Au-delà des murs, récit inédit de Ben Boukhtache

Publié le par Emmanuelle Caminade

Je me suis attablé à la terrasse d'un café en compagnie de mon chien. J'ai sorti un bloc à lettres, commandé une consommation, et au bout d'un moment commencé à écrire. A la table voisine, deux hommes discutent, l'un cheveux grisonnants, lunettes rondes, l'autre une casquette blanche vissée sur la tête. Ce dernier m'interpelle : «Vous avez un beau chien, c’est un Berger des Pyrénées ?

-Oui…

-J’adore cette race de chiens, intelligents, affectueux… paraît qu’ils ont été utilisés durant la guerre de 14-18 pour acheminer le courrier d’une tranchée à l’autre, car ils étaient en capacité de se faufiler sans attirer l’attention de l’ennemi… Comment s’appelle-t-il ?

-Pile ou face, mais pour faire plus court on l’appelle « Pilou ». L’autre consommateur aux lunettes rondes m’interpelle à son tour : «Je vous reconnais, je vous croise souvent aux Puces le dimanche matin, en train de chercher des livres. Quel est votre style de littérature ?

-N’étant pas très érudit, je ne cherche rien de particulier, je me fie simplement à quelques valeurs sûres qui m’inspirent, auteurs ou éditeurs : Maspero, par exemple…

-Vous écrivez ?

-Non, en fait je m’y essaie car l’écriture me fascine, mais l’exercice est ardu, je rencontre très vite mes limites et mon admiration pour les écrivains n’en est que plus grande » C’est alors que désignant l’homme à la casquette attablé à ses côtés, il me dit : « puisqu’on parle d’écrivains, je vous en présente un : Abdel Hafed BENOTMAN, qui vient de publier « Marche de nuit sans lune », un roman écrit en prison.

 -« en prison ?.....

-Oui, j’ai passé 17 ans en prison (il a 48 ans)

-17 ans ! tu as tué quelqu’un ou quoi ?

- Rassures-toi, jamais de sang : braquages de banques avec pistolet en plastique et grenades façonnées avec de la pâte à modeler…

-Tu es algérien, marocain, tunisien?

-algérien

-Moi aussi, français d’origine algérienne. Je m’appelle Ben …. Et comment t’est venue l’idée d’écrire?

-En fait c’est mon 4ème livre (Les forcenés, Eboueur pour l’échafaud, les Poteaux de torture). L’idée m’est venue à l’époque où le journal Libération publiait des annonces qui s’appelaient «sandwich». J’ai écrit et reçu en retour pas mal de réponses. J’avais compris que pour être davantage respecté des gardiens, il fallait du courrier, qu’il existe au dehors des liens, des relations…et puis l’écriture a fait son chemin. Je suis issu d’une famille qui habitait le VI, un quartier assez bourgeois. A l’école j’avais de bons professeurs et je me débrouillais assez bien en français, ensuite la mémoire enfantine m’est revenue. A travers mes livres, j’essaie simplement d’explorer le terrain social, les relations humaines, et d’écrire sur la population carcérale. Ceci dit, je ne suis pas allé m’acheter un costume d’écrivain à la boutique du coin….

-J’imagine qu’en prison, on ne doit pas avoir le même rapport à la liberté?

-Mais la prison elle existe aussi à l’extérieur, parmi les plus démunis, les handicapés, les vieux….

-Oui, c’est vrai….. finalement quelle part de liberté nous reste-t-il? Toujours soumis à son patron, à sa famille, aux fins de mois difficiles, aux autres….

-La liberté est un état d’esprit. En prison j’ai refusé le travail sous-prolétarisé, refusé la conditionnelle; je ne veux rien devoir, je suis athée …et je suis aussi pour le droit à la paresse…

-Tu sais, Hafed, je viens d’un milieu difficile où mes amis d’enfance sont tombés dans la drogue, la prison… toujours à la marge quoi… la plupart d’entre eux ne sont plus de ce monde. A peine âgés de 10 ans, nous avions compris que pour nous la vie serait plus dure. Et finalement, ce qui m’a empêché de tomber moi aussi dans la délinquance, que j’assimile pourtant à une forme de révolte, c’est simplement la peur. Et puis, j’ai eu une grande chance : celle de rencontrer un monsieur d’origine juive et dont les parents avaient fui le nord de la France pour se réfugier dans le Sud. C’était une famille d’éducation bourgeoise, très cultivée, et qui me recevait quotidiennement dans leur belle demeure, avec une bienveillance, une gentillesse et une humanité que je n’oublierai jamais. En quelque sorte des exilés, comme ma famille, qui comprenaient sans jamais parler de guerre. Aussi par respect aux conseils et aux encouragements que ce monsieur me prodiguait sans cesse, je fis l’effort de bien me comporter et, petit à petit, je me suis construit une morale, disons une éthique du vivre ensemble.

-Non, me répondit Hafed en me prenant la main, tu as été intelligent et saches que les rencontres dans une vie sont primordiales… Son ami l’interrompt alors d’un : «Hafed, il faut y aller» et, se tournant vers moi, il ajouta : «ce soir nous animons une discussion-débat autour du livre d’Hafed, tu es chaleureusement invité». «Ben» me dit Hafed, prends soin de toi, et à bientôt, inch’allah».

Nous nous quittâmes sur ces mots, non sans se promettre de nous revoir le plus tôt possible. Je le regardais partir, admiratif qu’après 17 ans de prison il ait conservé une telle énergie, sans manifester ni haine, ni revanche, ni rancune, assumant ainsi pleinement sa dette et sa responsabilité.

 

        

( Texte publié par l'auteur le 12-09-08 sur le site de Mediapart )

Publié dans Récit - carnet..., Inédit

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