"Aleph zéro", de Jérôme Ferrari

Publié le par Emmanuelle Caminade

  Aleph zéro

Les quatre protagonistes d'Aleph zéro font le bilan de leur vie en s'interrogeant sur l'existence, et leurs réponses respectives résument la seule alternative qui s'offre à l'homme : vivre pleinement en risquant et assumant des choix, y compris celui de hâter sa mort, ou se couler dans le moule d'un conformisme apparemment plus rassurant.
Et si Jérôme Ferrari ne prétend pas donner "une vision exhaustive de l'Univers", il réussit néanmoins, en dévoilant la part intime et secrète de ses personnages, à nous faire entrevoir l'homme dans sa globalité, l'homme qui, à lui seul, est un mystère.

Alors que Béatrice, son infortunée collègue au corps mutilé par la maladie, s'apprête à mourir dans l'indifférence générale, un jeune professeur de lycée n'ose pas, lui, saisir la chance de sa rencontre avec Anna et s'enferme dans ses contradictions et sa solitude en gaspillant son énergie à imaginer tous les possibles et à requérir la caution de la philosophie pour justifier sa lâcheté.

Incapable de s'extraire de l'enfance, "territoire de la peur" et  "du jugement", et de passer de la soumission à la décision, il se voit peu à peu devenir crapaud alors qu'il aurait espéré être mué en prince, et peine à trouver l'harmonie, à accorder ses mondes et à s'accorder avec le monde.

C'est avec un certain masochisme que le héros principal se complait dans "sa boue et son insignifiance" en appelant hypocritement à la rescousse la physique quantique pour démontrer qu'il n'y a pas place pour la volonté dans un monde qu'aucune action humaine ne peut altérer. A quoi bon se débattre pour sortir de son marécage quand, indifférent à notre existence, il continuera à tourner sans nous ? Et il faut avoir les yeux de l'amour pour éprouver de la compassion pour ce héros pitoyable et risible si peu doué pour la vie.

Mais si la vie est "un art où il entre une part de chance", la chance ne suffit pas, tant nous nous montrons aveugles. Pourtant, il faut parfois peu de choses pour éclairer "ce territoire irrémédiablement nôtre" mais qui attend  "pour se révéler", "une main qui guide", "quelqu'un d'extérieur"...

Aleph zéro incite ainsi à ouvrir des yeux étrangers sur notre monde familier, sur un monde qui court à sa perte, où, derrière l'illusion des apparences, règne l'indifférence, et qui n'aura bientôt plus rien d'humain : un monde de crapauds qui copulent et coâssent en choeur. C'est une invite à regarder l'autre et non à se contenter de chercher dans son regard son propre reflet, une invite aux rencontres.

 

Chez Jérôme Ferrari, la construction et le style s'adaptent toujours de manière remarquable au propos.

Dans ce roman non linéaire, quatre récits s'entrecroisent et s'éclairent l'un l'autre, précisant et complétant une histoire commune, riche d'occasions manquées, tout en la brouillant et l'enrichissant en lui donnant une dimension qui dépasse les simples histoires de ses quatre héros (on ne peut s'empêcher de penser au Quatuor d'Alexandrie (1)).

Et cette construction circulaire qui côtoie l'infini à l'image du destin, d'où émergent cependant des trajectoires de vie, donne le vertige !

La narration passe imperceptiblement d'un personnage à l'autre et du rêve à la réalité, mêlant passé, présent et avenir en évoquant ce qui aurait pu être ou ne pas être et illustre parfaitement le caractère à la fois volontaire et aléatoire de l'existence. Toujours "en équilibre" sur la "ligne de crête", l'auteur s'approche d'abîmes insondables et nous plonge au coeur du mystère de l'Univers.

Grâce à un style varié, mais toujours fluide et même parfois bouillonnant, il nous entraîne dans le "fouillis" et la prolifération de la vie et de la mort. Tour à tour franchement comique, voire sarcastique, pour conter les tribulations d'un héros difficile à prendre au sérieux, ou d'une acuité corrosive pour dénoncer l'uniformisation et l'infantilisation en cours dans une société réductrice et mensongère, il sait aussi nous émouvoir en évoquant avec sobriété le dernier cours de Béatrice, ou nous apaiser avec le récit d'Anna, d'une sincérité et d'une simplicité lumineuses.

Une écriture pleine d'imagination qui réussit à faire visualiser l'infini des possibles (façon Smoking/No smoking (2)) et percevoir ce qui échappe à l'attention ou à la compréhension, un flot d'images, une musique dont émerge parfois une harmonie divine...

Aleph zéro est un livre court mais dense et magnifiquement écrit. Sombre et drôle, intelligent et lucide, débordant d'énergie et de sensibilité, ce premier roman éblouissant vient à notre rencontre et se retire en nous laissant son écume.

(1) Le quatuor d'Alexandrie, le chef-d'oeuvre de l'écrivain anglais Lawrence Durrell

(2) Smoking/No smoking, film d'Alain Resnais, d'après Intimate Exchanges, du dramaturge anglais Alan Ayckbourn

 

Aleph zéro, Jérôme Ferrari, Editions Albiana, janvier 2002

 

 

EXTRAIT n°1

( Ch.1 La théorie de Wigner, p.12/13)

(...)

«Je suis le soutien-gorge d'Anna». Voilà ce que je deviens au restaurant, après une dizaine de bières, deux whiskies, et une bouteille de vin du Cap lourd et sombre comme du bitume. Anna et Jean sont en train de discuter et moi je ne dis rien du tout. Je regarde, pour commencer, parce que je me rends compte que j'aime la regarder. Elle a une chaîne d'or autour de la cheville et ça me donne chaud. Et puis je vois la dentelle blanche de son soutien-gorge, un petit bout, et c'est une bonne idée pour cesser d'avoir des idéees érotiques absolument dégueulasses qui la forceraient à me détester si elle savait, alors, comme je ne peux pas chasser ces idées, je me chasse moi et je me laisse devenir tout doucement le soutien-gorge d'Anna. Je suis beau et souple, une pièce rare, et j'ai coûté la peau du cul. Qualité artisanale : esthétique et efficacité. Je suis écrasé par le poids de ses seins, le gauche surtout, qui est un peu plus gros que l'autre, et au centre de mon corps de dentelle, je sens une pointe de chair qui me pique délicieusement, et je suis chaud et humide parce que c'est l'été, une humidité charmante et parfumée, si parfumée que moi-même je sens bon, et je ne pense pas, je remplis bêtement et parfaitement ma tâche d'être rempli, dans le bonheur et le silence, rempli aussi d'une haine inoffensive pour la main qui me retirera, sauf si c'est sa main à elle, et j'en pousse un tel soupir que Jean et Anna me regardent d'un seul coup et me propulsent à ma vraie place. Je leur fais signe de ne pas faire attention et je me dis que j'étais idiot, que j'ai mal joué mon rôle et qu'un soutien-gorge ne gémit pas. Donc plus de soutien-gorge. Je suis la culotte d'A... Non ! Il faut arrêter ça tout de suite. Je suis moi et je n'ai pas fini mon assiette. Je n'aime pas Anna.

(...)

EXTRAIT n° 2

( Ch. 4 La ligne cachée dans un cercle caché dans une ligne, p. 67/69)

(...) Le temps manque et file tout droit, malgré l'ennui infini qui ne ralentit rien, le cylindre sombre des pièces d'artillerie lourde vers la Sarre et le gris continu de la ligne, les jeux de cartes et les mots d'amour et de confiance, nous allons vaincre, et tu me manques, et comment va notre petite, et tu me manques, et nous ne vaincrons pas, tu me manqueras encore pendant cinq ans qui courent tout droit et qui passeront sans que je puisse rien faire et qui m'arrachent aux panthères, aux fleurs d'Ylang, aux étreintes des métisses, et rien ne subsiste que le gris du stalag où tu me manques tant, ce jour de l'an 43, où nous posons fiers et étiques devant la tête de maure, ne subsiste qu'une fuite honteuse et la peur des obus de mortier parce que maintenant j'ai peur de mourir, même si c'est déjà fait, malgré la victoire, malgré le retour, je ne peux plus tenir sur la crête, il n'y a plus de cercle pour que tout revienne, et je suis vieux maintenant, oui , mon village me manque, et rien qui subsiste même si je tâche de regarder encore vers la Sarre le long de la ligne, je m'accroche aux canons, ils ne sont pas encore venus, je veux les attendre et m'ennuyer encore, mais si, c'est ainsi, cela fait longtemps qu'ils sont venus et repartis, et il faut courir le long de la ligne, regretter le stalag, même le stalag, et les rations offertes pour pouvoir fumer, comme à vingt ans dans le désert syrien, pour être beau avec une cigarette, et plus loin encore les panthères qui ronronnent et le parfum des femmes et au bout de la ligne, déjà, je suis mort depuis longtemps, et toi aussi, au moment ou nous entendons tous, avec une terreur que nous ne soupçonnions pas, le rugissement des Panzers, mais qu'il revienne, le rugissement des Panzers, et avec lui, la vie et les coups de bâton de mon père mort depuis si longtemps, et ton voile de Samarie, et surtout pas ce moment où je me retrouve dans

      cette chambre d'hôpital où j'attends qu'on le ramène de ses examens. Elle n'est pas si laide, juste blanche et impersonnelle, il ne faut pas trop demander. Je ne sais pas pourquoi on lui fait des examens. Il doit y avoir une sorte de loi de rendement des malades dans les hôpitaux, il faut donner du sens aux machines. On aurait pu l'en exempter parce que lui, il n'est pas malade, il est vieux et il meurt, c'es tout. C'est pour ça que j'ai demandé une journée de congé au lycée. Je vais fumer une cigarette dans le couloir. C'est long. Je me surprends à désirer partir. Et puis finalement, il y a le cliquetis des roues du chariot et on le ramène dans sa chambre. Je le vois tel que je ne l'ai jamais vu, tel que je n'ai jamais pris la peine de le regarder. Il est encore inconscient mais, dans son agitation, il a rejeté le drap qui le recouvrait. Les infirmières s'en foutent, ça ne fait pas partie de l'examen, la position du drap. Je vois ses jambes blanches, si maigres, et puis l'élastique de sa couche. J'ai combattu sur les champs de bataille. Sa tête est posée de profil sur l'oreiller. Les mèches de cheveux blancs sont fines et rebelles au-dessus du tracé bleu des tempes, dans la peau transparente. Il y a un filet de sang qui coule de la bouche jusque sur le coussin. Pendant une bataille ou un assaut, il ne faut jamais s'écarter de sa trajectoire, mon petit. Si une balle ou un éclat d'obus est pour toi, c'est trop cynique de les renconter justement parce que tu essayais de les fuir. Mieux vaut continuer tout droit, la tête haute. Mais tout droit, ça t'amène ici. C'est le problème. Il cassait des bûches sur ses genoux, il connaissait le frémisement puissant des étalons et puis il souriait tout le temps et maintenant il saigne beaucoup de la bouche. L'infirmière me dit que c'est normal, que c'est l'endoscopie. Ce que j'ai envie de faire, c'est d'enfiler un tuyau dans son cul, à elle, sous les yeux impassibles du monde. Et après je lui dirai «c'est normal» et je couperai ses lèvres. Mais je sors fumer une cigarette.

(...)

EXTRAIT n° 3

( Ch. 5 L'art des rencontres et des écumes, p. 102/104 )

(...)

Tout cela, bien sûr, je l'ai vécu et, dans un sens, pensé, mais aussi, en même temps, je ne peux pas dire que je l'ai pensé, pas plus qu'on ne dirait de quelqu'un qui épelle correctement un mot dont il ne connaît pas le sens qu'il parle. Quelqu'un, je l'ai dit, m'a appris à prononcer les mots sans me donner de leçon, sans rien m'expliquer, sans savoir non plus le premier mot de cette histoire qui est d'abord la sienne, pourtant, parce que c'est lui qui m'a appris. Lui aussi, il a éclairé sans le vouloir quelque chose qui n'est qu'à moi et il m'a fait comprendre que c'était cela , une rencontre. Et moi ,donc, je dois bien éclairer quelque chose en lui et je sais que je le fais mais je ne sais pas ce que j'éclaire. Peu de temps après l'avoir rencontré, nous dicutions dans le bar où nous nous retrouvons d'habitude, et puis j'ai soudain eu envie de faire un geste que je ne fais jamais; je voyais ses mains sur la table, comme des objets encombrants et inutiles, et il y avait là soudain une telle puissance émotive, non pas triste mais simplement émotive, que j'ai posé mes deux mains sur les siennes, bien à plat, comme pour recouvrir le plus de surface possible. C'est un geste que je fais tout le temps, maintenant, un geste qui fait partie de moi, qui émane de moi, non, mais du point d'intersection où nous nous rencontrons. Ce jour-là, comme presque tous les jours, il semblait complètement à côté de la plaque, mais quand je l'ai touché, il en fut comme saisi par la grâce, la joie même ( et c'était terriblement délicieux de voir ce qu'un de mes gestes, un seul geste simple et bêtement spontané pouvait bouleverser comme ça ) et il me demanda :

« Tu sais ce que ça veut dire, kaïros ?

- Non. Dis-le moi. C'est grec ?

- Oui, oui ...mais ça ne se traduit pas comme ça ... enfin si ! On peut, là, comme ça, on peut dire « occasion », oui, « occasion », mais on perd des choses... C'est le plus beau concept, tu vois, le prince ... ça désigne un art ... un art où il entre une part de chance, tu vois, un art spécial, pas bien net... sans la chance, au moins un tout petit peu, ça ne marche pas ...mais la chance suffit pas non plus, bien sûr, non, ce serait pas du tout intéressant... disons, c'est l'art de profiter des rencontres, oui...il faut d'abord une occasion, là, c'est la chance, et puis quelqu'un qui guette, qui a l'art de reconnaître l'occasion, qui se laisse saisir, donc ... voilà... ce qui fait que, du coup, ce n'est pas la chance le plus important, c'est pour cela que c'est un art... Qu'est-ce qu'il y a de beau ? Tu vois ... poser la question et savoir entendre la réponse, même petite, même minuscule...il faut beaucoup de force avec le kaïros, beaucoup de tension mais c'est pas le ... bon, c'est pas clair... - mais ça te dit quelque chose ?

- Oui. Vraiment oui.

- Tu vois ... tes mains, par exemple... chance, affût, force... C'est ça ...

-Oui. »

(...)

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Publié dans Fiction

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urgence plombier paris 11 26/01/2015 19:46

J'apprécie votre blog , je me permet donc de poser un lien vers le mien .. n'hésitez pas à le visiter.
Cordialement

Renucci François-Xavier 08/09/2009 21:48

Madame Caminade,
un simple remerciement, lire votre présentation de ce roman et vos trois extraits a été un grand plaisir : je me rends compte que j'avais "oublié" ce roman, que j'ai aimé pourtant.
D'où maintenant le désir de le lire à nouveau.
Nous en parlerons justement lors du Club de lecture corse organisé avec la librairie All books and co à Aix-en-Provence, le jeudi 22 octobre, entre 17 h 30 et 19 h. Si vous n'êtes pas là, j'aimerais pouvoir faire référence à votre billet, je suppose que cela ne vous pose pas problème !
Quelle aubaine de tomber ainsi sur des extraits, éclairés par un regard singulier, c'est pour moi une des meilleures modalités pour faire "tenir" le livre dans nos imaginaires.
Merci encore.

Emmanuelle Caminade 09/09/2009 11:55


Je compte bien me rendre à ce Club de lecture et j'aurai plaisir à y parler d'Aleph zéro . Bien entendu, au cas où j'aurais un empêchement vous pourrez y  faire référence à mon billet .