"Syngué sabour" (Pierre de patience), d'Atiq Rahimi

Publié le par Emmanuelle Caminade

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Syngué sabour est le premier roman écrit en Français par Atiq Rahimi, cinéaste et écrivain afghan réfugié en France depuis plus de vingt ans. C'est un livre sur l'enfermement, sur l'aliénation des femmes, mais aussi des hommes.

L'auteur y porte un éclairage très dur sur une société privée de parole et confinée dans la peur, dans l'asservissement de femmes muettes brisées par la domination masculine, et d'hommes «bègues» ployant sous l'obscurantisme religieux et ne sachant s'exprimer que par la violence du sexe ou celle des armes. Il y révèle la grande solitude de ces femmes et de ces hommes dépossédés d'eux-mêmes, de leur sensualité, de leur humanité, que l'impossibilité de l' accès à l'autre, à l'échange, conduit à la folie.

Le style est sec et froid. Pas de descriptions mais un constat clinique, impersonnel, quantitatif et répétitif, qui déroute au premier abord. Des personnages privés d'identité, réduits à leur sexe, à leur statut ou leur fonction. Une narration extérieure, distante, contrastant avec le monologue violent, cru et plein de chair de l'héroïne, femme abandonnée dans un face à face solitaire avec son mari mourant et inconscient.

Le roman se déroule tout entier dans la pénombre close d'une maison cernée par les combats. Un monde sombre et cruel dans lequel surgissent de timides rais de lumière irradiant brièvement le style, furtifs éclairs de tendresse à l'évocation de la tante et du beau-père, ou élan de pitié pour cet adolescent apprenti-homme, apprenti-guerrier.

Prise de panique à l'idée de la mort de son mari qui la laisserait seule avec ses filles, mais surtout avec elle-même, la victime se rebelle et s'en prend violemment à son bourreau, l'invectivant, le manipulant comme un objet, prenant sa revanche sur ce corps inerte, réduit à son tour à l'état de «viande». Mais elle a beau l'assaillir de tous ses reproches, sa peur subsiste et elle ne réussit pas à apaiser sa colère. Ce n'est que quand le chapelet et le Coran auront disparu, avec la plume de paon de son père défunt qui servait de marque page, qu'elle s'enhardira en osant livrer ses pensées les plus intimes.

Utilisant alors le corps de son mari inconscient comme contact, se raccrochant à son souffle comme à une écoute, elle parviendra à lui livrer tous ses secrets, à lui confier toute sa douleur comme à une «pierre de patience» qui finira par «éclater» en lui apportant la délivrance. Parler pour mourir enfin libre.

Dans ce livre marquant, écrit à la mémoire de Nadia Ajuman, jeune poétesse afghane sauvagement assassinée par son mari, Atiq Rahimi apporte le regard neuf d'un homme donnant parole à une femme, tout en permettant de comprendre son bourreau. Car dans cette histoire, il n'y a pas de monstres : seulement des victimes. Et «révélant» cette vérité des femmes en cette terre d'islam qu'est l'Afghanistan, Atiq Rahimi se veut aussi «prophète» d'un changement, d'un espoir.

 

Syngué sabour, Pierre de patience, Atiq Rahimi, éditions P.O.L , Août 2008

 

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Publié dans Fiction

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Nicolas 27/06/2009 23:17

Comme tu le dis, le style est froid, et c'est ce qui me pose problème. Comment alors aimer ce roman? L'histoire n'est pas passionnante, et le style de toute façon pas exceptionnelle. Bref, je ne comprends pas pourquoi le Goncourt à ce roman plutôt qu'à un autre.

Emmanuelle Caminade 28/06/2009 10:32



La froideur du style est parfaitement adaptée au propos , mais sa crudité m'a déplu car elle n'est pas inventive  et reprend un langage très ordinaire . Néanmoins, la force du livre est
telle que j'ai été emportée. Par ailleurs, après avoir lu l'article de Nadja ( donné en lien) , j'y ai découvert une certaine poésie qui m'avait été masquée par mes réticences.
Ce livre méritait, à mon sens,  un prix , mais il est loin d'être à la hauteur de Balco Atlantico qui n'a reçu aucun accueil critique...
Peut-être parce que Jérôme Ferrari n'est pas afghan mais corse ...



pagesapages 01/06/2009 16:32

Plus je lis de commentaires autour de ce livre et plus je l'apprécie. Votre article est excellent et présente clairement le propos, son essence, son projet. Merci pour cette mise en lumière.

sylvie 07/02/2009 13:46

Je comprends mieux.
je ne l'ai pas tout à fait lu comme ça, mais dit comme ça, je suis;)

sylvie 06/02/2009 21:44

je fais partie de la très grande majorité qui a beaucoup aimé ce livre. il est très fort, très court et lancinant...Il nous plonge dans un huis clos troublant qui éclaire une partie de la cruelle réalité contemporaine de certaines femmes dans le monde... je trouve la fin poignante mais profondément désespérée et sans espoir..?

Emmanuelle Caminade 07/02/2009 10:23



Qu'Atiq Rahimi, malgré le contexte dans lequel il a écrit ce livre, ait pu aborder l'obscurantisme religieux en ne se limitant pas à ses cruelles conséquences sur le sort des femmes, qu'il ait
porté aussi un regard "compatissant" sur le triste sort de leurs "bourreaux", me semble en soi un espoir, un espoir tout entier symbolisé  par ce jeune adolescent bègue...



Géraldine 10/01/2009 01:47

Ton billet et très sensible et censé. Il me fait encore découvrir des choses que je n'avais pas vu avec mon propre regard lors de ma lecture de ce livre. je mets un lien sur mon article vers le tiens.

Emmanuelle Caminade 10/01/2009 10:51



D'où l'intérêt de croiser les regards ...
C'est ainsi la critique de nadja, sur le site de Mediapart, qui m'a fait saisir un aspect poétique de l'écriture d'Atiq Rihimi qui m'avait échappé : 


http://www.mediapart.fr/club/blog/nadja/151208/pierre-de-patience









Emmanuelle Caminade 03/01/2009 10:22

@Tamina
Oui, les attaques de Georges Stanechy contre le prix Goncourt et tous ceux qui le soutiennent sont totalement "élucubrantes" et n'ont pour seule motivation, à mon sens, que d'attirer l'attention sur lui.
J'ai écrit une page à ce sujet:"Déontologie de la critique littéraire"(rappel faisant suite à la violente prise à partie du prix Goncourt sur le web).

Tamina 03/01/2009 04:41

Très bon article pour un livre manifique. Dailleurs je suis tombé sur cette article grace à ce site http://www.oulala.net/Portail/article.php3?id_article=3766 qui m'as impressioné: je ne savai pas que l'on pouvais dire autant de conerie dans un article et chercher des vices
dans un livre qui n'en contient aucun. C'est un beau livre et l'auteur que j'ai rencontré est quelqu'un de très ouvert, gentil, avec un charisme fou et qui parle TRES BIEN malgrès ce que l'on peut dire.. A croire qu'un auteur afghan qui gagne le prix goncourt ne plait pas a toutes les personnes qui osent dire qu'il ne sait pas dire une phrase correct en francais.. Jattend de voir ce qu'une phrase correct en francais signifie pour ces personnes.
En tout cas ton article est très bien, bravo!

Nina 21/12/2008 18:11

J'ai adoré ce livre et aussi ton article très fouillé, tu as tout dit Bravo !

Nina 21/11/2008 23:55

J'aime beaucoup votre article, l'analyse est approfondie, je vous mets en lien sur mon blog.
A bientôt

Emmanuelle Caminade 20/11/2008 17:18

Merci de vos encouragements qui sont précieux pour une débutante.
j'essaie de mettre ma plume au service des livres et des auteurs qui m'ont enrichie et d'inciter à leur lecture en formulant clairement mon "ressenti".

Stéphanie 19/11/2008 20:31

Je suis impressionnée par la pertinence de ton commentaire. Tous tes articles sont vraiment intéressants et donnent envie de lire...
Bonne continuation de la part d'une libraire admirative

SL 11/11/2008 14:02

Une bien belle analyse aussi.