"Autopsie des ombres", de Xavier Boissel

Publié le par Emmanuelle Caminade

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Autopsie des ombres, mystérieux et envoûtant roman aux puissantes harmoniques ne raconte pas une histoire neuve mais Xavier Boissel y ose une nouvelle mise en forme d'un sujet éternel, construisant, pour sa première fiction se déroulant sur fond de guerre dans l'ex-Yougoslavie, une complexe  architecture enchâssant les morceaux d'un récit éclaté dans laquelle il déploie une belle langue poétique et musicale qui se réfracte dans les nombreux emprunts (1) et hommages à ses prédécesseurs dont le texte est tissé.

«C'est toujours la même histoire», celle des hommes, marquée par la violence de la mort, une histoire qui se répète au fil du temps, sous des formes diverses, que ce soit la grande, parée de ses mythologies, ou celle des individus oubliés, vaincus de l'Histoire auxquels les écrivains peuvent redonner leur singularité et leur mystère par leurs fictions.

Au-delà de cette intervention militaire soi-disant «neutre» menée par les forces d'interposition, dans laquelle s'est engagé le jeune héros casque bleu, au-delà des faux-semblants de ce monde moderne occidental urbain, uniformisé et aseptisé, divertissant, dont il semble issu, il y a tout un monde obscur, invisible, énigmatique. Un "arrière-fond" dont seuls parfois l'extrême solitude et le silence dans lesquels enferme une profonde douleur permettent d'entendre la puissante mélodie, celle que Rainer Maria Rilke appelait la "mélodie des choses" : la grande mélodie de l'univers composée de mélodies particulières infinies.

Son héros désormais totalement mort à ce monde réel fallacieux depuis son retour de Bosnie, et comme retranché de lui-même, l'auteur peut disséquer à loisir ces ombres portées par la lumière, creuser sous ces "vérités de surface" pour plonger avec lui, comme Conrad, au coeur des ténèbres. Explorant ce dilemme entre l'apparence et la réalité, il suscite une réflexion sur la présence de l'homme au monde qui l'entoure, sur sa place dans ce dernier. Et Xavier Boissel ne se contente pas d'une autopsie faisant émerger un questionnement philosophique, il semble aussi ériger une sorte de tombeau poétique, un somptueux mausolée à la fois singulier et collectif rendant, entre autres, hommage à Rilke (2) et à Herman Melville (3).

 

Dans ce livre dont plusieurs personnages portent des noms d'animaux - et notamment un sergent-chef agonisant celui d'un chien tandis qu'un «beauceron» abattu semble appartenir à l'espèce humaine -, les liquidations canines par «mesure épidémiologique» ressemblent à bien des génocides et la souffrance du questionnement départage l'homme de l'animal. Le héros, Pierre Narval, dont le patronyme renvoie à un autre cétacé - spectre blanc confrontant l'homme à sa condition, à l'abîme infini du néant - plonge dans le mutisme au sortir de sa «petite expérience guerrière», vécue comme une saison en enfer : une aventure où il fut trompé par une institution faisant preuve d'une «empathie délétère pour les vainqueurs», et dont il remporte le regard de ceux qu'il a «floués» leur faisant croire qu'il les protégerait. Une aventure où il prit conscience de la matérialité de la mort, de sa propre mort, dans une enclave en ruine désertée de ses habitants – à l'exception de quelques cadavres abandonnés parfois à la pourriture. Et, ayant dû, sur ordre, recourir à son arme pour tuer un chien errant, il a le sentiment d'avoir franchi la ligne séparant la barbarie de la civilisation.

Ne pouvant se réadapter à la grande ville ni se dissoudre véritablement dans le «ressac des habitudes» qui tissent la «trame du quotidien», il se noiera dans l'alcool avant de fuir «la mise en coupe réglée du visible» au volant de son Opel, à la rencontre de «la nuit du monde». Jusqu'à ce que, désireux de trouver une place pour «rester vivant jusqu'à la mort», il se décide soudain à remonter à la source, quittant l'autoroute pour s'enfoncer dans la campagne, un chemin de terre le conduisant au «terme du voyage»...

Comme Herman Melville - écrivain qui sombrera à trente-sept ans dans un long silence et mourra quasiment oublié du public, ce héros a le goût du naufrage et, «toutes questions éteintes», il se laisse «dériver comme un bâton au fil de l'eau sous le ciel, vide». C'est un «homme qui plonge», tel un grand cachalot, en ressassant un vers de L'Infini de Giacomo Leopardi : "E il naufragar m'è dolce in questo mare" (4). Mais si cette histoire est bien le récit d'un naufrage, tout espoir n'est pas anéanti, l'auteur ne se prononçant pas sur son issue : «de ces ténèbres surgira peut-être une promesse (un rêve ?)».

 


Le récit des tribulations du héros après son retour constitue la structure principale du roman sur laquelle se greffe un deuxième récit en trois longs flashes-back retraçant de manière non linéaire, et toujours par la voix d'un narrateur extérieur, son aventure bosniaque depuis son départ. Deux récits entremêlés dans un constant va-et-vient entre présent et passé dont le morcellement correspond bien à la psyché émiettée d'un héros hanté par les scènes et les images de sa guerre et envahi par les réminiscences de ses lectures - auxquelles s'ajoutent sans doute aussi celles du narrateur. Un narrateur qui le dépouille de son identité dans le premier récit (où Pierre Narval ne se demande même plus qui il est mais «si» il est), ne le désignant plus que d'un pronom ou plus largement par «l'homme», ses actes comme son environnement étant décrits de manière beaucoup plus distancée.

Cet enchâssement de récits est par ailleurs harmonieusement disposé à l'intérieur d'un très court récit en italique venant l'encadrer comme les deux valves d'une coque. Il s'agit du passage d'un jeune couple sur un pont symbolique surplombant un fleuve à l'écoulement imperturbable, Roméo et Juliette modernes fauchés par un sniper, dont nous recueillons le dernier soupir. «L'amour ni la peur ne sont une issue». Et cet épisode capital est repris au milieu du livre, dans le deuxième flash-back vibrant qui semble en constituer l'acmé, le narrateur y recourant soudain à l'intensité du "tu".

Un "tu" à la proximité très compassionnelle, doté d'une grande musicalité, qui n'est pas sans évoquer celui qu'avait employé Jérôme Ferrari pour s'adresser à son héros anonyme dans un roman au titre (Un dieu un animal) tiré de la transposition cinématographique d'Au coeur des ténèbres (la nouvelle de Conrad). Et ce d'autant plus, qu'au-delà d'une certaine parenté thématique, l'écriture à la fois très visuelle et musicale de Xavier Boissel, sa maîtrise de la ponctuation, rappelle un peu parfois, quand elle prend de l'ampleur, le style de cet auteur.

 

Très belle architecture de mots, ce court et dense roman s'inscrit de plus entre deux phrases identiques comme entre deux «blocs de pierre» : oui, «c'est toujours la même histoire». Mais entre ces deux phrases, il y a place pour chaque livre singulier, pour chaque vie...

1) Et notamment à Han Magnus Enzensberger, écrivain et poète allemand auteur de Perspectives sur la guerre civile et du recueil de poèmes Mausolée

2) Cf Le livre de la pauvreté et de la mort, poème de Rilke dont est extraite une des citations en exergue : «Donne à chacun sa propre mort» :

 http://www.pierdelune.com/rilke1.htm

3) http://www.larousse.fr/encyclopedie/personnage/Melville/132655

4) 

L'Infinito

 

empre caro mi fu quest’ermo colle,
E questa siepe, che da tanta parte
Dell’ultimo orizzonte il guardo esclude.
Ma sedendo e mirando, interminati
Spazi di là da quella, e sovrumani
Silenzi, e profondissima quiete
Io nel pensier mi fingo; ove per poco
Il cor non si spaura. E come il vento
Odo stormir tra queste piante, io quello
Infinito silenzio a questa voce
Vo comparando: e mi sovvien l’eterno,
E le morte stagioni, e la presente
E viva, e il suon di lei. Così tra questa
Immensità s’annega il pensier mio;
E il naufragar m’è dolce in questo mare.
 

                                     L'Infini

Toujours elle me fut chère cette colline solitaire
et cette haie qui dérobe au regard
tant de pans de l'extrême horizon.
Mais demeurant assis et contemplant,
au-delà d'elle, dans ma pensée j'invente
des espaces illimités, des silences surhumains
et une quiétude profonde ; où peu s'en faut
que le cœur ne s'épouvante.
Et comme j'entends le vent
bruire dans ces feuillages, je vais comparant
ce silence infini à cette voix :
en moi reviennent l'éternel,
et les saisons mortes et la présente
qui vit, et sa sonorité. Ainsi,
dans cette immensité, se noie ma pensée :
et le naufrage m'est doux dans cette mer.

Giacomo Leopardi (1798-1837)

 

( Article publié sur La Cause littéraire  le  8/10/13 )

 

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Autopsie des ombres, Xavier Boissel, Inculte, juillet 2013, 160 p.

 

A propos de l'auteur :

Xavier Boissel est né à Lille en 1967. Il contribue régulièrement aux ouvrages du collectif inculte et a publié en 2012 un essai remarqué, Paris est un leurre (inculte).

 

EXTRAITS :

 

p.9

 

C'est toujours la même histoire.

Au dehors, le silence n'est pas la loi. Chuchotements de conjurations nocturnes, de crimes aveugles, la blessure des corps est inguérissable. Battement de cils, respiration rythmée, comme pour mieux sentir l'écoulement du temps, le jeune homme, à ce moment-là, n'est plus qu'un spectre. Il est comme à la veille de ne jamais partir, sur la frontière. La jeune femme vient de rendre son dernier souffle.

(...)
 

p.48/49
 

(...) Narval traversa l'artère, s'agenouilla auprès du cadavre qu'il regarda longuement et comprit que cette génuflexion avait quelque chose de profane. Le chien baignait dans son sang, en position foetale, les yeux grand ouverts, inhabités, vides, comme deux lacs asséchés. La langue pendait à travers la gueule écumante, les lèvres retroussées dévoilant les crocs nus de la bête et il y avait de l'ambiguïté dans cette ultime grimace qui hésitait entre le rire – non pas celui de la dérision morbide, mais un rire d'anathème – et quelque chose de plus inquiétant, comme si l'animal eut été le dépositaire d'un secret qui n'existait pas. Et, tandis qu'il regardait, fasciné, sur le flanc au pelage imbibé de sang, la plaie béante et froncée d'où se répandait une masse de chair informe, flasque et visqueuse, striée de traces laiteuses, le soldat Narval eut alors la vision d'une autre plaie, celle du sergent-chef Barbet agonisant, atteint sous son gilet pare-balles – la cage thoracique traversée en diagonale de haut en bas – par la balle d'un sniper, le torse troué, la peau déchiquetée comme un tissu que l'on déchire avec maladresse (...)
 

p.78/79

 

(...) Tu cours vers ce moignon d'hôtel en ruines, tu en traverses le hall silencieux comme une cathédrale, tu montes les escaliers de pierre où s'abiment les lourdes rafales de vent, et quand tu arrives au dernier étage, que ta route te conduis dans la plus grande chambre où plus rien n'a résisté aux morsures des tirs d'obus, aux pillages aveugles, chaque fois, tu fais une halte pour reprendre ta respiration, regarder fuir, affollées, dans un cliquetis de griffes entrechoquées, les colonies de rats qui ont pris quartier dans le canapé défoncé, humer l'haleine fétide du jour qui suinte des murs balafrés, songer à l'envi à la sombre litanie des trahisons poisseuses, à la veulerie des marchandages douteux qui ont fait la substance obcène de cette guerre, la matière-même de ses crimes, de son vice, et puis, tu remues ton corps engourdi, tu marches sur les douilles et les bris de verre qui jonchent la moquette déchiquetée (ils crissent comme ces mollusques qu'on écrase sur le sable), tu écartes du bras l'entrelacs des fils et autres cables qui flottent comme des pendus, tu diriges tes pas vers la plus haute fenêtre, celle qui donne, presque à la verticale, sur le pont qui enjambe la rivière qui coule à gros bouillons , avec au loin, les collines qui surplombent la ville, et plus loin encore, la forêt qui parfois s'embrase, tonne de toutes ses pièces d'artillerie, (...)

 

p.133/134

 

(...) La nuit, parfois, ses yeux cherchent dans les profondeurs opaques des arbres, en contrebas, la carcasse de la 403 à l'abandon, et quand ils la trouvent, il allume la lampe de poche, s'amuse à en projeter le faisceau sur son fantôme (et l'on dirait ainsi un gigantesque insecte, avec ses phares comme des yeux monstrueux et la gueule épouvantable de sa calandre édentée), éteint la lampe de poche, et des portions de chrome pas encore rongés par la rouille luisent ainsi à la clarté de la lune, qui découpe sur elle un halo lugubre – mais il préfère penser qu'il s'agit là d'un tombeau, celui d'une civilisation déchue, à la fois proche et lointaine, morte de sa propre victoire. Alors, il s'enroule dans la vieille couverture, écoute craquer les branches, respire à pleins poumons l'arôme des pins qui crépitent, et regarde l'autre côté de la nuit, l'autre côté du rêve – le ciel parsemé d'étoiles.

Le jour, il quitte la grange, par moments, pour de très longues promenades à travers bois. Il ne cesse de parler aux animaux, aux oiseaux; mais souvent, il monte sur ce qui reste du toit, et ses yeux aigus scrutent au creux de la vallée l'horizon vide, frangé d'incertain. Peu importe, en vérité, que quelque chose doive arriver, que quelque chose doive advenir.

(...)

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Publié dans Fiction

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