"Autrefois Diana", de Jean-Baptiste Predali

Publié le par Emmanuelle Caminade

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Après Une affaire insulaire  qui évoquait la "génération perdue" des nationalistes, Jean-Baptiste Predali remonte le passé en s'intéressant  à l'occupation italienne de la Corse pendant la deuxième guerre mondiale dans un second roman intitulé Autrefois Diana.
C'est un livre tout à fait passionnant car l'auteur évoque cette période mal connue, dont beaucoup ont une image simplificatrice mensongère, non en journaliste politique mais en écrivain jouant des atouts que lui donne la fiction, mettant  en branle mythes et symboles et utilisant la langue pour créer une atmosphère signifiante, ce qui lui permet d'aller plus loin dans l'analyse en se livrant même à une sorte de psychanalyse du mal corse.

Un jeune Corse qui étudie le droit sur le continent revient en vacances chez sa mère dans la ville de son enfance, Borgu-Serenu, où il  a trouvé un emploi pour l'été jusqu'aux fêtes du 15 août. Il s'agit de trier et de remettre en état le «fonds Petri» - la bibliothèque de Diana et la correspondance – à l'abandon dans les sous-sol du musée : tout ce qui reste de «la geste» d'une «famille anoblie»  qui régna sur la région  jusqu'à sa chute après la libération de la ville en 1943.
Mais personne ne semble vraiment avoir intérêt à ce que remonte à la surface cette «part de mémoire collective» rapidement occultée et remaniée, à commencer par sa mère. D'anciens acteurs et témoins de l'histoire - la ville entière même -  font entendre leur voix pour dissuader le jeune étudiant de son entreprise, tous à l'exception d'un fidèle admirateur de Diana, Laurent Vero  qui s'attache, lui, à orienter ses travaux.

 

Dans la «touffeur» d'une ville plombée par le sirocco, dans un climat feutré et menaçant de décomposition et d'esquive où affleure la violence de la peur et des rancoeurs, le héros, «naïf» et curieux, obstiné, soucieux de «descendre  au fond des choses»,  remuera pourtant le passé.
Ecoutant et questionnant ceux qui viennent l'interrompre dans ses travaux tout en  naviguant entre livres et correspondance, il sera vite amené à consulter les journaux et revues d'époque, les «documents prescrits» de «l'armoire en fer» et à s'aventurer à l'extérieur au mépris des avertissements. Il s'acharnera à retrouver d'autres acteurs et témoins, à chercher  la vérité «qui erre  entre» l'Institution Sainte-Marie – abritant la chapelle de la famille Petri - et la  Brasserie du Cours, refuge des communistes.
Le héros reconstituera ainsi approximativement l'histoire  de Diana et de son frère, les deux derniers représentants de cette famille de Seigneurs brutalement éteinte, notamment pendant ces dix mois d'occupation de la ville, ainsi  que celle d'un certain Vindetta (Vengeance), héros populaire déchu ayant participé activement à sa libération, et, ce faisant, il éclairera  surtout le trouble d'une période : l'invasion et l'occupation par des troupes fascistes dont la langue était si proche,  la collaboration plus ou moins manifeste de certains, l'insurrection et la libération de la ville par des Corses qui n'étaient pas «tous  bandits d'honneur» (1) et  l'épuration étonnamment sélective malgré un grand procès irrédentiste...

Cherchant à percer le secret d'une famille, il approchera celui d'un peuple.

1) référence à l'ouvrage de Maurice Choury :
http://tousbanditsdhonneur.fr/doku.php?id=tbh:lelivre

Jean-Baptiste Predali adopte une construction narrative habile faisant alterner le "je" du héros narrateur et les voix qu'il rapporte : les conseils et les menaces, les témoignages et les confidences, «les chuchotis de dernière guerre» émanant de la ville, mais aussi les voix qui résonnent à la lecture des documents qu'il étudie. Des voix souvent évasives ou mensongères, des «ressouvenirs», ces «rapiéçages des faits dans les mémoires», et des ragots qui  côtoient la «duplicité» et la «boursouflure» de la langue journalistique de l'époque ou la sécheresse des communiqués officiels. Cette confrontation permettant  à l'auteur de rendre compte de la complexité des faits en croisant différents angles d'approche parfois contradictoires, de montrer combien la perception de la réalité peut varier.
Son héros agite ainsi ce passé comme un gigantesque  tas de livres décatis,  tavelés par l'humidité ou tombant à moitié en  poussière, de lettres et de documents dont l'encre délavée ou l'apposition de tampons rend certains passages illisibles. Récoltant des lambeaux épars sans jamais pouvoir reconstituer  avec certitude le puzzle, il devra, pour combler les nombreux blancs, s'abandonner à son imagination et émettre diverses hypothèses, inventer des scénarios possibles.

Et la narration  tourne  autour de Diana, cette femme fascinante aux multiples facettes, comme autour d'un diamant  sans  pouvoir véritablement la cerner, ce qui constitue à mon sens un des points forts de ce livre, ni simpliste ni démonstratif, ouvrant  un large espace au lecteur. Une construction laissant place à l'incertitude ôtant  au récit le caractère univoque que pourrait parfois lui donner un style plus insistant, plus redondant.


 

Le style ample et intense de Jean-Baptiste Predali, très efficace,  procède en effet souvent par accumulation et parfois même par répétition dans quelques envolées lyriques sans issue.
L'auteur explore de manière appuyée  certains champs sémantiques  qui donnent  une impression  d'immobilisme et de mort jusque dans le mouvement, ce dernier n'étant pas énergie vitale, constructrice,  mais  énergie du désespoir, violence destructrice  alimentée par la peur et la honte. Il fait ainsi tinter bruyamment le vocabulaire de la menace et de la colère, de la «détestation» et de «la haine à pleines brassées», de l'attaque et des éclats  tout en nous faisant sentir celui de la décomposition et du délabrement, de la poussière et de la moisissure, l'odeur nauséabonde de  la pourriture d'une société infectée, rongée  de l'intérieur, «furoncle» ou «cancer». Vocabulaire de l'amertume et de l'aigreur aussi, des «bouffées de rancoeur»  et du «ressentiment».

Les phrases rendent également compte de cette pesanteur oppressante,  accumulant les groupes nominaux et les adjectifs, juxtaposant les propositions utilisant participes passés et présents ou infinitifs (2) - au détriment des verbes conjugués -, personnifiant les choses qui semblent agir mais contre les hommes, qui les épient et les menacent.
Et le héros se fait ensevelir sous un flot d'informations et d'hypothèses, ensevelir sous le passé, sous une histoire qui patine sans avancer, recommence éternellement sans progresser.


Un style témoignant d'une lucidité affirmée, allié à une construction polyphonique encerclant une héroïne à jamais mystérieuse, illustrant ainsi la complexité de l'analyse. Le tout permettant  néanmoins à l'auteur de dresser avec recul, par petites touches successives et parfois hésitantes, le portrait de la société corse d'une époque – à laquelle répond celle des années 1970 où se situe le roman - : l'histoire d'une société indissociable de l'histoire politique de l'île.

 

 2) Comme le signale avec justesse F.-X. Renucci dans sa chronique  http://pourunelitteraturecorse.blogspot.com/2011/10/autrefois-diana-jean-baptiste-predali.html

 


La symbolique impériale


 

Élévation, trahison, libération, constituent pour moi la thématique centrale de ce roman, une thématique déclinée dans les histoires individuelles qui rejoint l'Histoire, la geste des Petri faisant en effet écho à l'épopée impériale. Une dimension du livre qu'il ne me semble pas pouvoir clairement appréhender sans référence à Ajaccio.
Ce roman se déroule en effet dans une ville maritime fictive et la plupart des noms de lieux et de personnes sont imaginaires. Pourtant l'auteur, dès la deuxième page, présente «Borgu-Serenu  [comme] taraudée à plein temps par le souvenir d'un empereur né aux alentours de la citadelle». Car  Ajaccio, première ville libérée en septembre 1943 - par les Corses et non par les Américains –, est une ville  consacrée  à Napoléon Bonaparte  qui y est  né un 15 août (3). Elle l'est aussi  à la Vierge (4) et le fait que le héros doive achever ses travaux pour les fêtes du 15 août commémorant l'Assomption, glorieuse élévation au ciel d'une humble fille de Nazareth, et l'anniversaire de l'Empereur n'est en rien anecdotique.

 

3) L'incertitude plane sur sa date de naissance exacte et il semble que la date officielle,  coïncidant avec la fête de l'Assomption, relève d'une propagande tardive.


4) Le bordel fédérateur tenu par la «mère maquerelle municipale»  Niculina Tata évoqué avec dérision par l'auteur en prend d'autant plus de  saveur !

Borgu-Serenu est donc cette ville symbole  du destin d'un peuple au travers de la destinée impériale. Symbole de cette éternelle histoire d'élévation impossible et de libération éphémère d'un peuple trop longtemps esclave à laquelle renvoie sans cesse l'histoire des Petri.
L'auteur cite ainsi régulièrement la fameuse place du Diamant, ornée des statues de Napoléon et de ses frères  qui fait la jonction – significative - entre la ville ancienne et la ville moderne. Et la fin du livre reprend l'épisode véridique de la mort du prince impérial dans la plaine d'Itelezi représenté sur une gravure de Diana Petri, un prince encerclé par les Zoulous tentant en vain de se raccrocher à son cheval...
La geste imaginaire des Petri rejoint ainsi l'histoire d'élévation et de chute d'un obscur petit Corse (5) devenu Empereur dont la dynastie s'éteindra sous les sagaies de Zoulous en pagnes. La dynastie des Petri, ces paysans incultes, ces voleurs sortis de rien  qui, une fois imposée leur domination,  ont été craints et respectés, adorés comme des Dieux par ceux-là même qu'ils exploitaient  est ainsi tombée dans la misère et la folie,  frappée par les esclaves qui avaient conforté son règne, par des Zoulous ayant «pour pagnes les velours puants» des paysans.  

Et il n'est pas inutile d'approfondir les résonances entre ces deux histoires  en rappelant que le jeune prince impérial en visite en Corse fut acclamé par une foule Ajacciens en délire qu'il reconnut comme étant "de la famille"(6)  et qu'ayant dû plus tard s'exiler en Angleterre, il s'enrôla comme "volontaire"  dans le conflit anglo-zoulou  en "marchant" aux côtés des Anglais sur son cheval nommé Fate (Destin)...


5) Napoléon est issu d'une famille nombreuse appartenant à une petite noblesse corse très désargentée et il a dû gravir tous les échelons militaires comme un simple enfant du peuple

 
6) http://secondempire.voila.net/pagesempire/princeimperial2.html

 

Ainsi l'histoire paraît-elle condamnée à se répéter : «Un jour ou l'autre, ils vont recommencer», prédit d'ailleurs à plusieurs reprises Niculina Tata qui connaît bien la face cachée de la ville. 

Ceux qui trahissent le peuple dont ils sont issus finissent par être destitués par les plus obscurs, les plus méprisés. Mais les tentatives de  libération du peuple ne débouchent sur rien et sont  vouées à l'échec  car elles sont avant tout insurrection vengeresse, la vengeance (Vindetta) des opprimés. Elles résultent ainsi dans ce roman de la coagulation éphémère de rages diverses, du  soulèvement  d'une «houle de rages», «contre les Lucquois et leurs chiens», certes, mais aussi «contre leur honte de perpétuels envahis»  et «contre les sgio complices» (7).

Un «peuple d'ignorés»  ayant si profondément intériorisé son abaissement que, dès lors que certains s'élèvent, il se produit une identification dont on peut retirer un bénéfice, comme une revanche indirecte qui fait se perpétuer le processus. C'est du moins ce qui me semble ressortir d'Autrefois Diana... 
Et l'invention  fantaisiste d'une troisième fête , celle de l'élection de «Miss 15 août», succédant aux deux premières  confirme avec dérision  le pessimisme de l'auteur.

7) Il est significatif à cet égard que la libération de la ville par les communistes  apparaisse dans le roman  moins comme un acte idéologique ou même une révolte patriotique ponctuelle  contre l'invasion fasciste que comme une rébellion  ancestrale contre les envahisseurs et  une vengeance sociale contre les sgio  aidée par  la prise de conscience que le frère de Diana,  Don Charles Ulysse, s'était «aplati» devant  les Lucquois , que les  Petri étaient devenus les «larbins» des fascistes . Une double trahison en quelque sorte ...

 

 

L'omniprésence de la mère

 

 

Dès la première page, s'affirme la présence envahissante de la mère du jeune héros dont le père est mort. Une mère qui semble incarner la Mère Patrie, la voix d'une terre, d'une île. 

Autoritaire, menaçante, castratrice, elle veut à tout prix empêcher son fils de grandir en affrontant la vérité. Un fils qui déjà semble s'être libéré de son emprise en faisant des études à l'extérieur : que lui a-t-on «mis dans la tête sur le continent» ?
Sa défiance envers les livres qui «ont le mauvais oeil» traduit  sa crainte de la trahison de ce fils instruit qui la remplirait de honte – une honte réciproque d'ailleurs car le héros ne semble guère ému par cette ménagère inculte et trop voyante qui «arrose de ses larmes les hortensias en nylon de sa blouse». Elle ne tient pas non plus  à voir exhumer la vie de Diana, «la femme la plus cultivée de l'île», cette «perle» qu'elle a sans doute autrefois fois jalousée et admirée, une «porte-guigne» dont la déchéance ne fait que raviver ses propres plaies.
Et la voix s'acharne, la mère se muant en furie, en «Erinye de toutes les trouilles», véritable divinité protectrice de l'ordre social.


 Dans la seconde partie du livre, sa tonalité évolue. La menace et le désespoir révèlent plus précisément l'épouvante et la rancoeur. Une défense acharnée de l'ordre établi recouvrant  tout un passé de misère, d'injustice et de soumission enfoui au fond de la mémoire collective : la pauvreté et la faim, la «disette intellectuelle»  et la dure condition des filles et des femmes, «les bassines de linge dès la fin des classes», «les mariages arrangés»...

Et Laurent Vero - qui aide le héros à approcher la vérité - réfracte dans un miroir un peu déformé les craintes maternelles. Un enfant remarqué par Diana qui encouragea sa «passion pour la lecture», mais perdu pour sa famille et battu par son père pour sa «trahison». Un personnage envoyé faire des études à Rome par sa protectrice, qui explorera la «langue de Manzoni», acclamera le Duce et finira par voir dans la France une «marâtre» ...


Mais après ses études le héros regagnera vite la Corse,  le giron de la Mère Patrie. Malgré la lucidité extrême conférée par son recul temporaire, il redeviendra «tranquille». Après avoir été "soulevé" quelques semaines par ce travail de remise en état du fonds Petri, il réintégrera calmement  Borgu-Serenu la bien nommée en tant qu'avocat, se laissant reprendre par  les siens  dans une sorte de solidarité des «vaincus» proche de l'acceptation résignée. Et ce jusqu'au prochain "soulèvement".

Et en approchant le destin d'un peuple particulier, Jean-Baptiste Predali me paraît peut-être aussi toucher, plus largement, au destin universel du peuple...



Autrefois Diana  est un roman riche et ouvert qui, pour le plus grand bonheur du lecteur dont il stimule la curiosité,  l'imagination et la réflexion,  peut susciter de nombreuses lectures. Et j'attends avec impatience le troisième volet annoncé de cette exploration romanesque de la Corse et de son passé menée par Jean-Baptiste Predali.

 

 

 

 

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Autrefois Diana, Jean-Baptiste Predali, Actes Sud, janvier 2007, 154 p.

 


 

Biographie et bibliographie de l'auteur :

 

 

http://www.babelio.com/auteur/Jean-Baptiste-Predali/96967

 

 


 

EXTRAITS :


UN
p.11

 

 Cette histoire ne me plaît pas, dit ma mère, interrompant l'habituel et désolé silence de nos déjeuners. Tu vas encore nous causer des ennuis, nous fâcher avec la moitié de Borgu-Serenu, d'ailleurs ces gens-là ont toujours attiré le malheur, mieux vaut les oublier. Et moi, penaud, quittant la table, cherchant refuge dans la touffeur, m'éloignant de la blouse en nylon qui m'implore, des motifs à fleurs et des mains noueuses qui me menacent derrière les lanières du rideau tue-mouches : c'est juste un travail pour l'été, maman, chaque année je traîne en ville pendant les vacances et tu me le reproches. Un travail d'été. Quelques semaines. Un peu d'argent. Ma mère continue, emportée par ses hoquets de désespoir, par une transe de prières et de ressentiment : se rendre utile, pourquoi pas, mais s'user la santé au milieu de vieux papiers, dans la poussière, à remuer le passé, je voudrais savoir qui t'a mis cette idée en tête. Moi qui espérais que tu deviendrais enfin raisonnable... Des protestations de vaisselle, des éclats de voix attaquent les murs du couloir, entre la cuisine et ma chambre, s'y incrustent, le sirocco souffle sur cet après-midi de juillet , attisant les prémonitions : ces Petri, de vrais porte-guigne, Diana, la malheureuse, une porte-guigne, et si tu veux mon avis, même ses livres ont le mauvais oeil.
(...)



p.13

 

(...)
La pièce, la pelade de ses murs, son odeur aigre de passé, déjà cette ombre de catacombes, la voûte du silence sur les livres en tas. A même le sol, un massacre de reliures, dos écorchés et cuirs en copeaux. Autour, débordant de cageots et de cartons, les couvertures aux coins brunis par l'humidité. Dans une valise, comme des furoncles ou des coquilles d'insectes, les noeuds de la ficelle qui retient des papiers en lambeaux, et moi, le premier jour, au centre de cette pièce, secouant les serrures et la poignée de la valise, étourdi, me demandant par où commencer puis, saisi d'une panique sans gloire, décidant de remonter les escaliers, d'implorer du secours, et encore me ravisant, me raccrochant à des bruits espacés au plafond - les visites aux tableaux, là-haut, les saluts du matin à des Vierges cinq fois centenaires, aux Cènes primitives et aux anges qui emplissent les salles, ces peintures en pagaille elles aussi mais que des touristes viennent révérer, alors que de la bibliothèque de Diana Petri, de ma chambre de découvertes et d'effarement, personne ne se soucie.
(...)

 

p. 30/31

 

 

(...)
De la route , je sens la mer sans la voir – pas d'embruns, une rumeur, le ressac, quelques cris dans l'air immobile. Le dernier bus est passé, il me faut marcher, pénétrer la torpeur, en nage et m'en foutant, à peine soutenu par la décision soudaine  d'oublier les ruines, les caveaux parmi les chantiers d'immeubles, les anges borgnes ou manchots exilés dans le cimetière, la bibliothèque en débris, l'indifférence des rochers autour, les  Petri, la vie continuée sans eux.  J'avance contre la menace des coups de klaxon et le souffle frôleur des voitures, j'avance malgré la fatigue, l'envie d'abandonner décline, j'avance malgré moi vers les conseils de Laurent Vero, dépouillés de leur emphase par la lumière rasante de cette fin de jour. Entre les lignes des oeuvres venues de loin, avec les billets, les lettres retrouvées je pourrai refaire le chemin, tout revisiter à vif, surmonter l'angoisse de ne plus rien comprendre à ce qui m'arrive. Je pourrai aussi forcer les hochements de tête, la fixité des regards aussitôt que je veux en apprendre davantage sur le temps des Lucquois, me détacher des menaces, des mots  qui n'ont pas besoin d'être prononcés, Contente-toi de ce qu'on te raconte, Ne cherche pas, Reste tranquille. En arrivant chez moi, comme on émerge alourdi d'un rêves, j'ai déjà préparé des explications – simplement savoir ce qui est advenu, ce que représentaient les Petri, rencontrer des témoins, me faire une idée, approcher cette période, maman, je t'en prie, inutile de dramatiser, de crier en me traitant de crétin ou de pauvre type, pense aussi à l'argent que je gagne, oublie la canne d'Antoine Donpiedroni,  cesse d'agiter avec tes mains des nuées de reproches, arrête d'arroser de tes larmes les hortensias en nylon de ta blouse. Mes résolutions, mes arguments, ma mère les pulvérisera, récriminant les Petri quel intérêt, d'ailleurs ils sont tous en poussière maintenant, mais toi tu t'acharnes encore, tu vas gratter les os des défunts. Méfie-toi. Les cimetières , on n'y entre que pour la Toussaint. Quand je pense que tu me laisses aller toute seule fleurir la tombe de ton père. Fouiller dans les livres, ou rôder dans Casasoprana, comme on le raconte partout, tu n'as que ça à faire ? Qu'est-ce que tu crois ? Qu'est-ce qu'on t'a mis dans la tête sur le continent ? Le pierres n'ont pas de mémoire. Tu me fais honte. Tu deviens la risée des voisins. Pour une fois écoute-moi. Et surtout par pitié laisse les morts enterrer leurs morts.
(...)



SIX
p. 99/100

 

 

Maintenant, en repensant à Diana, je comprends mieux cette guerre – une apocalypse rétrécie aux dimensions de l'île. Je vois ce temps comme un dérèglement de pluies trop violentes, des vacances sans cause pour les écoliers, un ravage de poux et d'engelures sur des corps d'enfants faméliques, une hystérie  de courses la nuit vers les caves transformées en abris. Au milieu d'un ordinaire de trafics, de combines, je trouve des festins inespérés, quelques figues de Barbarie avec des châtaignes, je perçois la honte qui prolifère. Cette guerre, ce temps, je le vois  surtout comme une houle de rages,  et portés par elle, soulevés, oui soulevés,  Vindetta et les siens, soulevés malgré ce qu'on leur rabâchait depuis le berceau, malgré leurs parents en servitude,  Borgu-Serenu inconstante et l'île qui ne voulait pas de leur courage, soulevés malgré les évidences, les injonctions des sgio, celles des Lucquois ultimement, soulevés malgré le refrain de leur vie, Contente-toi de ce qu'on te dit, Ne cherche pas , Reste tranquille. Soulevés, projetés en hâte dans l'âge d'homme par la faute des Chemises noires et de leurs chiens, soulevés malgré leurs velours puants, malgré la suie sur les murs de leur monde, la charogne de la misère que ne dissipaient ni les embruns ni l'air piquant des plateaux. Soulevés malgré des siècles  de miel amer, les broussailles d'une tragédie trop connue qui affleuraient à la surface de leur terre à rides et à soupirs, leur terre cultivée par les envies, les détresses, leur terre menacée par leur ardeur pendant ces dix mois d'occupation.(...)
 














Publié dans Fiction

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Emmanuelle Caminade 12/03/2012 11:16


J'espère aussi, comme François, que Norbert nous confiera ses "réactions de lecteur" au texte de J.-B. Predali, ici ou sur le blog  Pour une littératuire corse puisque c'est
François qui a commencé à y  réagir à Autrefois Diana. A moins que nous ayions le plaisir de lire un billet sur Invistita ? De toute manière il y a place pour de nombreuses
lectures...

Renucci François-Xavier 11/03/2012 20:33


Bon, après cette déclaration d'amour tout à fait pertinente (je souscris, je souscris), j'espère, Norbert, que tu vas nous donner tes réactions de lecteur après ta lecture de "Autrefois Diana"...


J'ai été très intéressé par la vision de l'importance de la geste napoléonienne, et de la mère : il se trouve que l'ouvrage de Marie Ferranti, "Une haine de Corse" (Gallimard, 2012), est consacré
à Napoélon (Ier) et que le personnage de la mère (Letizia) est soutenu par la propre mère de l'auteur (dans le livre, qui n'est pas un roman, mais écrit par une romancière). Amusant. Lectures à
croiser, peut-être. Impossible de vivre comme un peuple, lorsqu'on est fasciné par des "réussites" de substitution et des mères qui ont toujours raison... Non ?

Emmanuelle Caminade 12/03/2012 11:08



Croisons aussi  nos lectures d'Autrefois Diana sur ton blog puisque c'est toi qui as commencé. Te résignes-tu si facilement à l'impossible : ranimer un vieux billet en relançant le
fil des commentaires ?



norbert paganelli 08/03/2012 13:44


Je ne renouvellerais pas mes compliments et mon admiration pour les billets d'Emmanelle car on pourrait m'accuser de radoter...Je salueari simplement l'étoffe d'un écrivain, d'une personne qui
nous fait paser un souffle personnel à travers un récit qui retrace une vie somme toute ordinaire. Oui, c'est cela un écrivain: quelqu'un qui, employant des mots pourtant simples fait surgir un
parfum qui ne trompe pas et qui donne envie d'en savoir plus. Fabuleuse machine que l'écriture, curieuse alchimie, mécanique injuste qui sépare d'emblée les écrits qui ne seront jamais que des
écrits et les autres qui portent déjà en eux une trace d'éternité.


Un grand merci pour cette contribution, très simplement et très sincèrement.