"2017", d'Olga Slavnikova

Publié le par Emmanuelle Caminade

2017

2017, ce roman d'Olga Slavnikova publié en 2006 ( en 2010 pour la traduction française ) s'affirme dès son titre comme un roman d'anticipation dont le léger décalage permet de pousser à terme la logique induite par les nombreux aspects inquiétants de la Russie actuelle. C'est une contre-utopie qui permet à l'auteure de dresser habilement un bilan lucide du siècle postérieur à la révolution d'octobre 1917 – les Russes aiment les anniversaires – en mettant en parallèle les tragiques résultats de l'utopie prolétarienne et ceux que laissent déjà présager l'utopie consumériste qui l'a remplacée dans les années 1990. L'histoire semble en effet s'y répéter dans son déni de réalité dès lors que l'homme tente d'échapper à son destin...
En juin 2017, Krylov, lapidaire  fasciné depuis l'enfance par la transparence des gemmes cristallins relevant d'un «univers inaccessible», se presse dans la gare d'une grande ville industrielle à la lisière de l'Europe et de l'Asie pour y remettre à son ancien professeur et associé Angilogov, chercheur illégal de cristaux  en partance pour une périlleuse expédition dans les Monts Riphée (1), un sac contenant un pull  qui lui permettrait  d'affronter les rigueurs climatiques du Nord. Il le trouve en conversation avec une inconnue «vêtue de façon aérienne» et, attiré par cette mystérieuse femme à laquelle il se sent relié par un «fil invisible», il lui emboîte le pas après le départ du train... Désireux de combler «le vide» qui béait dans «son quotidien»,  Krylov espérait de cette expédition «une fortune propre à [lui] garantir une éternité à l'abri du besoin», «et voilà que la vie lui [offre] quelque chose de très différent» !
Ainsi démarre ce foisonnant roman de 500 pages, riche et complexe,  qui dépasse largement le bilan critique d'un pays et d'un siècle et l'inquiétude de l'auteure pour l'avenir de la Russie. Où se situe donc la vraie richesse et existe-t-il un refuge pour l'homme face à son destin, «un territoire libéré de Dieu»,   s'y interroge, entre autres,  Olga Slavnikova ?

Le récit passe alternativement de cette capitale régionale  non dénommée - qui de toute évidence s'avère être Ekaterinbourg - à la terrifiante beauté sauvage de la nature «riphéenne» - cette appellation ayant l'avantage de permettre une description poétique, symbolique,  et non réaliste de ses paysages.  Et l'auteure retrace  le parcours de son héros dans de nombreux flashes-back, tout en remémorant le passé et recommençant l'histoire, semblant abolir le  temps comme l'espace  et rendre  poreuses les frontières entre le  monde «artificiel» des hommes qui «jouent la comédie» et le monde réel de la nature  où planent des esprits. Dans la quête d'«authenticité» des cristalliers où s'affrontent matérialisme et spiritualité, le désir de liberté et de «clarté» inhérent à ce livre se voit confronté,  au-delà du mystère des êtres,  au tragique de l'existence et au mystère de l'Etre. Et il semble qu'au terme du roman  l'homme puisse être  «libre de tout, exception faite du rendez-vous sur la rivière aux corindons»...


1) Pour désigner les Monts Oural, l'auteure utilise le nom d'une chaîne de montagnes à caractère plus ou moins mythique que les Grecs plaçaient vaguement dans des parages septentrionaux et qu’ils éloignaient à mesure qu’ils acquéraient des connaissances plus étendues...


C'est un livre aux nombreuses facettes dont les multiples «angles de taille» font émerger la lumière, un roman fantastique profondément ancré dans la réalité actuelle  que nous connaissons tous, mais aussi dans l'histoire d'une ville  - que j'ai personnellement découverte - et dans la culture d'une région. Un  roman  qui s'enrichit de diverses influences plus ou moins explicites -  ou fort probables -, et vous emporte en mêlant habilement différents genres littéraires dans un style métaphorique puissant qui vous éblouit.


La présence d'Ekaterinbourg et de l'Oural


Cette ville fictive au coeur du monde des hommes qui n'est jamais nommée, ce qui l'entoure de mystère et fait douter de sa réalité,  renvoie ainsi sans cesse à Ekaterinbourg cette grande ville de l'Oural  où l'auteure passa son enfance et obtint son diplôme universitaire de journaliste,  une  ville dont le  riche passé reflète  l'histoire  politique et industrielle du siècle dernier et qui fut débaptisée à l'époque soviétique (2) avant de reprendre en 1991 son nom initial. On ne peut s'empêcher de faire le parallèle avec l'héroïne Tania qui ne retrouve son vrai nom qu'à la  fin du livre !
Fondée au XVIIIème siècle,  Ekaterinbourg s'affirma très tôt comme une cité industrielle du fait de l'exploitation  des mines de fer des montagnes voisines et elle connut dans la première moitié du XIXème siècle une période de croissance agitée dûe à la mise en valeur des gisements d'or de l'Oural et à la recherche des pierres précieuses .
Elle  fut marquée de manière sanglante par la révolution d'octobre puisque l'empereur Nicolas II et sa famille y furent assassinés en 1918 (3) et devint dans les années 1930 le point de passage le plus important pour les prisonniers du Goulag en transit vers la Sibérie. En1941, l'armée rouge étant en difficulté face aux Allemands, le gouvernement de Staline y évacua par dizaine de milliers de trains toutes les fabrications d'armements de la région moscovite la transformant en un complexe militaro-industriel sans précédent qui lui valut un afflux  considérable de population. Cette activité stratégique devant être entourée du plus grand secret, la ville fut interdite aux étrangers en 1960  jusqu'à l'éclatement de l'U.R.S.S. En 1979, elle  connut une épidémie de maladie du charbon que les autorités soviétiques de l'époque attribuèrent à de la viande contaminée, à moins que ses  habitants n'aient inhalé  des spores échappées accidentellement d'une installation militaire de production d'arme biologique ...
Avec une population  estimée à presque 1 400 000 habitants en 2010, Ekaterinbourg  est la quatrième ville de Russie, une ville moderne dotée d'un métro (monde souterrain dont émerge l'héroïne en gilet vert dans la sixième partie du livre...)


2) L'auteure qui vit désormais à Moscou et est née en 1957 n'a sans doute  connu cette ville que sous le nom de Sverdlovsk ...
3) La ville aurait été baptisé Sverdlovsk en 1924 en l'honneur de celui qui aurait ordonné cette exécution de la famille impériale , Iakov Sverdlov,  un homme politique qui en 1919, pendant la guerre civile, parcourut le pays  pour engager la population contre les armées blanches ...

L'auteure puise par ailleurs largement dans le folklore de l'Oural, dans les contes et légendes de son pays natal écrits par Pavel Bajov, et notamment dans  La maîtresse de la montagne de cuivre  qui inspira Serge Prokofiev pour son dernier ballet La fleur de pierre
Dans ces légendes, les montagnes de l’Oural abritent  un être merveilleux, un esprit prenant souvent l'apparence d'un lézard ou d'une femme mystérieuse, belle et froide, ensorcelante, toujours vêtue d'une robe  verte. Gardienne de toutes les pierres précieuses, la Maîtresse de la montagne  -  la Fille de Pierre ou la Fille du grand Python - est la femme la plus riche du monde. Une femme dont la présence se manifeste à de nombreux signes tout au long de ce roman ...


 
Un roman riche d'influences littéraires
 


Mis à part Bajov que je ne compte pas comme influence littéraire puisqu'il  a surtout fixé une tradition orale, 2017 ne peut manquer d'évoquer 1984 de George Orwell, un livre amplifiant la déshumanisation du régime totalitaire qui se dessinait  tenant à la fois de  la Science-fiction , du roman d'amour, et de l'ouvrage politique. Mais il est sans doute plus légitime de le relier à Nous autres de Eugène Zamiatine, écrit seulement trois ans après la révolution  d'octobre 1917, qui jeta les bases du genre "dystopique"  et dont Orwell s'inspira largement (4) . Dans les deux cas, le narrateur "commence à douter grâce à l’amour qui lui ouvre les yeux" mais Olga Slavnikova paraît  plus proche de l'écrivain russe  qui, à la différence d'Orwell, décrit plus la quête d'humanité que le régime, et elle semble lui reprendre cette préoccupation de ce monde déshumanisé à  recruter ( cf les casting) et à produire (cf l'évocation du clonage) des humains pré-adaptés à leur fonction, cette obsession du bonheur imposé (dans l'entreprise Granit comme dans le centre commercial futuriste, ce «paradis de la consommation») mais aussi le thème capital de la découverte de son  "autre moi", cette richesse  enfouie  au plus profond , et d'autres qui lui sont liés : celui de l'abri, ce refuge  intime  seul espace de liberté, et du paradis .

4)http://singesdelespace.wordpress.com/2010/10/07/nous-autres-deugene-zamiatine-un-precurseur-des-dystopies-anti-totalitaires/


J'ai également  senti l'influence de L'Etoile du Sud , ce roman d'aventures se déroulant dans des conditions extrêmes où l'homme doit lutter contre un environnement hostile, même s'il  se déroule dans la chaleur de l'Afrique du Sud et non dans le climat glacial de l'Oural, l'auteure faisant de plus  preuve, comme Jules Verne, d'un grand souci de précisions techniques concernant l'exploitation des cristaux et leur taille à défaut de leur fabrication ... Olga Slavnikova a lu cet auteur et elle se réfère deux fois à Vingt mille lieues sous les mers qui explore un monde sous-marin mystérieux comparable à son monde souterrain et s'affirme comme une métaphore écologique illustrant comme elle la fragilité de l'environnement vital de l'homme et s'interrogeant sur la place de ce dernier dans ce nouvel environnement. Un roman de Science-fiction imaginant, anticipant de même avec force détails certaines découvertes techniques, sans compter le climat de mystère et notamment celui de  l'origine du capitaine Nemo ... Et il y a de toute manière dans cette alliance de mythologie et de modernité conjuguant monde imaginaire et réalisme technique  un trait commun aux deux écrivains.
Le troisième parallèle qui apparaît évident est celui que l'on peut faire avec Stalker, le film du grand cinéaste russe Andreï Tarkovski (1979) dont le scénario a été écrit par Arkadi et Boris Strougatski  adaptant leur livre   publié en 1972 sous le titre original Pique-nique au bord du chemin, un livre-culte en Russie (5) (je n'ai personnellement vu que le film). Et Olga Slavnikova  évoque dans son livre ces "stalkers", ces aventuriers prêts à risquer leur vie pour mettre la main sur un trésor qui n'est pas uniquement richesse matérielle....
Dans Stalker nous sommes dans une sorte de monde merveilleux où le passage de la réalité au rêve est insaisissable et où résonne comme dans 2017 un appel de clarté. C'est un film métaphorique empli d'images marquantes, tout comme dans ce roman où l'on retrouve des  visions proches de l'hallucination  et cette image du tunnel sombre et humide reprise avec la «la fosse aux corindons», sorte de couloir vers la mort qui mène non à la chambre où tous les voeux seraient exaucés mais au filon de rubis qui dégage une lumière aveuglante.  2017 est aussi comme Stalker une fable dénonçant les méfaits de l'homme sur la nature, mettant en garde contre la violation de son intégrité. Il ne faut pas que la nature perde sa beauté : les Monts Riphée sont ainsi, par leur beauté aveuglante, terrifiante, un lieu de  ressources spirituelles. Une fois «empoisonné» le Nord, «ce paradis sur terre»  ressemble, avec ses carcasses rouillées de bateaux  noyées dans l'eau, à la zone de Stalker, ce lieu apocalyptique où s'amassent des objets de l'ancien monde, et des objets-pièges (évoqués aussi dans 2017 ) : Et l'on  pourrait dire du roman d'Olga Slavinovska comme du film de Tarkovski qu'il  s’agit "d’une science-fiction qui renvoie au mystère ontologique" ...

5) A tel point qu'en 1986 les pompiers chargés d'éteindre l'incendie de la centrale de  Tchernobyl ont été appelés "stalkers"...

On peut par ailleurs relever une certaine parenté entre Olga Slavnikova et Ibsen, sans doute en raison de la proximité des légendes de l'Oural avec celles des pays scandinaves, «une de ces régions mystérieuses où le paysage [ - ou du moins le climat - ] influence directement la pensée» ! On pense à Brandt dans les descriptions le la nature riphéenne, à cette attraction fascinante pour  la froide mais lumineuse beauté   argentée des montagnes et des lacs ou des glaciers ... On retrouve aussi cette recherche d'authenticité qui hante la plupart des pièces du dramaturge norvégien  et 2017  évoque souvent Peer Gynt, dont le héros à la recherche de son vrai moi, de sa liberté,  refuse l'uniformisation ( ne pas être un simple bouton de gilet pareil aux autres ...) et tente d'échapper à son destin. Et les deux ouvrages ont en commun d'être des textes d'inspiration philosophique, métaphysique, et donc  des textes universels,  qui  s'appuient fortement sur un fond de légendes régionales .


Un roman non dénué d'originalité

 

Si ce roman peut être rapproché de plusieurs ouvrages du XIXème ou du XXème siècle, il s'avère néanmoins novateur, même si la narration y reste assez classique (récit par un narrateur unique au passé simple et à la troisième personne). Car la façon dont Olga Slavnikova  tisse ces multiples influences en mêlant de nombreux genres littéraires n'est pas sans originalité et son style puissant nous emporte dans un torrent d'images qui n'ont rien de convenu.

2017 débute sur une intrigue amoureuse  qui se doublera par la suite d'une intrigue policière et économico-politique. Rien ne manque au suspense : des mystères à élucider, un crime, un assassin, un espion ou un détective, des concurrents à l'affût, des soupçons, des mobiles, des enquêtes... Et cette ambiance de mystère qui imprègne tout le roman se perpétue par le biais de la science-fiction et en s'appuyant sur le fantastique des contes et des légendes,  l'auteure aimant effacer les contours entre rêve et réalité.
 Intrigue amoureuse plus que roman d'amour car on ne sait rien de l'héroïne, cette «créature [floue] d'au-delà du miroir» dont la psychologie n'est guère étudiée à l'instar des autres personnages féminins et contrairement aux protagonistes masculins  qui sont, eux, incarnés et dotés d'épaisseur... La femme est en effet avant tout dans ce livre une instance révélatrice. C'est l'amour ressenti par Krylov qui le pousse à rechercher l' intimité de la femme aimée et lui fera indirectement trouver son moi profond, comme si Tania n'était qu'un de  ces «tendres lézards indicateurs de richesses souterraines». Quant à Tamara, son ex-femme, une femme d'affaires sans scrupules au comportement haut en couleurs, elle vient révéler la vraie nature de cette oligarchie capitaliste pleine de convoitise qui s'est emparée de la Russie post-soviétique et annoncer la «disparition de l'humanisme», les «valeurs démocratiques et libérales»  du «modèle occidental » étant «en train de se dégonfler doucement»...
C'est aussi le roman d'aventures palpitant des chercheurs de cristaux clandestins, de la taille et du commerce illégal des pierres, un roman d'investigation et d'anticipation politico-satirique tournant parfois à la farce, un roman historique , un roman d'idées revêtant  une forme  allégorique et  un  roman métaphysique...


Olga Slavnikova  captive également son lecteur par la puissance évocatrice de  son écriture. Elle recourt à un vocabulaire symbolique redondant et fascinant, exploitant à fond le champ sémantique de la lumière : lumière directe insoutenable , «clarté insupportable» «soleil aveuglant» ... ou lumière indirecte reflétée, réfractée, miroitante... Et elle utilise une  surabondance d'images dont l'excès-même évite le ridicule pour tendre à la démesure. Des images lourdes de sens, décalées, renouvelées, délirantes, auxquelles la "trivialité" (au sens premier du terme), la banalité  des comparaisons avec les objets ou les actions les plus quotidiens, donne une force étrange. Avec une nette  tendance à personnifier les choses qui leur donne une dimension fantastique. 
Ses descriptions de la nature riphéenne sont particulièrement éblouissantes et les nombreux passages concernant les cristalliers véritablement envoûtants. Son récit de la poursuite échevelée de l'espion évoque plus  le rythme jubilatoire d'un Kusturika qu'un film d'action américain, et sa fête historique commémorative dégénérant en massacre, proprement surréaliste, atteint une intensité inouïe, faisant penser à une  scène mémorable  inverse, celle d'un sérieux défilé festif nazi dégénérant en pagaille burlesque dans Le tambour de Schoendorff. Et ces derniers rapprochements ne sont pas  fortuits car le style très visuel  et  souvent onirique - mais aussi "sonore" (beaucoup de bruits sont décrits de manière saisissante) - d'Olga Slavnikova réveille sans cesse des références cinématographiques. Et sans doute ce style souffre-t-il moins qu'un autre à la traduction.
Un livre  convaincant qui donne un aperçu plutôt réjouissant de la littérature russe actuelle !

 

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2017, Olga Slavnikova, traduit du russe par Christine Zeytounian-Beloüs, Gallimard  2010, (Editions Vagrius 2006 pour le texte  original)
 

Biographie et bibliographie de l'auteure :

http://www.evene.fr/celebre/biographie/olga-slavnikova-17498.php

 



EXTRAITS :


PREMIERE PARTIE,1
p. 13/14


      (...)
  Krylov la regardait à la dérobée à travers la vitre sale que la pluie de Tcheliabinsk ou de Perm avait maculée de taches semblables à des crottes d'oiseaux. Parfois, le train tremblait, un soubresaut pareil à un hoquet de surprise le parcourait tout entier ; alors, Krylov avait l'illusion que les ombres des wagons se déplaçaient en douce,  tels de grands drapeaux caressés par le vent, que la fente lumineuse débordait et, n'y tenant plus, coulait en ruisseau, repoussant de biais la gare vaincue, à la rencontre du sifflet d'un convoi voisin, qui enflait soudain pour éclater, révélant l'espace froid d'un lac d'acier, des amas bossus que les sapins piquetaient d'aiguilles rousses, et des montagnes bleues comblaient l'horizon.
  En fait, le train n'était pas encore parti, le professeur tambourinait des ongles contre la vitre épaisse, cherchant des yeux l'inconnue, qui accourut à son appel. Dressée sur la pointe des pieds, elle aplatit contre la fenêtre une longue paume bien dessinée. Anfilogov appliqua la sienne de l'autre côté, et Krylov fut frappé par la ressemblance de ces deux mains, qui avaient quelque chose de latin dans leur ligne de vie, et l'élégance massive de leurs phalanges. Sans attendre d'autres instructions, éludant la cérémonie des adieux, Krylov se hâta de descendre. Il ne se sentait décidément pas dans son assiette, sans doute la séquelle d'une mauvaise nuit :  tout ce qu'il voyait était d'une netteté stupéfiante et faisait dans sa conscience une empreinte contrastée. A peine eut-il sauté par-dessus le marchepied de fer que le convoi poussiéreux frémit de soulagement et, répandant sur les traverses un liquide d'entretien, longea lentement l'alignement des proches, dont il semblait compter les têtes . Lui emboîtant le pas,accélérant à sa suite, Krylov rejoignit l'inconnue, qui agita la main vers la fuite éperdue des vitres jusqu'au moment où jaillit la queue du dernier wagon, pareille au dos d'une carte à jouer.
(...)
 

TROISIEME PARTIE , 2
p.135/136

      (...)
  Un morceau de roche se dégagea sans peine, tel un bouchon. Extérieurement banal, à l'intérieur il ressemblait à un hérisson. De gros cristaux, encore fatigués d'avoir tant poussé, couvraient grossièrement la dolomite, d'autres étaient visibles dans la brèche percée par le piolet, confits dans le minerai et brillant d'un profond éclat pourpre. Le morceau suivant était rouge de corindons comme un genou tuméfié. Ce qu'il découvrit derrière était totalement invraissemblable. Sans en croire ses yeux Anfilogov émit un cri de triomphe, dont le faible écho vibra dans l'espace laiteux et renversé, comme le hurlement lointain d'une locomotive. Il n'arrivait pas à saisir le piolet glissant. Emergeant de la fosse en s'agrippant aux vieilles pierres glacées, Anfilogov continuait de crier, le ciel humide posé sur son visage était un masque de gaze imbibé d'éther. De loin, il vit Kolia courir vers lui, sombre dans la brume argentée, tel un indicateur de niveau à la surface claire et ondoyante de l'eau ; quand Kolia arriva à sa hauteur avec ses bottes usées, tout maculé d'une espèce de bouillie végétale, Anfilogov se sentit aussi fatigué que si son sang avait servi à coaguler cette splendeur souterraine.
  La réaction de Kolia, lorsqu'il se rendit compte de l'ampleur de la découverte, fut pour le moins spectaculaire. Il se frappa la poitrine contre le mur de pierre, tomba, glissa dans l'argile liquide et se mit à glousser, à gigoter dans la fosse aux corindons comme un oisillon mouillé dans sa coquille. Anfilogov l'observa, assis sur une vieille bûche,sans comprendre la raison de l'immense tristesse qui venait de s'abattre sur lui : à croire que l'on avait soustrait à son âme autant qu'il venait d'exhumer à l'endroit indiqué par les empreintes féminines sur la pente mal commode.  Ces traces que la grosse botte de Kolia venait de couvrir d'une gaufre épaisse parlaient de solitude, d'une longue attente au murmure de la bruine révélant le cliché indistinct du paysage, avec son sentier aqueux qui conduisait au vide ; plusieurs fois, il lui sembla qu'un parapluie rigide se  faufilait avec un bruissement de rasoir parmi les sapins luisants.
     (...)
 

QUATRIEME PARTIE, 1
p.169/170

      (...)
     Elle avait implanté des éléments de bonheur dans le malheur – la matière fondamentale du rituel – par la méthode la plus simple : Granit organisait une loterie. Les clients qui avaient versé un acompte pouvaient faire tourner un tambour transparent  où, comme des oeufs dans l'eau bouillante, écumaient des boules blanches. La chance leur souriait souvent, qui permettait de gagner  un monument gratuit orné d'un hologramme du défunt ou un repas funèbre pour cinquante personnes au restaurant La Riphée. Certains bureaux de Granit, qui n'étaient pas encore pleinement équipés, utilisaient un grand sac en velours où une veuve indigente, en robe de deuil cousue tant bien que mal à partir d'un vieux manteau, avait un jour puisé le gros lot : un séjour de réconfort aux Caraïbes pour trois personnes. La télévision avait plus d'une fois filmé la joyeuse loterie et interviewé les heureux gagnants , dont certains acceptaient de répondre et, ivres de chagrin, se confondaient en remerciements, tandis que les autres s'écartaient avec brusquerie. La presse locale soumettait l'activité de Tamara à des commentaires pointus où les journalistes rivalisaient d'esprit, ravis de la stupidité du sujet et de cette bonne occasion de montrer leur indépendance vis à vis des gens pleins de fric.
     Organiser une loterie dans une morgue avait tout d'une farce, comme les autres projets de Tamara, mais Tamara elle-même était loin d'être stupide. Aucun de ces reporters à la noix ne comprenait la dimension métaphysique de son projet. Ils ne voyaient même pas en quoi ses idées se distinguaient par exemple de l'émission de Mitia Dymov « le Défunt de l'année », un show énergique avec cercueils à deux places et guirlandes de danseuses, censé caricaturer gentiment l'entreprise de Tamara, alors qu'en réalité Mitia était à la botte du gouverneur et cherchait à se moquer du préfet avec le sourire enfantin qui lui était propre. Bref, une radieuse atmosphère de scandale et d'hostilité larvée se concentrait autour de Tamara, qui expérimentait assidûment l'effet brûlant de la chance sur des âmes mises à nu.
      (...)
 

SIXIEME PARTIE, 1
p.271/272

    (...)
   Au même instant, derrière les statues de kolkhoziennes et d'ouvriers fondeurs disposées sur le toit de la mairie, pareils à des Apollon et des Artémis enveloppés de vieux journaux, de lourds hélicoptères des forces fédérales surgirent en contre-jour, éblouissants et noirs. Soutenus en trois endroits par des hélices scintillantes qui semblaient tourner dans des  sens différents, les appareils évoquaient des masses d'armes munies d'ailes de libellules et semblaient aussi déplacés dans les airs qu'un cauchemar diurne. Diffusant un vent bas que les drapeaux avalaient de travers, les hélicos se figèrent au-dessus de la place, où la bataille entre fausse Armée blanche et fausse Armée rouge s'était transformée en mêlée hérissée de jurons. Krylov, qui avait vu de nombreuses bagarres, éprouva une nausée devant ces amas sanglants où remuaient des blessés écrasés sous les morts. Impossible de croire jusqu'au bout à la réalité du massacre ; dans la foule pressée contre le cordon de police, on n'entendait presque aucun cri de femme et beaucoup de spectateurs avaient la même expression que s'ils avaient contemplé un mur. De sa malencontreuse position, que Tania, déportée par la houle, ne parvenait pas à atteindre, Krylov voyait ce qui restait du commissaire : on aurait dit qu'il s'était brisé en morceaux à l'intérieur de ses vêtements et qu'on lui avait écrasé une mouche sur le front. En regagnant la partie pavée, il aurait cessé de voir Tania, et tout aurait été fini. Le mot «fini» résonnait en lui, tel un coup asséné simultanément sur toutes les touches d'un monstrueux  piano. Son regard essayait de transmettre des forces à Tania ; en gilet chiffonné, une griffure bien visible du poignet jusqu'au coude, elle tenta un nouvel élan dans les lourdes vagues humaines. Une demi-heure s'était écoulée depuis son apparition dans l'escalier du métro et plusieurs dizaines de personnes avaient eu le temps de mourir sur la place.
     (...)

SEPTIEME PARTIE,1
p.338/339

     (...)
  Tous ne virent pas ce que Menchikov essayait de leur montrer, mais beaucoup comprirent. Le petit livre bleu avait un poids et une densité indubitables, comme s'il contenait plus qu'un texte : c'était un lingot précieux qu'on avait envie de  soupeser et de caresser. Le volume fraîchement sorti des presses était vide, évidé comme une pomme de pin,  un vide absolument indépendant du texte, qui existait de manière autonome. C'était une absence de livre. De gros caractères pour illettrés occupaient à peine la  moitié de chaque page de mauvais papier jaunâtre. Le roman semblait étalé en couche trop fines  - ainsi, une maîtresse de maison économe garnit-elle parcimonieusement une cinquantaine de canapés de caviar -, ce qui lui faisait perdre une partie de ses qualités et en tout cas le privait de goût.
   - Mm-oui, prononça sombrement Vadia Soldatenkov, qui était, soit dit en passant, docteur de troisième cycle en philologie romane et germanique. C'est sans doute pour ça que je n'arrive plus à lire, ces derniers temps. Quand j'ouvre un livre, j'ai l'impression que le texte est là uniquement pour que je n'oublie pas mes lettres. Et comme je ne les ai pas encore oubliées ... A propos, j'aimerais savoir quel est l'abruti qui a dessiné cette couverture...
    La «splendide» couverture frappait l'oeil à un kilomètre de distance, mais on sentait d'instinct que la blonde coiffée comme un éclair à la vanille et le bel homo vêtu de discrètes dentelles paysannes n'avaient absolument rien à voir avec les héros du roman. Cette couverture était un vêtement étranger. En comparaison, le petit volume bleu semblait un monument culturel et marquait chaque mot du sceau de l'éternité. Il avait une noble et vieille odeur de bibliothèque, alors que la nouvelle parution n'était pas conçue pour une longue conservation ; on se serait presque attendu à y trouver une date de péremption, assortie de la mention «A consommer de préférence avant ...»

 

Publié dans Fiction

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alan B 31/01/2015 15:28

Bonjour,

Pour alimenter le débat, et éclairer d'un nouveau jour cet excellent article, sachez que "Nous autres" de Ievgueni Zamiatine a fait l'objet récemment d'une adaptation musicale fidèle à l'oeuvre.

Réalisé par Rémi Orts Project ˇAlan B, ce concept album s'intitule "the glass fortress".

Toutes les infos sur:

http://www.remiorts.com/index.php/albums-remiorts/41-remi-project/96-the-glass-fortress

Bonne écoute !
Alain

alan B 15/02/2015 21:50

Avec plaisir !

Emmanuelle Caminade 31/01/2015 17:15

Merci pour ce prolongement.

roland 05/02/2012 21:33


Incroyable, cet article au moment même où je suis en train de revisionner STALKER!


Le hasard existe-t-il?