Jeudi 30 octobre 2008


Syngué sabour est le premier roman écrit en Français par Atiq Rahimi, cinéaste et écrivain afghan réfugié en France depuis plus de vingt ans.


C'est un livre sur l'enfermement , sur l'aliénation des femmes, mais aussi des hommes. L'auteur y porte un éclairage très dur sur une société privée de parole, confinée dans la peur, dans l'asservissement de femmes muettes, brisées par la domination masculine, et d'hommes «bègues», ployant sous l'obscurantisme religieux, ne sachant s'exprimer que par la violence du sexe ou celle des armes.

Atiq Rahimi révèle la grande solitude de ces femmes et de ces hommes, dépossédés d'eux-mêmes, de leur sensualité, de leur humanité, que l'impossibilité de l' accès à l'autre, de l'échange , conduit à la folie.


Le style est sec et froid. Pas de descriptions mais un constat clinique, impersonnel, quantitatif, répétitif, qui déroute au premier abord. Des personnages privés d'identité, réduits à leur sexe, leur statut ou leur fonction. Une narration extérieure, distante, contrastant avec le monologue violent, cru, plein de chair de l'héroïne, femme abandonnée dans un face à face solitaire avec son mari mourant et inconscient.


Un roman qui se déroule tout entier dans la pénombre close d'une maison cernée par les combats. Un monde sombre et cruel dans lequel surgissent de timides rais de lumière, irradiant brièvement le style, furtifs éclairs de tendresse à l'évocation de la tante et du beau-père , ou élan de pitié pour cet adolescent apprenti-homme, apprenti-guerrier.


Prise de panique à l'idée de la mort de son mari qui la laisserait seule avec ses filles, mais surtout avec elle-même , la victime se rebelle et s'en prend violemment à son bourreau, l'invectivant, le manipulant comme un objet, prenant sa revanche sur ce corps inerte, réduit à son tour à l'état de «viande». Mais elle a beau l'assaillir de tous ses reproches, sa peur subsiste et elle ne réussit pas à apaiser sa colère.

Ce n'est que quand le chapelet et le Coran auront disparu, avec la plume de paon de son père défunt qui servait de marque page, qu'elle s'enhardira en osant livrer ses pensées les plus intimes.

Utilisant alors le corps de son mari inconscient comme contact, se raccrochant à son souffle comme à une écoute, elle parviendra à lui livrer tous ses secrets, à lui confier toute sa douleur comme à une «pierre de patience» qui finira par «éclater» en lui apportant la délivrance. Parler pour mourir enfin libre.


Dans ce livre marquant, écrit à la mémoire de Nadia Ajuman, jeune poétesse afghane sauvagement assassinée par son mari, Atiq Rahimi apporte le regard neuf d'un homme donnant parole à une femme, tout en permettant de comprendre son bourreau. Car dans cette histoire, il n'y a pas de monstres, seulement des victimes.

Et en «révélant» cette vérité des femmes en terre d'islam , Atiq Rahimi se veut aussi «prophète» d'un changement, d'un espoir.



Syngué sabour, Pierre de patience, Atiq Rahimi, éditions P.O.L , Août 2008



Par Emmanuelle Caminade - Publié dans : romans - Communauté : Lettres et littérature
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