"A l'aide ou Le rapport W", de Emmanuelle Heidsieck

Publié le par Emmanuelle Caminade

 

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Journaliste spécialiste des questions sociales, Emmanuelle Heidsieck aime aussi aborder ces problèmes dans des fictions, tentant de plus d'y renouveler les formes littéraires.

Son dernier livre, A l'aide ou le rapport W, est ainsi une sorte d'essai romanesque traitant de l'évolution des relations humaines se dessinant dans notre société. Un livre qui résonne comme un cri d'alerte et s'articule étonnamment autour d'un de ces rapports type dont les citoyens ordinaires ont rarement connaissance.  

Ce roman d'anticipation commence comme un mauvais rêve que le retour progressif à la réalité ne viendra pas dissiper. Il plonge en effet le lecteur dans un univers kafkaïen et l'infime décalage de deux ans adopté par l'auteure montre bien qu'un inquiétant processus est déjà largement engagé.


Un jour d'été 2015, un paisible professeur de droit à la retraite est arrêté sans ménagement à la sortie de son domicile par deux policiers. Son crime ? Avoir aidé ses voisins de ses judicieux conseils juridiques sans leur demander de contre-partie financière : coupable d'avoir sciemment enfreint la loi interdisant aide, don ou service à titre gratuit ! Depuis l'adoption de cette loi dite ADS, ces derniers sont en effet considérés comme des actes de concurrence sauvage quasiment «terroristes» car mettant en péril l'ordre social reposant sur une économie marchande.

Comment est-on arrivé à une telle inversion des valeurs qui constituaient les fondements de notre société, à faire de celui qui manifeste un comportement altruiste un «maniaque de l'ADS», un «déviant» ? C'est ce que l'auteure va essayer de montrer.   

 

Elle nous convie donc à l'élaboration de la partie II du fameux rapport préparatoire à cette loi devant préciser les différents délits et peines, puis présente brièvement la partie I inscrivant cette loi fantaisiste effrayante dans le contexte historique bien réel de «la mise au pas de (...) l'économie sociale et solidaire», citant notamment les directives de la Commission Européenne et les circulaires françaises ayant préparé le terrain dans les années 2000. Quant aux annexes reprenant les différentes auditions effectuées, elles vont permettre à l'auteure d'analyser comment on est passé «de la charité à la solidarité» et à L'Etat providence via la philosophie des Lumières, de s'interroger sur le nouvel essor du troc, sur les réseaux sociaux et le développement d'un «marché de l'amitié», tout en nous prévenant d'une interprétation abusive des travaux de Marcel Mauss sur le don à titre de justification anthropologique ou en constatant le retour ponctuel d'une politesse mais réintégrée dans le marché.

 

La scène initiale de l'arrestation, remarquable, est menée avec une distance comique certaine dans une écriture rapide et inventive. L'auteure semble vouloir plonger le lecteur dans un film : langue elliptique proche du scénario avec indications de mise en scène soulignant les effets recherchés, mouvements de caméra alternant plans larges et plans serrés (traduits notamment par des changements de point de vue narratif et de temporalité) avec focalisation progressive sur certains détails, et même références filmiques...

Puis, retour brutal en arrière. La fiction va rejoindre la banalité d'un quotidien professionnel, amical ou familial permettant au lecteur de se sentir plus directement concerné. Nous pénétrons ainsi dans le secret d'un bureau du ministère de l'Intérieur et assistons à la minutieuse rédaction (chapitre 2 à 19) de ce fameux rapport. Assorti d'«études de cas» très concrètes étayant une argumentation terrifiante, chaque délit est ainsi précisé, de celui de «réparation gratuite» au «conseil» en passant par le «délit d'aide à domicile» : une épineuse et délicate question englobant l'aide familiale. Et l'on cherche à escamoter cette gênante et véridique encyclique papale qui avait affirmé la suprématie du don sur le mérite.  

Les rapports détestables entre les deux hauts fonctionnaires chargés de cette tâche (A, un quarantenaire aux dents longues incarnant la tendance à venir auquel a été adjoint B, cinquantenaire représentant la vieille école à ménager hypocritement encore quelque temps), comme les lourdes recherches documentaires confiées à un «jeune stagiaire docile» dans lesquelles ces derniers puisent à loisir, n'étonnent guère car ils reflètent une réalité professionnelle qui a déjà cours. B tente à sa manière de résister en s'attachant à dresser un «lexique» recensant, ressassant ces automatismes langagiers témoignant des relations humaines de l'ancien système, mais il n'obtiendra pas son intégration au rapport, A le jugeant déjà tombé en désuétude .

Et l'écriture, toujours en partie scénarique, conserve son rythme et ne se départit pas de son ironie ni de sa richesse, utilisant digressions et citations explicites, jouant des initiales et des sigles pour accentuer la sensation de froideur relationnelle, ou de la présentation graphique pour intégrer divers documents...

 

Emmanuelle Heidsieck est dotée d'une grande finesse d'observation des comportements humains et connaît bien son dossier. Elle dresse un tableau très complet de la situation actuelle, analysant l'évolution récente de nos pratiques sociales, pointant les hypocrisies de nos gouvernants mais aussi nos propres contradictions. Et elle élargit son approche en inscrivant cet individualisme forcené, ce reflux de l'intérêt général au profit de l'intérêt particulier, dans le mouvement des idées.

Comme Roberto Ferrucci l'avait fait dans son livre Sentimenti sovversivi/Sentiments subversifs au sujet de l'Italie des vingt dernières années, elle montre bien comment ce qui a longtemps été considéré comme un comportement normal peut progressivement être vu comme subversif, la simple humanité devenant ici un délit tandis que les comportements «désinhibés», décomplexés, voire délatoires sont valorisés. Elle nous met ainsi en garde contre l'accoutumance à ces petites fissures qui s'accumulent sans qu'on y prête vraiment attention, rendant ensuite toute résistance difficile.

Sa construction narrative ne manque pas par ailleurs d'habileté, même si l'ajout du lexique complet à la suite du rapport fait double emploi, et si la pirouette de l'épilogue (chapitre 23), peu imaginative, s'avère décevante. Mais on peut regretter que la fiction prenne parfois une tournure un peu démonstrative.


Plus essai que roman, A l'aide ou le rapport W  n'en perd pas pour autant son intérêt mais les qualités d'écriture d'Emmanuelle Heidsieck gagneraient aussi, à mon sens, à s'exprimer dans un roman à part entière.

 

 

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A l'aide ou le rapport W, Emmanuelle Heidsieck, éditions Inculte/Laureli, 21 août 2013, 142 p.

 

(Article paru préalablement sur le site de La Cause  littéraire , le 22/08/13)


 

 A propos de l'auteure :

 

Emmanuelle Heidsieck  est née en 1963.

Diplômée de droit et de sciences politiques, elle est journaliste et écrivain. Elle a déjà publié, avant celui-ci, cinq romans mêlant recherche littéraire et questions politiques et sociales : Territoires interdits (Syros, 1995), Bonne année (Du Toit, 1999), Notre aimable clientèle (Denoël, 2005), Il risque de pleuvoir  (Seuil, 2008) et Vacances d'été  (Laureli/Léo Scheer, 2011).

 


 

 

EXTRAITS :


1.

 

p 7/10

 

Les deux hommes l'attendaient calmement à la sortie de l'immeuble. Il n'y a pas eu de poursuite, de bagarre. Ils étaient en uniforme, le prirent par le bras, chacun d'un côté, on ne se débat pas dans ces cas-là. La voiture de police était garée devant, quelques mètres à parcourir, menottes avant d'être poussé à l'intérieur, entre les deux hommes, le flic au volant ne se retourne pas, il démarre en trombe. Coup d'accélérateur, à cet instant, on réalise qu'ils prennent l'affaire au sérieux.

(...) 

 

«Nom.

- Birkwgzanst.

- Ce n'est pas possible, c'est toujours sur moi que ça tombe. Allez-y, épelez.

- B I R K W G Z A N S T

- Oui, c'est bien ça, on a vos mails : c.birkw... c'est imprononçable ... @free.fr, c'est marqué là. Vous êtes complètement inconscient d'écrire des choses pareilles, aucune méfiance, complètement malade, je ne vois pas bien ce que va pouvoir raconter votre avocat, le délit est constitué, on a des dizaines d'e-mails qui l'attestent, jamais vu un salopard qui ne fait pas gaffe à ce point. Bon, ce n'est pas mon problème. On va venir vous chercher, ils vont vous mettre en garde à vue, au dépôt. Les voilà.

- C'est pour C Birkw... ça se prononce comment ? C'est lui ?

- Oui, c'est C Birk..., je n'y arrive pas, on sen fout, c'est lui, c'est C. »

 

C'est le coup du « KWGZ », j'en ai bavé, dans ma vie, avec ce nom. Par contre, Charles, j'aimais bien, «e» muet, «s» muet. «Charl». Bon, ce n'est pas le sujet. Il faut que je me sorte de ce trou. Qu'est-ce que je fais là ? Qu'est-ce qu'ils vont me faire ? Ce n'est pas possible. Je vais finir ma vie en prison ?

 

 

2.


p.18/19


(...)

 

Pour faciliter la tâche des policiers qui pourraient se montrer peu enclins à menotter des personnes tranquilles, parfois âgées, souvent souriantes, jamais armées, une fiche technique du profil du maniaque de l'ADS a été adressée à tous les commissariats :

 

«Le comportement altruiste masque et indique des problèmes d'identité, des traumatismes dans l'enfance, le besoin malsain de se faire aimer. Cette tendance à vouloir secourir est un moyen suspect de se rassurer ( «il est plus malheureux que moi») qui s'apparente à un désir de toute-puissance, de manipulation. C'est une façon d'obliger autrui, de l'abaisser, de le placer en position d'être redevable. Il s'agit donc d'un processus parfaitement égoïste et pervers : recherche de gratification, renvoi d'une image positive de soi-même, qui permet de ne pas s'arrêter aux échecs et méandres de sa propre existence. Les travaux psychiatriques ont abouti à une typologie de ce genre de maniaques, à partir d'études de cas, il apparaît nettement que le plus difficile à démasquer sur l'échelle de l'altruisme est le «dévoué». Attention à ne pas passer à côté, celui-ci semble ne vouloir tirer aucun parti de son attitude, il est particulièrement dangereux car très détaché, malin, dominant la situation. Comme les autres, pourtant, il est autocentré, déviant».

 

Les flics les plus rétifs se dirent qu'il y avait du vrai. On ferait le boulot, sans discuter.

Publié dans Fiction

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