«Nous autres, modernes», d'Alain Finkielkraut

Publié le par Emmanuelle Caminade

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Nous autres, modernes est un essai sur la modernité, notion complexe  car riche de paradoxes. Et ce sont ces contradictions qui ont ému et fait réfléchir le philosophe, - ou du moins le penseur, tel qu'il se définit lui-même - Alain Finkielkraut.

Ce dernier ne cache pas son agacement face à l'aveuglement, au conformisme et à la bonne conscience de ceux qui se proclament «modernes», persuadés que cet adjectif qualifie une marche audacieuse vers l'avant débouchant inévitablement sur le progrès de l'humanité. Car il a été profondément marqué, comme Hannah Arendt et d'autres avant lui, que ce soit justement l'Europe des Lumières qui ait enfanté, au XXème siècle, le totalitarisme et la shoah. Aussi, tente-t-il d'analyser les grandes évolutions historiques, politiques et philosophiques, économiques et scientifiques qui, de l'Antiquité à nos jours, ont amené ce siècle terrifiant.

Il montre que les hommes, enivrés par le culte de la raison et de la technique, aveuglés par les principes démocratiques de liberté et d'égalité, appréhendés sans précaution, ont abandonné toute humilité, pensant pouvoir maîtriser le monde et apporter le bonheur à l'humanité. Plutôt pessimiste, il perçoit le XXIème siècle qui se profile comme menaçant car les hommes n'ont pas tiré les leçons de ces sinistres avertissements et continuent d'orchestrer leur propre malheur.

 

Cet ouvrage se présente sous la forme de quatre leçons destinées initialement aux élèves de l'école Polytechnique. Les deux premières sont magistrales, denses et lumineuses, percutantes, la troisième plus confuse et moins synthétique, et la dernière un peu mince, bien qu'intéressante.

Le style est fluide et agréable, la langue élégante, précise, imagée. Alain Finkielkraut a le don des «formules choc , mais pas toc» qui font sourire et le goût des belles envolées lyriques. Et en bon pédagogue, il recourt à de multiples citations et exemples très pertinents pour initier ou éclairer son propos.

Au-delà du plaisir littéraire qu'elle suscite, cette lecture s'avère très enrichissante. On y apprend beaucoup car l'auteur est un érudit qui transmet volontiers sa culture. Et son livre a le mérite de mettre en lumière les effets pervers et les dangers d'une modernité qui, sous couvert de progrès et d'égalité, débouche sur la négation de l'humain. C'est un vaste plaidoyer humaniste, souvent émouvant.

La capacité du philosophe à saisir notre monde moderne dans sa globalité, en en articulant tous les éléments, impressionne. Mais cette puissante synthèse n'est pas exempte d'un certain systématisme réducteur, inévitable dans ce genre d'entreprise.

De plus, Alain Finkielkraut, avec le refus des compromissions ...et des nuances qui lui est coutumier et, il faut bien le reconnaître, une tendance certaine à la provocation, utilise des concepts et des formules pouvant être diversement interprétés...

Certes, il ne subsiste aucune ambiguïté sur le sens qu'il leur donne mais, repris hors contexte par ceux qui ne prendront pas la peine de le lire sérieusement (ni de l'écouter sans à priori), ces derniers sont en partie responsables de l'incompréhension de sa pensée, de la dénaturation de ses propos publics et de la haine qu'il suscite parfois.

La pensée d'un "philosophe" doit se juger d'abord à ses écrits qui, seuls, lui permettent de la développer dans toute sa complexité et non à l'aune d' émissions médiatiques, forcément réductrices de par le temps imparti, ou polémiques du fait des invités réunis. Une raison supplémentaire pour lire cet ouvrage capital.

 

Nous autres modernes, Alain Finkielkraut, Ellipse, Septembre 2005

(Vient de paraître en collection de poche : éditions Gallimard, Folio essais, 11 septembre 2008)

 

Plan de l'ouvrage :

FAUT-IL ETRE MODERNE ?
- Les deux injonctions de l'avant-garde
- Le Moderne et le survivant
- Le don des larmes
- La bataille des grands récits
- La consommation du monde
- Le divorce de la promesse et du progrès
LES DEUX CULTURES
- Le libéralisme des Anciens
- La Renaissance ou le découronnement de la mort
- Galilée : et tout le reste devient littérature
- Le conflit des humanistes
- L'éclatement de la philosophie
- A quoi bon encore des poètes et des romanciers ?
- La post-culture
PENSER LE XXE SIECLE - Qu'est-ce qu'un siècle ?
- Le siècle de l'Histoire
" Puis soudain, comme une crevasse dans une route lisse, la guerre " - L'âge de la radicalité
- L'expiation des intellectuels
- La déseuropéanisation du monde
- L'Internationale qui ne verra jamais le jour
LA QUESTION DES LIMITES - L'homme entreprend l'infini
- Trop haut, trop vite, trop fort !
- L'éclipse de la nature
- L'émergence de la précaution
- Peur contre peur
- L'Age d'or de l'accusation

 

Publié dans Essai

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Utopia-666 21/03/2010 12:49


Merci pour ce joli blog!
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Monica 26/12/2009 16:31


Chère Emmanuelle,

Il est vrai que ces temps derniers, à entendre Finkielkraut parler (avec une véhémence souvent impatiente, voire exaspérée) sur des sujets "d'actualité" (Internet, Polanski ou Marie Ndiaye), j'ai
ressenti des pincements ou sursauts d'agacement.

Si les gens connaissent mal sa pensée,pour n'avoir pas lu ses ouvrages,ils le jugent évidemment à travers ces expressions de colère, d'agacement - si perceptibles - dont sont porteurs ses mots,
bien plus que sur ses idées.

Donc,à mon sens, ce ne sont pas seulement les gens reprenant hors contexte ses mots, expressions ou arguments, qui dénaturent sa pensée: lui-même en semble partiellement responsable. Trop parler
dans certains lieux, avec certaines personnes, le dessert, en somme.

Bien-sûr, je suis d'accord avec vous sur le fond: La pensée d'un philosophe doit se juger d'abord à ses écrits qui, seuls, lui permettent de la développer dans toute sa complexité et non à l'aune
d' émissions médiatiques, forcément réductrices de par le temps imparti, ou polémiques du fait des invités réunis.

J'ai lu dernièrement le verbatim du débat que Finkielkraut a eu avec Badiou sur l'identité.Contrairement à ce qu'ont clamé certains abonnés sur le média à part,qui ont bouché leur nez avant de lire
son dernier ouvrage (!!!), je l'ai trouvé beaucoup plus convaincant que Badiou. Sa pensée a même éveillé en moi des résonances profondes. J'ai eu le sentiment qu'il énonçait des choses profondément
justes, qui dérangent les tenants de la bienpensance de gauche, toute pétrie de moraline à très gros grains,d'indignation systématique, d'antisarkozysme primaire, et de profonde haine de soi
"francophobique".


Emmanuelle Caminade 26/12/2009 20:12


"ce ne sont pas seulement les gens reprenant hors contexte ses mots, expressions ou arguments, qui dénaturent sa pensée: lui-même en semble partiellement responsable."
Oui, vous n'avez pas tort.
De plus , Finkielkraut ne  semble visiblement pas doué pour l'oral.
La concision de son style est "lumineuse" à l'écrit car le lecteur  lit a son rythme , il  a le loisir  de prendre du recul, de s'arrêter pour réfléchir si nécessaire...
Tandis que tout va très vite à l'oral  et il ne sait pas prendre le temps de développer sa pensée, de l'exprimer de diverses manières...
Ce n'est peut-être pas un problème quand il s'adresse à ses élèves de Polytechnique , mais quand il s'adresse au grand public , ça l'est  certainement !