"Dans le secret", de Jérôme Ferrari

Publié le par Emmanuelle Caminade

 

Dans le secret

Dans le secret, le troisième livre de Jérôme Ferrari, témoigne d'une impressionnante maturité. C'est un roman qui s'attache non à comprendre, mais à percevoir le sens premier de l'être en pénétrant au plus profond de l'homme, en soulevant le voile de l'apparence pour approcher une vérité inaccessible à la raison.

Deux frères y sont brutalement confrontés à leurs mensonges et contraints, dans un face à face angoissant avec eux-mêmes, à endosser pleinement leur responsabilité, ne pouvant plus dissimuler leur incapacité à faire des choix et à tenir leurs engagements derrière la soumission à un destin rêvé par d'autres ou une construction délirante de l'esprit. Et, à travers l'histoire de Paul et d'Antoine Nicolaï, c'est de l'homme et de son rapport avec lui-même, avec les autres et avec le monde dont il est question.

Comment trouver le courage pour affronter le mal, l'injustice et la mort quand l'individu s'est émancipé de sa famille et des traditions et qu'il ne croit plus en Dieu ? Comment user de cette liberté à la fois grisante et effrayante ? Tenter d'ordonner le monde ou s'abandonner à son chaos ? Réaliser un rêve matérialiste de jouissance effrénée ou refuser le plaisir ? Dominer l'autre ou se replier apeuré sous sa domination ? Les voies opposées empruntées par les deux frères se révèlent toutes deux une impasse car nul ne peut ignorer la dualité foncière de l'homme, corps et esprit, ni éluder le tragique de l'existence. Le monde ne sera jamais maîtrisé et nous nous heurterons toujours à son mystère. Comment, dans ces conditions, faire de ce «désert de sel» notre «jardin» ?

 

Jérôme Ferrari explore l'histoire d'une famille corse dans une construction en écho habilement maîtrisée où les événements se répètent et les rêves se répondent. Grâce à la puissance poétique de son style, il nous fait entrer dans un univers onirique mystérieux, s'enfonçant dans les strates du temps, dans la terre sombre et humide nourrie du poids de nos ancêtres, dans la boue gorgée du sang de tant d'enfants innocents où poussent néanmoins le laurier rose et le basilic odorant. Bien et mal, innocence et culpabilité, les frontières érigées se révèlent poreuses. La mort et la vie s'entremêlent et des générations d'humains sortent de l'oubli, tandis que ressurgissent les paisibles fantômes des êtres chers. Sous l'ombre oppressante des montagnes, apparaissent des côtes lointaines scintillant à l'horizon et l'homme, s'enracinant dans le mystère de ses origines, semble alors pouvoir se réconcilier avec sa terre.

En relatant les tourments secrets de ses deux anti-héros, contrastant avec la joyeuse insouciance et l'irresponsabilité de leur cousin José, Jérôme Ferrari se livre à un véritable plaidoyer pour l'homme faible. Et c'est avec beaucoup de tendresse et de dérision qu'il nous dépeint ses personnages dans toute leur complexité. Souffrant de l'indifférence et du silence ou de la peur, incapables de communiquer et de faire confiance à l'autre ou à la vie, Antoine et Paul s'enferment dans leur solitude, mais leur combat intérieur témoigne de leur vitalité et force le respect. Quant à José, il réussit à tenir les promesses les plus improbables et montre ainsi que tout individu peut surprendre, pour peu que l'on consente à lui donner sa chance. Assurément, pour l'auteur, comme pour Dostoïevski, l'homme est vaste et ne peut être rétréci...

Dans le secret est une oeuvre lucide et rebelle, une oeuvre douloureuse et sombre traversée de timides rais de lumières, intermittents mais vivaces, comme cette flamme brillant dans le regard d'un enfant à qui on montre le chemin. L'auteur sait y ménager des silences où le lecteur, tendant l'oreille, peut entendre résonner «sa quintina », cette «cinquième voix», car son roman porte en creux l'espoir, celui de l'amour, parfois si proche, de cet «accord parfait» qui vient alléger la solitude des humains.

Révélant le secret des hommes sans occulter le mystère du monde, témoignant d'une spiritualité qui n'a rien de religieux, le livre de Jérôme Ferrari indique la voie d'une reconstruction possible. C'est un acte de foi en la vie, la prière de l'homme libre.

 

 

Dans le secret, Jérôme Ferrari, Actes Sud,  janvier 2007, collection Babel août 2010

 

 

EXTRAIT n°1 ( premières pages 11/12 )

( un passage aux images et au climat très «tarkovskiens» qui m'a évoqué Stalker... )

Le rêve commence toujours ainsi : il a un travail urgent à finir mais il ne peut plus se rappeler lequel. Debout dans la cour de sa maison, il tient une fourche sans avoir la moindre idée de ce qu'il doit en faire. Du fond de son indécision, il regarde ce crépuscule obstiné qui pend au-dessus du golfe depuis des heures et ne laisse pas tomber la nuit. Il entend le silence qui coule comme de la gelée par la porte ouverte de la maison à la place des voix familières. Il va se dire que quelque chose ne va pas quand son attention est attirée par l'aspect de la terre : elle est rouge mais il comprend que le soleil sur l'horizon n'en est pas la seule cause. Un liquide épais suinte autour de ses chaussures comme une éponge qu'on presse. Dans les racines des lauriers roses, il aperçoit d'abord une main d'enfant et puis partout autour de lui, remontant à la surface du sol, des membres, des chairs, des ligaments et des viscères écarlates qui exhalent un parfum de fleurs et de basilic, comme les stigmates des saints – et il se rappelle en quoi consiste son travail. Il ne sait plus avec précision depuis combien de temps il enterre ses victimes dans cette cour mais il peut facilement deviner que c'est sans doute depuis toujours et qu'aujourd'hui la terre ne peut plus garder leurs restes. Il comprend aussi qu'il n'entendra plus la voix des siens et il peut même se revoir, comme de l'extérieur, passer d'une pièce à l'autre de la maison, les yeux pleins de larmes, avec sa fourche, et y installer le silence.Il ne sait pas pourquoi il a fait ça, il ne sait pas pourquoi il n'en éprouve rien d'autre qu'une forme obscure de confusion et il s'acharne soudain sur les morceaux de cadavres, en vain, chaque coup de fourche faisant jaillir à la surface de nouveaux quartiers de viande jusqu'à ce qu'il patauge dans la boue humaine si dense qu'il finit par se réveiller en sueur .

 

Normalement, moi, je me réveille avant. A moins que cette nuit-là n'ait été la première fois et que la sensation de répétition, le souvenir du réveil ne fasse partie du rêve lui-même, qui a modifié ma mémoire, peut-être mon passé, comme il arrive avec les rêves. Je n'ai pas d'enfants, d'ailleurs. J'ai dû pleurer les enfants d'un autre. Je les ai pleurés encore un moment avant de revenir tout à fait à la réalité et de me rappeler que je n'ai pas d'enfants. C'était en novembre, le jour des Défunts. Il faisait froid et sec. Le ciel était d'un bleu magnifique.  

 

EXTRAIT n°2 ( p. 48/50 )

 

( extrait d'un passage capital qui prend sur la fin une tonalité nettement «dostoïevskienne» - le prêtre serait tout à fait à sa place dans Les frères Karamazov !)

  (...)

- Es-tu déjà allé en Sardaigne ? demanda-t-il un jour à l'enfant.

- Non, répondit l'enfant.

- Il y a là-bas, poursuivit Guido en polissant une plaque d'étain, une ville qui s'appelle Castelsardo et dans laquelle se trouve une très célèbre et pieuse confrérie. Mon père m'y amena quand j'avais à peu près ton âge et j'y vis l'oeuvre de Dieu.

- L'oeuvre de Dieu ?

- Mais oui, son oeuvre même. C'était pour le Vendredi saint, quand nous pleurons la mort de Notre-Seigneur Jésus avant de fêter sa résurrection. Les confrères chantent, ce jour-là, qui est pour eux un jour sacré entre tous, peut-être plus que Noël que nous célébrerons bientôt. Ils chantent le psaume cinquante Miserere mei Deus *, en polyphonie, à quatre – ces quatre-là sont choisis par le prieur et c'est l'honneur de leur vie. Et sais-tu ce que j'ai entendu ?

- Non, dit l'enfant plein de curiosité, dites-le moi.

- Eh bien, ils étaient quatre à chanter mais j'ai entendu, et tous les chrétiens réunis ce jour-là l'ont entendu comme moi, une cinquième voix ...

- Est-ce possible ?

- Je l'ai entendue. Tu as confiance en ma parole ?

- Oui, oui, bien sûr.

- C'était une cinquième voix qui planait bien haut au-dessus des autres. Les confrères la nomment sa quintina. C'est une voix d'une pureté bien au-delà des capacité de l'homme, déchu et cependant pas tout à fait abandonné. Et pourtant, sais-tu ce que raconte le psaume ?

- Non, je ne m'en souviens pas.

- C'est le chant du roi David qui demande pardon à Dieu pour un très grand péché qu'il commit lorsque son âme fut ensorcelée à la vue d'une femme nue se baignant sur un toit dans la nuit de Jérusalem et qu'il la convoita au point d'envoyer son époux légitime à la mort, afin de s'unir à elle. C'est de cela qu'il demande pardon dans ce psaume, c'est pour cela qu'il implore la pitié de Notre-Seigneur et c'est une telle confession qui fut, ce jour-là en Sardaigne, comme agréée par la voix angélique dont je te parle. Comme si Dieu demandait pardon avec lui.
- Et moi, je ne pourrai pas l'entendre ?

Guido se mit à rire en caressant les cheveux de l'enfant. Il s'accroupit près de lui.
- Quand un accord est parfait, cette voix se fait entendre.Si nous réparons cet orgue comme il le faut, si nous travaillons bien, alors, quand je poserai mes mains sur ces quatre touches, là, tu entendras toi aussi la cinquième voix. Mais il faut que tout soit parfait, veux-tu que nous essayions ?

L'enfant répondit oui.

- La musique n'est qu'un ornement de la foi - un ornement extrèmement utile et précieux- mais elle n'est pas la foi, dit le prêtre en reniflant avec force. Elle aide les âmes simples à se représenter la Majesté de Dieu, mais elle n'a en elle-même aucune valeur.

Guido posa ses outils et s'adossa au mur pour répondre.L'enfant vint s'asseoir à ses pieds.

- Je ne crois pas, dit-il. Aucune âme n'aurait l'idée de Dieu ni la force de considérer cette idée sans la musique. Personne n'aurait l'idée de la rédemption. Si vous ne le pensez pas, à quoi bon faire réparer cet instrument ?

- Je vous l'ai dit, les âmes simples, peu faites pour la méditation...

- Non, coupa Guido. Sans la musique, il n'est aucun contact possible avec Notre Créateur, il n'est aucun langage commun, aucun lien. Rien que l'abandon et la chute. A cet égard, il n'est pas légitime de distinguer entre les âmes simples et celles qui ne le seraient pas. Nous sommes tous infiniment dépassés.

- Si bien que votre ministère est plus sacré que le mien , ironisa le prêtre.
- Je ne prétends pas cela. La musique est la prière parfaite. C'est ce qu'elle est. Parce qu'on ne la comprend pas. Parce qu'elle ne dit rien. (...)

* Psaume 50 Miserere Deus :

Pour  plus d'informations sur ce psaume de la liturgie chrétienne : link

Publié dans Fiction

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