Vendredi 20 novembre 2009 5 20 /11 /Nov /2009 09:29

Loeil_de_la_terre.jpgComment qualifier cet écrivain découvert en sa jeunesse par René Char ? Comment définir les courts textes en prose réunis dans ce mince recueil dont le titre est emprunté à la célèbre phrase de Gaston Bachelard citée en épigraphe (1)?

En laissant tout simplement la parole à Gil Jouanard :

« Présenté en public, je suis généralement désigné comme « poète » , et j'en éprouve une gêne qui s'apparente fort à de la honte.Le poète étant un écrivain qui écrit des poèmes, les textes que j'écris sont-ils des poèmes, et, donc, suis-je un poète ? Je n'en sais rien, et cela ne me préoccupe pas le moins du monde. J'écris poussé par quelque besoin irrépressible, sans projet préconçu, et sans adopter de forme préalablement décidée. Qu'il y ait du « poétique » dans ce que j'écris, cela se peut, et je le souhaite très vivement. Mais comment décider que l'on est soi-même un poète ? (...) »  ( L'Oeil de la terre p.32 )


L'Oeil de la terre s'apparente à un carnet de voyage, celui d' un aventurier sédentaire ou d' «un nomade casanier». Carnet de promenade en Pays d'Auge, où le travail de l'homme a patiemment transformé la nature , dans ce pays vert, gorgé d'eau où le regard se dilue . Eau, miroir du monde, dont la contemplation affirme notre présence au monde ...


Gil Jouanard, observateur méditatif, attentif à «l'indifférence absolue de cette beauté» dont il sait capter la saveur et l'épaisseur, chemine lentement en nous faisant partager le cours de ses pensées : alternance d'impressions fugitives, de rêveries et de réflexions, souvent teintées d'ironie.

Il apporte un éclairage inattendu qui unit le sensible , l'intellectuel et le spirituel, sait saisir l'éternité de l'instant , la constance de la condition humaine depuis la préhistoire (2) et nous fait entendre une musique harmonieuse.


Son écriture élégante, précise et légère, nous insuffle un rythme de lecture inhabituel profondément apaisant. Une écriture qui nous entraîne dans ses méandres et nous dépayse tout en nous ramenant à nous-mêmes.



(1) «L'oeil véritable de la terre, c'est l'eau.», Gaston Bachelard, L'eau et les rêves

(2) L'ouvrage se termine sur une citation des premières lignes de La guerre du feu de Rosny aîné

 


L'Oeil de la terre, Gil Jouanard, Fata Morgana, 1994



EXTRAIT 1 (p. 10)


Le paysan en haut de son tracteur semble ne pas y voir plus loin que ce bout de chemin longeant les pâturages et les champs de pommiers.Il avance dans ce paysage familier, dont il néglige le pittoresque et la puissante valeur esthétique; mais, s'il ne voit guère la beauté du monde, c'est que, porté par le bruit du moteur de son véhicule, qui est aussi son instrument de travail, il regarde tout au fond de lui s'entrecroiser de réels soucis et de vagues lueurs d'espoir, mille préoccupations mal saisissables par les mots qui leur courent après à une vitesse trop supérieure à celle du tracteur. Toutefois, la beauté qu'il ne voit plus continue de le regarder, lui, et d'user, à son insu, de sa complicité, en l'incitant à préserver et parfaire l'isolement productif des mondes-en-soi qui se côtoient dans le bocage. Il surplombe la campagne, dont la musique lui est voilée par le toussotement de son moteur; et ce bruit le maintien au centre de sa vie muette, tandis que ses gestes s'accordent au labeur incessant de la sève, de la graine et du noyau.


La Mare-Folleville, ce 2 août 1993


EXTRAIT 2 ( p. 13)


Expert en adaptabilité, l'homme, nomade incorrigible sous ses habits d'opportuniste sédentaire, plie instantanément son souffle, son regard et ses gestes au rythme et à la configuration des lieux que sa vie l'amène à traverser successivement. Hier assorties aux moeurs topologiques du Causse Méjean, mes manières et mes dispositions s'accordent aujourd'hui sans hiatus à l'énorme respiration vivrière du Pays d'Auge. Et c'est chez moi ici tout comme là. Et tout en moi, et tout de moi, s'y accommode, s'y modifie insensiblement. Il n'est pas jusqu'à mon écriture qui, reflet absolu de mon identité, n'y subisse d'imperceptibles mais fort significatifs changements.Si je devais aujourd'hui décliner les preuves de mon appartenance, je dirais : ruissellement et frondaisons, vision enclose et sons multiples, odeur de terre grasse et de ciel mouillé. A ceci près, pourtant, qu'ici comme là-bas rien ne s'est effacé ou n'a décru du mystère qui, nous implantant à jamais en ce lieu, nous en chasse irrémédiablement.


La Mare, ce 2 août 1993



EXTRAIT 3 ( p. 28)


Le poème est l'événement majeur susceptible de survenir dans l'ordre de la langue.Tout poème fait séisme, met à jour des couches ensevelies de la mémoire des mots . Ce n'est pas dans le sujet traité qu'agit la poésie; c'est dans le glissement de sens perpété dans le paysage domestique de la langue. Aussi le poète ne « traite »-t-il pas de sujet; ce sont les mots qui traitent leur propre sujet. C'est pourquoi la pertinence, à l'inverse des habitudes de la pédagogie ordinaire, ne consiste pas à se demander ce que le poète a voulu dire, mais plutôt ce que le texte vous dit, à vous lecteurs, dans la relation personnelle que vous entretenez avec chacun des mots qui le constituent. Ni plus ni moins « sensible » que quiconque, le poète est celui qui, fut-ce à son insu, a tout organisé dans son système de perception et d'élocution pour capter, énoncer, transformer, les masses d'expérience culturelle, sensorielle et affective, sans nous les relater, sans même y faire allusion. Chaque lecteur lui est un interlocuteur singulier, invité à « réécrire » tous les sens possibles de tous les mots du poème. C'est pourquoi l'usage de la poésie est nécessairement solitaire (...)


Notes sorties d'un vieux cahier et assemblées ce 4 août 1993, à La Mare


EXTRAIT 4 (p. 59)



C'est encore une matinée de pluie, avec son vent particulier, friselis continu semblant venir de l'intérieur même des nuages. A la longue, on en vient à s'éprouver soi-même comme changé, « ralenti » dans nos sensations comme dans nos pensées. Je n'oserai pas prétendre que l'on se « végétalise », ou que l'on se « bovinise » ; mais je suis disposé à croire que cette action émolliente des éléments sur notre organisme suscite une réinsertion épidermique, nerveuse, vasculaire, et finalement psychologique dans la pulsation matérielle originelle. C'est comme si le dispositif moléculaire se déstructurait, pour se recomposer aussitôt en une organisation disposant d'un surcroît de plasticité, de malléabilité, naturellement intégrable au paysage et à la météorologie ambiants. Si le sud tend à aiguiser le regard, et à projeter l'individu hors du monde, c'est ici le contraire qui a lieu : le regard se dilue et se dissémine en milliards de facettes, qui, cessant de considérer le monde, s'intègrent à ce qu'elles regardent. La vie ne nous fait plus face, elle nous englobe.


La Mare, ce 9 août 1993












 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Par Emmanuelle Caminade - Publié dans : poésie
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