"Vies minuscules", de Pierre Michon

Publié le par Emmanuelle Caminade

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Vies minuscules, bien que se présentant sous forme d'un recueil de huit récits consacrés à de modestes personnes, n'est en fait qu'un vaste roman autobiographique dans lequel Pierre Michon évoque ses souvenirs d'enfance et de jeunesse. Dans ce premier livre, écrit à l'âge de trente-sept ans, c'est avant tout de la genèse d'un écrivain dont il est question, de l'héritage et des «prétentions» d'un auteur, marqué par une «parentèle paysanne», et dont l'éclosion fut difficile.

Pierre Michon y rend hommage aux femmes de sa famille, détentrices des «trésors» de la mémoire et, plus particulièrement à Elise, sa romanesque grand-mère qui lui transmit les aspirations les plus hautes, la métaphysique et la poésie, et lui donna sa vocation d'écrivain en fécondant «de ses mots pressés, jubilants et tragiques, les vides laissés par la défection des êtres chers.» Il y décrit sa longue lutte pour s'émanciper de l'«hébétude» des pères, celle de la terre caillouteuse, «morne reliquaire des jours perdus et des sueurs vaines», du langage démuni et de l'alcool héréditaire.

 

Le repas des paysans, Louis Le Nain

 

Le roman s'ouvre sur deux récits fondateurs, car redonnant vie à deux personnages ayant scellé le destin de l'auteur.
 

Le premier est la biographie de son «ascendant fantasmatique», André Dufourneau, orphelin de l'Assistance publique intitié par Elise à la «Belle langue» qui partit «outremer, dans le bleu brusque et le lointain irrémédiable, (...) dans la couleur et la violence, pour mettre son passé derrière la mer», pensant que «là-bas, un paysan devenait un Blanc», plus près «des jupes de la langue mère  que d'un Peul ou d'un Baoulé». Il avait espéré en revenir riche, mais ne le fut que d'or et en mourut. Et, dans ce récit capital qui lui fut «soufflé» par sa grand-mère, son véritable ascendant littéraire, s'entremêlent les destins du biographe et du héros dans lequel, enfant, l'«avenir s'incarnait».

«L'écriture est un continent plus ténébreux, plus aguicheur et décevant que l'Afrique» et l'écrivain «une espèce plus avide de se perdre que l'explorateur». «Quoiqu'il explorât la mémoire et les bibliothèques mémorieuses en lieu de dunes et de forêts», «en revenir cousu de mots» ou «en mourir» est aussi «l'alternative offerte (...) au scribe».

 

Paysan faisant "chabrot"

Le second récit retrace, lui, la vie de son ancêtre Antoine Peluchet, dernier d'une lignée de trente générations, «qui emporta au loin son nom et l'y perdit». «Un vieux drame de famille», «beaucoup de vin dans le seul verre du père» et «la droite du père qui se tend vers la porte», «le fils hors de vue dont le pas décroît que plus jamais on n'entendra». «On parla d'Amérique», «ce mot (...) résumant toutes les fictions possibles et l'idée-même de fiction»...
«Ecrivain failli avant d'être», Antoine Peluchet avait pourtant tout, presque, pour «être un auteur intraitable» : «quelques lectures jalouses et canoniques, Mallarmé et combien d'autres pour contemporains, le bannissement et le père refusé». Il "s'en fût fallu d'un cheveu", «d'une autre enfance, plus citadine ou aisée»... Dans le cimetière, sa place, la dernière, est toujours vide,   laissée au «dernier à se souvenir de lui».

 

Une fois décrites, inventées, les vies de ces deux personnages qui éclairent l'antagonisme entre la vocation littéraire et  l'origine terrienne de l'auteur, le reste du roman va mettre en scène, au travers de personnages mineurs, cette lutte entre sa prétention au beau langage, son désir d 'écriture encouragé par les femmes, et l'atavisme des pères. Un combat long et difficile qui résonne comme une douloureuse descente aux enfers. Conquête de la belle langue, outil de jouissance et de séduction, pour «s'en délecter» et  s'assurer le «respect des autres». Efforts désespérés pour combler «d'un voile d'écriture» «l'absence épaisse» du père. Vanité d'un écrivain aspirant à «la Grâce de l'Ecrit», tout en dissimulant la honte de ses origines. Et la peur, surtout, la peur que l'on démasque l'«imposture» sous l'emphase, la peur d'être méprisé et rejeté. Fuite dans l'alcool et les amphétamines d'un écrivain «s'enfonçant dans l'impouvoir et la colère», châtiant son «imposture» en pulvérisant son «peu de mots dans l'incohérence de l'ivresse», car "les ivrognes croient volontiers que Dieu ou l'Ecrit est derrière le comptoir". Naufrage d'un homme qui, perdant «la grâce des mots, du simple parler qui réchauffe le coeur», désapprenant «à parler aux petites gens parmi lesquelles il était né», «perd le monde» sans trouver l'écriture.

 

Et l'ouvrage se termine sur la Vie de la petite morte, une hallucination qui rayonne comme une illumination : l'apparition «miraculeuse» de la petite soeur de l'auteur, «enfant, mort sans langage», sous les traits d'une «fille d'ouvrier (...) en robe d'été».

Comprenant alors que l'on peut conjuguer «le passé simple» au «présent», «jouir de tout et tout écrire pourtant» , l'auteur délaisse «cette langue morte» pour qu'à travers "l'emphase"  qu'en vain il déployait , «un peu de vrai vienne au jour». Il cherche «le style juste» pour parler des disparus qu'«un adjectif épais effarouche», qu'«un rythme défectueux trahit» et qui «suivent en tremblant chaque phrase au bout de laquelle peut-être est leur corps».

«Ecrire comme un enfant sans parole meurt, se dilue dans l'été : dans un très grand émoi peu dicible». Ecrire, pour que «la mort de Dufourneau soit moins définitive, parce qu'Elise s'en souvint ou l'inventa; et que celle d'Elise soit allégée», pour que dans ses «étés fictifs, leur hiver hésite.»

 

Vies minuscules est un livre très émouvant, écrit dans une langue magnifique, dont on savoure avec bonheur les longues périodes. Une langue littéraire d'une grande pureté, à la fois simple et recherchée et d'une syntaxe classique : la «belle langue» portée aux extrêmes, pour servir la fiction, sans laquelle il ne resterait plus trace de la «réalité» des petites gens, de «leurs éclatants désirs au sein du réel terne», de ces «mille romans» que «l'avenir» a défait. Avec ce premier roman, le papillon a pris son envol, il s'est élevé dans l'azur, miroitant de couleurs, et l'on peut déceler dans ses battements d'ailes légers la présence des morts qui «reviennent dans le verbe pur et la lumière».
 

Vies minuscules, Pierre Michon, éditions Gallimard 1984, collection Folio 1996 (dernière impression, avril 2008)

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Critique publiée également sur le site de Mediapart, dans l'édition LA CRITIQUE AU FIL DES LECTURES, sous le titre "Vies minuscules, ou la genèse d'un écrivain" :

http://www.mediapart.fr/club/edition/la-critique-au-fil-des-lectures/article/240109/vies-minuscules-ou-la-genese-d-un-ecriva

Publié dans Fiction

Commenter cet article

Matt 11/07/2013 20:52


C'est un ami philosophe et sociologue qui me fit découvrir Pierre Michon alors que je lui demandai quel était pour lui le sociologue le plus talentueux. La lecture des vies minuscules me le
confirma, le plus grand reste de très loin Dieudonné Mbala Mbala :)

Emmanuelle Caminade 18/02/2015 10:27

Ce livre est paru en poche et je ne pense pas qu'il existe en format PDF.

ikram 17/02/2015 22:08

SVP peux-tu me l'envoyer si tu l'es sous forme PDF

Emmanuelle Caminade 12/07/2013 08:31



Mais Vies minuscules n'est pas un traité de sociologie  mais un ouvrage éminemment littéraire et je ne vois pas ce que vient faire Dieudonné là dedans !



Annabelle 11/09/2010 17:44


C'est un très grand écrivain, indiscutablement, que j'avais découvert avec Rimbaud le fils. Je trouve son écriture étonnamment dense, riche sans être jamais pédante. Par certains aspects (la
sophistication de la langue, l'attitude de retrait de l'écrivain, les interviews parcimonieuses) il me fait penser à Pascal Quignard, mais ma préférence va à Pierre Michon que je trouve plus âpre,
moins "intellectuel", plus terrien disons.
Nos vies sont toutes minuscules et ce livre m'a touchée aussi parce que je viens d'une famille de "minuscules".


roland 18/06/2010 23:46


Moi aussi, j'ai eu de la difficulté à entrer dans cette écriture dense, riche ; mais j'y ai ensuite trouvé de très belles pages. J'ai hélas lu ce livre de manière très fractionnée, et ce n'était
sans doute pas la meilleur façon de se l'approprier


Albertine 27/07/2009 22:09

J'ai découvert Michon par un copain thésard ! j'ai bien aimé les vies minuscules, même si j'ai parfois peiné dans cette lecture !

FLORIANE39 24/01/2009 15:10

Bonjour,
J'ai découvert et me suis plongée complètement dans Pierre MICHON grâce aux RENCONTRES DE CHAMINADOUR qui ont lieu chaque année à GUERET dans la CREUSE et dont il était l'invité d'honneur en 2007.
EN 2008 un hommage était rendu à JULIEN GRACQ.

Emmanuelle Caminade 24/01/2009 15:48



Je viens seulement de découvrir cet auteur grâce à l'article d'un abonné de Mediapart et, bien sûr, je ne vais pas m'arrêter à ce premier roman...
Il y a toujours des livres ou des écrivains majeurs qu'on laisse passer, faute de disponibilité ou en raison de son jeune âge. D'où l'intérêt de ne pas se limiter à la critique de l'actualité
littéraire. La littérature n'obéit pas à la logique de l'éphémère !