"Le peintre de batailles", d'Arturo Pérez-Reverte

Publié le par Emmanuelle Caminade

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Le peintre de batailles est un roman de l'écrivain espagnol Arturo Pérez-Reverte qui travailla longtemps comme grand reporter et correspondant de guerre, notamment en Bosnie. C'est un livre haletant et fascinant à la construction éblouissante, une oeuvre profondément visuelle associant le lecteur à la peinture de la dernière bataille que livre le héros dans l'intimité de son atelier.
 

Faulques, photojournaliste de guerre atteint par la maladie, abandonne ses appareils et s'isole dans une tour pour fixer la mémoire d'une vie passée à parcourir les champs de batailles sur une immense fresque, circulaire «comme un piège pour taupes folles» *. Il tente de s'y délivrer de sa nostalgie et de son angoisse et de s'exonérer de sa responsabilité et de sa culpabilité en cherchant à révéler la «géométrie» de cet absurde chaos humain. Un projet ambitieux et d'autant plus difficile à réaliser qu'une fissure apparaît sur le mur dont il doit intégrer la progression imprévisible et inéluctable.

* en référence sans doute à Schopenhauer

Arturo Pérez-Reverte se livre à une vaste interrogation philosophique et métaphysique sur le sens de la vie, la liberté et la responsabilité, la nature humaine et l'existence du mal, l'art et la technique. Sa réflexion n'est certes  pas nouvelle mais la manière dont il la conduit s'avère profondément originale.

Sa pensée se porte en effet sur trois niveaux de réflexion qui s'enrichissent l'un l'autre, naviguant de la réalité de la guerre à la peinture des batailles en passant par la photograhie de guerre, les deux dernières strates donnant de plus à l'auteur l'opportunité d'une approche photographique et picturale, technique et artistique, et d'une analyse critique passionnante.

                                                                    La bataille de San Romano, Paolo Ucello

Arturo Pérez-Reverte développe cette réflexion en contrepoint, au travers de ses trois personnages. Le héros, intellectuel et photographe aguerri tourmenté depuis toujours par «la mélancolie du départ» et «l'énigme de l'arrivée», cherche désespérément à percer le mystère de ceux qui vont mourir. Et les deux autres personnages, Olvido, la compagne morte à ses côtés et Markovic, le guerrier croate dont la photo prise par Faulques - primée et largement diffusée -  a anéanti la vie, semblent ses opposés.

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                 L'énigme de l'arrivée, Giorgio De Chirico

Olvido, l'amateure d'art, belle jeune femme rencontrée dans un musée face à un tableau, peint par «un obsédé des paysages de glace et de feu», représentant un volcan dont les flancs noirs laissent couler une lave incandescente, refusait de photographier les hommes. Contrairement à son compagnon, elle savait qu'on ne peut fixer l'éphémère et acceptait le destin imparti en vivant intensément.

Quant à Markovic, mécanicien autodidacte, il a affronté les combats de l'intérieur. Initialement parti à la recherche de Faulques pour le tuer, il voit naître un désir croissant de comprendre avant d'accomplir sa vengeance.

Et l'auteur réussit à maintenir le suspense jusqu'à la fin, en dévoilant par bribes le mystère de la relation qui unissait Faulques à Olvido et en distillant avec art les apparitions du Croate qui, pour affiner sa compréhension, diffère son projet à chaque rencontre...

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               Le volcan Paricutin, peinture du docteur Atl

Au fur et à mesure que se complète la fresque, le va-et-vient entre les différentes strates et le croisement des dialogues du héros avec ses deux «symétriques» permettent d'avancer dans la réflexion et de rapprocher ces personnages contraires dans une certaine harmonie.

Et le lecteur semble même invité à participer, tant à l'élaboration du sens qu'à la peinture de la fresque. S'impliquant de manière croissante, ressentant jusqu'au grain du mur sous ses doigts maculés en étalant la couleur avec le peintre, il finit, à son image, par «entrer» apaisé «dans le tableau».

                                                                                 

            Le triomphe de la mort, Brueghel l'ancien

El pintor des batallas, Arturo Pérez-Reverte, Santillara ediciones generales 2006

Le peintre de batailles, traduction française de F. Maspero, Seuil 2007, Collection de poche Points, mars 2008

 

Pour Prolonger :

Lire l'intéressant article de Sabine Audrerie :

http://www.la-croix.com/article/index.jsp?docId=2291112&rubId=5548

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Publié dans Fiction

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rotko 28/02/2010 17:33


bonjour,
bonne idée de joindre précisément ces tableaux au compte rendu du livre de Perez-Reverte. merci.


Djemaa Pascal 13/12/2008 17:39

Bonsoir, bon week-end et à bientôt sur mon blog? Pascal.