"Inassouvies, nos vies", de Fatou Diome

Publié le par Emmanuelle Caminade

Inassouvies, nos viesLe dernier roman de Fatou Diome file une métaphore maritime pour mener une réflexion parallèle sur la vie et l'écriture, mais l'auteure n'est-elle pas fille d'une île ouverte sur l'Atlantique ? Et de nous embarquer sur l'océan...

Comment vivre , murmure le coquillage porté à notre oreille : Rester au port ou se laisser dériver, accepter le tangage et ramer à contre-courant vers des horizons sans cesse repoussés ?

Betty, la narratrice, cherche anxieusement la réponse dans le mystère des personnages qui l'entourent. Mais, pour y accéder, elle devra passer par trois étapes de l'écriture.

Le livre de Fatou Diome est, n'en doutons pas, un roman initiatique.



L'histoire commence à terre (sans doute au cours d'une longue escale après la traversée ), quand la coque retournée de sa barque «tutoie les astres» et emprisonne Betty de son «couvercle».

Bien arrimée dans sa «tanière» obscure, cette dernière observe ses voisins dont les silhouettes se découpent sur les fenêtres éclairées de l'immeuble d'en face. Devenir «loupe», «zoomer» sur la vie des autres...

«Rendue fébrile par l'attente de détails qui ne viennent pas», l'héroïne décide alors de «se muer en brodeuse.» L'infini du ciel ne peut-il s'imaginer d'une étroite lucarne ? Et l'immensité de l'océan d'un simple verre d'eau ?

Elle file «le coton brut» pour «tisser de quoi habiller les vies» qu'elle subodore et, «à défaut de tout comprendre d'elle-même», «la vie des autres» lui sert «de puzzle géant qu'elle complète de jour en jour.»


Betty voudrait «éviter les temps morts». C'est sans compter avec Félicité, la doyenne, morte-vivante figée sur son passé qui l'entraînera à sa suite dans le «mouroir» où ses neveux l'ont enfermée.

Au fil des visites, la jeune solitaire et la vieille esseulée, aux chemins opposés, vont «se bâtir des souvenirs communs» et nouer une amitié «à l'intersection de leurs vies».

Les quelques vieux de la maison de retraite,  épargnés par l'Alzheimer, évoquent leurs souvenirs marqués par la guerre : la «vérité historique» retrouve «sa chair».

Bientôt, écouter ne suffit plus à Betty : munie de son calepin, elle s'emploie à «écrire les drames, fixer les peurs, les chagrins, les révoltes et les colères sur des mots pylônes», à «retracer des pistes» «avant que le temps ne les emporte avec les feuilles mortes».

Et les émotions d'autrui «prélèvent leur tribut» : elle «saigne à sa façon des plaies de la guerre», mais elle peut «boire à la source de cette parole», «comme une outre de lait au milieu du désert


Mais par un jour ensoleillé, Félicité s'éclipse, laissant Betty désemparée sur le quai, avec pour adieu un seul message : «Il faut vivre!»

Dès lors, dans sa chambre noire, Betty développera ses propres cauchemars.

Remettant son bateau à l'endroit elle osera «affronter toutes les tempêtes (...) avec l'horizon en ligne de mire.» Car vivre, c'est tracer hardiment son sillage en plongeant dans les creux et surfant sur les lames, «c'est vaciller en permanence, entre le vide et le plein, le fuyant et le saisissable, le doute et l'espoir».

Pour se délivrer de «cette liane folle» qui envahit son esprit, , pour «contenir ce qui vacille en elle», elle «plonge dans l'encre de sa plume».«Rivée à son bureau, son coeur rythme les marées de ses émotions.»Tanguant «du présent au passé», passant «d'une rive à l'autre, livrée à la brise comme à la houle», elle écrit, sachant qu'on ne peut «dessiner les pleins qu'en tenant compte des vides».

 

L'écriture, comme la vie, trouve en soi sa propre justification.Une fois lâché sur l'océan, il faut vivre, il faut écrire, pour ne pas se laisser engloutir.


Et la langue de Fatou Diome se fait musique océane : elle est bercement d'un clapotis mélancolique ou roulis de houle qui malmène le coeur, elle est fracas exubérant des vagues qui se brisent en  éclaboussant du sel de leurs embruns ou écume poétique miroitant à la surface de l'eau, toujours ponctuée du refrain lancinant du ressac.

«Ouïr le vacarme du vivant en soi» : Fatou Diome accueille cette mélodie «comme on accueille un hôte invisible». Egrénant ses mots sur les cordes d'une kora, elle chante une musique «qui soulage le coeur» des humains, en portant «jusqu'aux oreilles des dieux» les peines de ces pauvres mortels aux désirs inassouvis.

 


Inassouvies, nos vies, Fatou Diome, Flammarion août 2008


Une autre critique à laquelle je souscris, un autre regard sur ce roman :link

 

 

 

EXTRAITS :

 

 

p.16/17

 

 

     (...)

 

     Betty restait sur sa faim, car tout cela ne la renseignait guère sur la nature et la teneur des vies qu'elle devinait. Tenaillée par la curiosité, rendue fébrile par l'attente de détails qui ne venaient pas, l'observatrice décida de se muer en brodeuse. Il a bien fallu que quelqu'un imagine la laine ailleurs que sur le dos des moutons, le coton hors des champs, pour que nous ayons des châles au cou et de beaux draps pour couver nos amours. Betty avait trop de métier pour ne pas rêver de dentelle. Elle se mit à l'oeuvre. Elle ne serait plus passive, à tendre l'oreille et à jeter des coups d'oeil. Désormais, les quelques signes qu'elle percevrait lui serviraient de coton brut qu'elle filerait délicatement afin de tisser de quoi habiller les vies qu'elle subodorait. Elle était devenue une loupe, réfléchissant et agrandissant tout ce qui taquinait sa vue, depuis l'autre côté de l'avenue. Scotchée en face, elle humait, butinait, écumait, captait de quoi rassasier son oeil avide. Ayant réalisé qu'un carré de nuages découpé dans un Velux suffit à l'esprit pour concevoir l'azur, Betty se contentait d'un verre d'eau pour appréhender des immensités océaniques. Dès lors, la coupe d'une robe lui racontait la nature d'un rendez-vous. Une simple mine lui évoquait l'épanouissement d'une romance ou le cataclysme d'une rupture, imminente ou consommée. L'éclat d'un sourire lui exposait un bonheur serti de diamants ou mille plaies, pudiquement cachées sous la neige d'une existence marquée au sceau de l'hiver. Au gré des jours, des rencontres et de ses perceptions, l'humanité se révélait à elle, pleine de nuances.

 

     (...)

 


 

p.107/108

 

 

     (...)

 

     A l'heure du thé, quelques rescapés à la mémoire criblée de balles racontaient avec pudeur leurs douloureuses années. Ayant trop longtemps tu leurs actes de bravoure, ils se sentaient presque obligés de s'excuser avant toute évocation. Attitude réservée que la leur, touchante. Une façon, peut-être, de s'éloigner de toute vanité ou d'éviter de malmener la délicate sensibilité d'une enfant de la paix, une paix née de leur âpre et longue lutte. Paroles au compte-gouttes. Souffle court. L'Everest de l'âge est sans pitié. Les mots se laisaient désirer, se livraient, s'entrechoquaient, se disloquaient, bifurquaient, puis se cramponaient les uns aux autres pour entamer le tissage de la toile. De son stylo, le scribe tricotait, mais on ne rafistole pas la vie. Les faits se dessinaient, moins affirmés que les lignes d'une peinture martiale. Betty ne se prenait point pour Picasso. Ici, rien que des ombres chinoises, même en forçant le trait. Le puzzle serait incomplet, elle le savait. A force de superposer les printemps sur leurs plaies, ces doyens avaient fini par cacher des pans entiers de leur vie. Mais lorsqu'on dit il était une fois, le présent réclame le temps ainsi proposé à sa gourmandise. Le regard de Betty disait : donnez-moi votre mémoire, comme une outre de lait au milieu du désert, un repas de fin de jeûne, une galette de Pâques, un mets de Noël. Dites aux aînés de nous offrir les notes de leur murmure pour rythmer la musique de notre jeunesse. (...)

 


 

p. 206/207

 


 

(...) Ecrire, encore et toujours. Une façon de mettre de l'ordre, de nettoyer là où le détergent ne sert à rien. Chacun fait son ménage comme il peut. A partir de ce moment-là, Betty plongea dans l'encre de sa plume; elle n'en sortait que pour massacrer son clavier. Son esprit naviguait, voguait, glissait dans ces creux qui donnent de l'envergure aux vagues. La terre tounait, la fuite des heures ne signifiait plus rien pour elle. Une nuit n'est une nuit que pour ceux qui la prennent pour telle. Il y a tant de jours que nous ne vivons pas. Ces jours que nous occupons à négocier avec nos fantômes le droit de vivre.

 

Betty n'aimait pas s'épuiser à ruminer son passé. Lorsqu'il lui arrivait de réfléchir à certains événements clefs de sa vie, ce n'était que pour mieux appréhender son présent. Sans pleurer sur son sort, qui n'était pas pire qu'un autre, elle aimait s'interroger, suivre les pensées qui s'imposaient à son esprit pour voir d'où elles lui venaient. Elle voulait faire demi-tour, revoir les sillages qu'elle avait abandonnés ou à peine empruntés. Comme un limier rebrousserait chemin pour s'assurer de n'avoir pas perdu des indices en route, Betty se promettait de ne négliger aucune piste. Il est parfois instructif de refaire le parcours, pas celui où poussent les fleurs, mais celui laissé aux ronces de l'échec, de la perte, de l'inassouvi. Betty fouillait, écrivait, elle ne faisait plus que cela, elle ne savait plus faire que cela. Ce n'était pas une volonté de sa part, ce qui tambourinait en elle devait sortir et la faisait vibrer toute entière. Rivée à son bureau, son coeur rythmait les marées de ses émotions. Si c'était ça, vivre, vivre , c'était tanguer, du présent au passé, d'une rive à l'autre, livrée à la brise comme à la houle. Les phares, on les devine plus qu'on ne les voit. Ecrire, c'est dormir moins bien que les autres et être assez maso pour se dévaster l'âme, comme on essouche une plantation. Inassouvi, notre besoin d'une jachère.

 

     (...)


Publié dans Fiction

Commenter cet article

Marsup 17/02/2009 16:08

Je viens de terminer ce livre, je l'ai trouvé absolument fabuleux !