des flambeaux, chose qu'il n'avait encore jamais faite. Il ne quittait plus son atelier. Enfin, dans l'après-midi du trentième jour, il acheva l'oeuvre terrible. Alors, épuisé, car depuis ce temps-là il dormait à peine et ne se nourrissait presque plus, il sortit faire quelques pas au bord de la mer morte. Il n'y vit ni vagues, ni oiseaux. Le peintre rentra bien vite et contempla son tableau qui lui fit horreur, non point tant par la désolation qu'il représentait que parce qu'il le savait né du plus profond de lui-même. Et, pour que tout fût consommé, il reprit son pinceau le plus fin, ses couleurs les plus pure. Dans un coin de la toile, au bord d'une rivière rougie du sang des morts qu'elle charriait, il rajouta, à côté de chevaux éventrés, comme un ultime détail au carnage, la forme d'un gracieux oiseau blanc et noir abattu en plein vol par la folie des hommes, le petit cadavre de l'avocette.

     (...)

Par Emmanuelle Caminade - Publié dans : contes, nouvelles, sketches... - Communauté : Mes livres préférés
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  • Passionnée de littérature, d'opéra et de théâtre, de cinéma et de peinture, amoureuse de la nature et de la langue italienne... Je m'intéresse particulièrement à l'Italie et à la Corse, à l'Algérie et aux autres pays du Maghreb...
  • Emmanuelle Caminade
  • L'or des livres
  • Femme
  • 14/10/1950
  • musique nature lecture théâtre Italie

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