"Le meilleur reste à venir", de Sefi Atta

Publié le par Emmanuelle Caminade

le meilleur reste à venirEverything Good Will Come, premier roman de Sefi Atta, publié en 2005 vient d'être édité par Actes Sud dans sa traduction française, sous le titre Le meilleur reste à venir.

Si on ne me l'avait pas recommandé et envoyé, je ne l'aurais sans doute pas ouvert à l'étal d'un libraire.

C'est un livre épais à la couverture azurée d'où émerge, sculpturale, la beauté noire et lisse d'une jeune Africaine. ( Quand les éditions Actes Sud abandonneront-elles ce parti-pris déplaisant d'illustrer, et bien souvent de dénaturer, les livres qu'elles publient ?) Et, surtout, il y a ce commentaire, pour moi dissuasif, en quatrième de couverture :

« (...) un livre dans lequel le destin personnel dépasse le contexte historique et politique du Nigéria pour se déployer dans le sensible jusqu'au coeur de l'identité et de l'ambiguïté féminine ». 

De là à subodorer une saga africaine à emporter sur la plage dont les magazines féminins auraient conseillé la lecture, il n'y avait qu'un pas, et j'avoue que je l'ai franchi...


Le roman se déroule du début des années 1970 au milieu des années 1990, dans un pays à peine sorti de la guerre du Biafra où se succèdent les coups d'Etat militaires.

Il conte , par la voix d'Enitan, enfant d'une famille instruite et aisée de Lagos, le parcours qui fut nécessaire à cette jeune adolescente pour devenir adulte.


Evoluant dans un milieu occidentalisé et privilégié, à l'abri de la misère et des soubresauts politiques de son pays, l'héroïne ne perçoit ces derniers que comme l'écho irréel et assourdi des conflits opposant ses parents qui ne cessent de se déchirer.

Elle aurait pu se contenter de suivre la voie tracée d'une « fille à papa» : études en Angleterre, carrière de juriste au sein du cabinet d'avocats de son père et soumission à son mari, si elle n'avait eu l'opportunité de faire deux rencontres. Celle de Sheri, au sortir de l'enfance, une « demi-caste »* effrontée à la famille hors normes, devenue sa meilleure amie, et, au moment où, son père emprisonné, elle est brutalement rejointe par les réalités politiques et sociales, celle de Grace, une journaliste.


C'est donc le parcours initiatique d'une jeune fille devenant femme, puis mère, dont l'histoire personnelle est soudain dépassée par le contexte politique et social du Nigeria. L'histoire d'une révolte individuelle qui s'élargit aux autres femmes puis s'épanouit dans une lutte globale pour l'émancipation d'un peuple et d'un pays. Prise de conscience initiée par une maturation du regard porté sur ses parents et sur ses proches.

Et c'est justement ce qui m'a intéressée dans ce livre , le parallèle constant entre la sphère privée et  la sphère publique. L'héroïne y réalise pleinement les contradictions politiques et les ambiguïtés, tout autant féminines que masculines, à travers la découverte de la complexité de la vie de ceux qui l'entourent, à commencer par celle de ses parents qu'elle réussit progressivement à approcher dans leur globalité, de manière non réductrice.


Il s'agit d'une seconde naissance, d'un passage de l'obscurité à la lumière, de l'enfermement à la liberté, renaissance illustrée par la belle métaphore qui clos le livre.

Enitan devient en effet mère au moment où sa propre mère disparaît et cette maternité ne se traduit pas par la soumission prévisible à son mari mais au contraire par un engagement politique, une conquête de la liberté coïncidant avec la liberté retrouvée d'un père, également changé.

Un roman qui dépasse largement le problème de l'identité africaine ou même féminine et traite , tout simplement , de l'émancipation, de la liberté et de la responsabilité...


Le meilleur reste à venir n'est pas , à mon sens, un roman marquant, mais c'est un livre non dénué d'intérêt. Un roman d'une lecture agréable car joliment écrit, dans un style imagé, simple et léger, sans fioritures...


* métisse


Le meilleur reste à venir, Sefi Atta, Actes Sud, janvier 2009, traduction de Charlotte Woillez, 440 p., 23 €

 

 

 

 

Première page

 

Dès le début, j'ai cru tout ce qu'on me disait, même les plus purs mensonges, sur la façon dont je devais me tenir, en dépit de mes propres penchants. A l'âge où les petites filles nigérianes étaient des pros du ten-ten, le jeu où l'on doit taper des pieds en rythme et essayer de surprendre les autres avec de brusques mouvements de genoux, ce que je préférais, c'était m'asseoir sur la jetée et faire semblant de pêcher. Le pire, c'était d'entendre la voix de ma mère qui criait par la fenêtre de la cuisine : « Enitan, viens m'aider. »

 

Je rentrais en courant. Nous vivions au bord de la lagune à Lagos. Notre cour faisait environ un demi-hectare, et était entourée par une grande palissade qui glissait ses échardes dans les doigts insouciants. Je jouais tranquillement sur la rive ouest, car la rive est bordait les mangroves du parc Iyoki et une fois j'avais vu un serpent d'eau passer devant moi en ondulant. La chaleur, cette chaleur, c'est ce dont je me souviens en repensant à ces jours-là, un soleil dégoulinant et de rares brises. En début d'après-midi, on mangeait et on faisait la sieste : déjeune copieusement et dors comme un ivrogne. En fin d'après-midi, après avoir fait mes devoirs, j'allais sur la jetée, un tout petit embarcadère en bois que je pouvais arpenter en trois pas si je faisais des enjambées assez longues pour sentir les muscles de ma cuisse s'étirer.

Publié dans Fiction

Commenter cet article

Lorraine 28/03/2010 17:47


On m'a prêté et recommandé ce livre dont je n'avais pas entendu parler, et j'ai vraiment savouré cette lecture, intéressante sur le plan de l'histoire et de l'Histoire !
Je rejoins votre article, très bien rédigé !