"Ô Maria", d'Anouar Benmalek

Publié le par Emmanuelle Caminade

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Ô Maria, le dernier roman d'Anouar Benmalek , prend pour toile de fond l'Espagne du début du dix-septième siècle, période où s'achève le formidable nettoyage ethnique entamé un peu plus d'un siècle plus tôt, après la chute du royaume de Grenade qui tourna définitivement la page du pouvoir islamique après sept siècles de domination. Il a le mérite d'éclairer un épisode,dédaigné par la mémoire collective européenne, qui provoqua l'exil ou la mort de près de trois millions de musulmans.

Dupés par les rois Ferdinand et Isabelle la Catholique dont la garantie donnée aux vaincus de pouvoir pratiquer librement leur culte ne fut jamais respectée, les musulmans d'Espagne furent spoliés, menacés, humiliés, parqués dans les bas-fonds des villes, écartés des hautes charges par le décret de la «pureté du sang». Et, dès 1502, dix ans après les Juifs, furent à leur tour contraints à l'exil ou à la conversion.

Convertis de force dans de «gigantesques rassemblements, recevant parfois le sacrement de baptème au moyen de balais trempés dans des tonneaux d'eau bénite», les Morisques ( musulmans convertis) n'en furent pas pour autant respectés.

Ceux de Grenade se révoltèrent en 1568 et leur révolte fut sauvagement matée dans le sang. Exilés en Castille par un hiver glacial où beaucoup périrent sur les routes, ils furent privés de l'usage de la langue arabe ( l'algarabie), tant orale qu'écrite, sous peine de galères ou de réduction en esclavage.

En but aux intrusions des alguazils et des chasseurs d'esclaves, risquant toujours la condamnation au bûcher pour hérésie, la communauté morisque, qui ne comptait plus que cinq cent mille âmes environ en 1609, fut ,à cette date ,dépossédée de tous ses biens et déportée toute entière vers les côtes de Berbérie (Afrique du Nord) , dans des conditions inhumaines, par ordre du roi Philippe III.

 

Pour retracer la vie de son héroïne, Anouar Benmalek s'est inspiré de la destinée de Gérònima La Zalemona, musulmane devenue chrétienne, comme des milliers d'autres, et qui vécut la tragique expulsion des Morisques. Et le titre du roman ,Ô Maria , n'est pas sans m'évoquer le massacre des villageois d' Omaria, par des terroristes islamistes algériens ( en 1997), perpétré dans des violences insoutenables dont l'intensité, sinon l'ampleur, fut à la hauteur des atrocités commises dans l'Espagne de l' Inquisition.

Je doute que ce soit un hasard, l'auteur, algérien résidant en France, centrant son ouvrage sur la dénonciation de la «cruauté des hommes et de leur Dieu béat qui permet et suscite l'abominable».

Ce livre s'attaque en effet, avec violence et dérision, à la barbarie, à son cortège de brutalités, d'humiliations, de tortures, de meurtres et de viols engendrés par le fanatisme religieux. D'où des propos rudes et volontiers blasphématoires à l'encontre des religions, tant chrétienne que musulmane dont il dénonce la vision de la femme et l'arnaque du Paradis. Le livre fut d'ailleurs jugé sacrilège par une partie de la presse algérienne qui appela à son boycott, l'accusant de porter atteinte à l'islam.

 

Maria, l'héroïne, est une femme double .

Elevée dans la foi chrétienne, elle ne découvre sa seconde identité et sa vraie religion qu'à sa puberté.

Cette fille trop belle qui deviendra mère, doublée d'une catin, porte ,en effet, à la fois le prénom de la mère de Jésus, la vierge Marie, violée et engrossée des oeuvres du Créateur et celui de la mère des croyants, Aïcha, épouse préférée de Mahomet, repérée, à peine pubère, par un prophète «à l'orée de la décrépitude» pour venir grossir «son troupeau d'épouses» et dont la réputation ne fut pas toujours au-dessus de tout soupçon... Au moins, l'autre prophète «le Jésus», «le faux fils de l'Impiété Trinitaire» «n'avait pas eu le temps de s'intéresser aux filles, on l'avait crucifié avant !»

Maria est d'abord esclave puis femme libre s'appropriant l'algarabie, la langue interdite et révélatrice. Tourmentée par le désir, elle implore le Créateur afin qu'il la satisfasse et elle connaît pour la première fois le plaisir à la lecture du livre sacré, l'Alcoran, qui se révélera n'être qu'un livre licencieux, écrit dans la langue castillane avec des caractères arabes.

Maria, une mère indigne qui pourtant saura s'interdire sa propre langue et se livrer aux flammes pour sauver son fils (à l'inverse du Dieu des Chrétiens qui sacrifia son fils) et qui s'acharnera, après sa mort, à préserver la vie de ce dernier, espérant pour lui un nouveau monde.

Car notre monde est «inique», «profusion de malheurs» ourdis par des «chiens divins». L'enfer est bien sur terre, Anouar Benmalek nous en convainc, même si ses personnages ne sont pas d'une seule pièce mais souvent anges et bêtes, comme don Miguel, dont les toiles mêlent l'infini de la chair et du divin, donnant à voir une «peinture scélérate et extasée».

Mais «la mort n'est pas le repos» et Maria ,devenue spectre errant, s'accrochant désespérément aux vivants, serait prête à tout pour revivre «une seule heure de son existence (...) si dépourvue de magie quelle ait été». La récompense espérée dans l'au-delà est un leurre, il n'y a pas de Paradis, pas de sérénité «dans l'anéantissement éternel» et «le bûcher n'est rien à côté de ce calvaire».

 

Ô Maria est un roman réaliste plein d'imagination et de démesure, balayé par un souffle épique s'affirmant notamment dans la puissance des monologues intérieurs disant l'inavouable. Un roman écrit dans une langue crue, teintée de dérision, dont la trivialité semble parfois trop redondante dans certains passages. Un style tragique et violent au parfum de scandale .

 

Ô Maria, Anouar Benmalek, Fayard 2006, Le Livre de Poche, août 2008

 

Publié dans Fiction, Histoire

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