"Baleine", de Paul Gadenne

Publié le par Emmanuelle Caminade

 

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Publié en 1949 dans la revue Empédocle par Albert Camus, Baleine fait partie du fonds Actes Sud depuis 1982 et vient d'être réédité fort opportunément dans la collection "les inépuisables". Cette courte nouvelle de Paul Gadenne atteignant en tout point la perfection mérite en effet sans conteste de traverser le temps, et sa lecture ne peut qu'inciter le lecteur à découvrir - ou redécouvrir - l'oeuvre essentiellement romanesque d'un grand écrivain malheureusement méconnu. Baleine, c'est l'irruption du miracle dans le monde en décomposition de l'immédiat après-guerre marqué par l'horreur du «cataclysme européen», dans un monde privé d'espoir. Une histoire de foi et de rencontre avec l'autre, avec l'Autre. Une histoire d'Amour. Une révélation.

 

Un petit «cercle d'endormis» devise mollement, avachi dans les coussins d'une pièce enfumée et mal éclairée, «captif des velours et des soies», quand soudain une nouvelle rapportée par la gazette du coin secoue un instant cette torpeur : le cadavre d'une baleine blanche s'est échoué dans les sables à quelques kilomètres de là !

Pierre, le héros narrateur, semble le seul à entrevoir dans ce fait divers «un récit légendaire» tranchant avec ces «choses vues» dont les journaux font leur matière. Dès le lendemain il interroge tout le monde alentour : «Avez-vous entendu parler de la baleine ?» Et tous, aveugles à ce signe divin, se bornent à un constat : «C'est de la pourriture !». Un choeur portant «une seule voix, celle de la condamnation», de l'impossibilité du salut !

La semaine s'écoule jusqu'au dimanche ou Pierre retrouve Odile, une jeune femme riche de l'esprit d'enfance qu'on devine son amante. Seul à croire en cette «merveille», il désire l'emmener «ailleurs» voir la baleine. Mais ils s'étaient déjà rencontrés par la pensée, elle avait eu «la même idée» car «cette pourriture [l']attire, comme un conte de fées».

Tous deux croient donc en la baleine et c'est ensemble qu'ils vont faire quelques «pas vers la vérité», éprouver mutuellement leur croyance et, après avoir contemplé, fascinés, la baleine, revenir changés en portant sur le monde et sur les hommes un regard différent.

 

L'écriture de Paul Gadenne, d'une grande pureté, à la fois précise et mystérieuse, possède une densité bouleversante. Chaque mot est pesé, chaque élément de décor revêt une signification. Les dialogues en apparence légers, souvent inachevés, se prolongent avec gravité en profondeur, tandis que les paysages étalés «en quelques grands traits souverains» et les portraits les plus concrets acquièrent une portée métaphysique.

L'auteur explore à fond des champs sémantiques contrastés et recourt aux grands mythes de l'humanité, païens et religieux, pour méditer sur la vanité du monde terrestre, tels Hamlet et Horatio devant le crâne déterré de Yorick, pour nous convier au mystère de la mort et de l'amour, tels cet autre prince et Rogojine - son frère monstrueux -, unis dans une même fascination devant le cadavre de la femme aimée. Une écriture mêlant la matière et l'esprit, le terrestre, le profane et le sacré.

Et cette écriture éminemment poétique s'infléchit au fur et à mesure de la progression vers cette vérité fuyante qui tour à tour se découvre et se dérobe. Une écriture mouvante épousant le flux et le reflux de la mer et devenant plus lyrique et solennelle en approchant du but. Un chant qui s'enfle et retombe, se transformant en une vibrante prière à l'apogée de la révélation pour s'apaiser enfin une fois le couple revenu de cette aventure.

 

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   Rome, Catacombes Saints-Marcellin-et-Pierre (IIe/IIIe)

(Jonas sauvé du ventre de la baleine évoque ici la résurrection du Christ)

 

Il serait réducteur d'analyser cette nouvelle touchant à l'universel en passant sous silence sa signification essentiellement chrétienne. L'oeuvre de Paul Gadenne en effet n'est pas seulement celle d'un écrivain en quête d'absolu, et cela apparaît dans ce texte condensé de vingt-cinq pages plus clairement encore que dans son roman La plage de Scheveningen qui en approfondira les thèmes.

Les noms des héros tout d'abord renvoient à sainte Odile (1) et bien sûr à saint Pierre (2). Deux héros qui se mettent en marche le jour du Seigneur et qui par trois fois ne renoncent pas à poursuivre ensemble leur chemin, à affronter la vérité, confortés par la grâce (3) de leur amour, comme en écho aux reniements du prince des Apôtres. Le Christ fonda néanmoins son Eglise sur ce Simon, fils de Jonas, qu'il appela Pierre, et la baleine fait naître des images de monuments terrestres visant l'au-delà, de catafalque ou de cathédrale dont les tours s'élancent vers le ciel. Les Chrétiens par ailleurs ont beaucoup utilisé le prophète Jonas (4) – qui signifie "baleine" en araméen - pour figurer le Christ, et nul doute que cette baleine échouée sur une plage, au seuil du monde terrestre, est aussi un Christ, à la fois homme et Fils de Dieu, portant à nouveau la "Bonne Nouvelle", ce que confirme la référence au Notre Père dans la bouche du héros lui faisant face : «Que ton règne arrive !» Gadenne aborde de plus, de manière allusive, un thème judéo-chrétien qui hante toute son oeuvre, celui de l'amour du prochain quel qu'il soit, commandement difficile et fondateur pour les Chrétiens car indissociable de l'amour de Dieu.

 

Baleine déroule ainsi un chemin vers Dieu, nous contant une aventure intérieure. C'est l'histoire d'une progression spirituelle rendue possible par la prise de conscience de la déchéance et de la fragilité de chaque homme, qui seule permet d'aimer son semblable et de s'abandonner à l'amour de Dieu, de mourir à soi-même et de renaître. Et Paul Gadenne, cet auteur dont le besoin de croire s'affirme dans chaque oeuvre, y illustre l'immense pouvoir de la foi, de «la vraie foi», une foi porteuse d'espérance, rendant confiant dans la possibilité de s'extraire des «cycles fermés du temps» et de «changer le cours du monde»...

 

1) Sainte Odile, aveugle de naissance, recouvrit miraculeusement la vue 

2) http://fr.wikipedia.org/wiki/Pierre_%28ap%C3%B4tre%29

3) Odile est aussi  instrument de la révélation - comme souvent la femme chez Gadenne - : par "sa fragilité" et "sa silhouette qui divisait la mer", elle fait écho au signe divin de la baleine (cf quatrième extrait ci-dessous)

4) L’histoire de Jonas est évoquée par Jésus Lui-même, au chapitre 12 de l’Evangile de Matthieu. 

http://nunzio-casalaspro.over-blog.com/article-figure-de-jonas-1-115703859.html

 

(Article paru le  04/04/2014  sur La Cause littéraire )

 

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Baleine, Paul Gadenne, Actes Sud, collection les inépuisables, mars 2014, 34 p., 10 €

 

 

A propos de l'auteur :  

Paul Gadenne est né en 1906. Après des études de lettres et notamment un diplôme d'études supérieures consacré à Proust, il occupe un premier poste de professeur que, atteint de tuberculose, il doit abandonner l'année suivante. Il se consacre ensuite à l'écriture et son premier roman, Siloé, est publié en 1941. La maladie l'emporte en 1956, à l'âge de 49 ans. Il laisse une oeuvre néanmoins importante : sept romans dont le dernier sera publié de manière posthume, mais aussi des nouvelles et divers écrits (essai, théâtre, poésie, carnet ou chronique).

 

EXTRAITS :

p.14

(...)

Il était déjà bien assez surprenant à mon avis qu'elle n'eût pas échoué sur une banquise, un atoll ou une île déserte; qu'elle eût fait jusqu'à nous ce long voyage; que les courants l'eussent ballottée jusqu'à cette côte de France, en même temps que d'autres courants nous y amenaient Odile et moi, de points si éloignés du monde, pour nous mettre un soir en présence, à l'improviste, à l'orée d'un jardin tout bruissant d'eucalyptus, si tristes et si maigres sous leurs lamelles effilées... Il y avait donc une coïncidence entre les bouleversements de notre époque, le miracle des âmes qui se reconnaissent, et les hasards des remous côtiers. Je disais à Odile, en chemin, que la baleine achevait cet univers chaotique, secrètement accordé dans l'invisible, qu'elle était un monument posé sur le cataclysme européen.

- Et si cette histoire était fausse ? insinua-t-elle.
- Je suis sûr du contraire, dis-je. Je crois à la baleine. Et vous y croyez aussi, Odile.

(...)

p.16

(...)

- Et si vous vous trompiez? dit-elle. Figurez-vous que cette pourriture m'attire comme un conte de fées.

- Nous pouvons encore, si vous le préférez, dis-je pour l'éprouver, rebrousser chemin et, renonçant à la baleine pourrie, garder dans notre esprit une idée de baleine éblouissante, avec laquelle vivre heureux.

- Elle secoua ses mèches, en signe de dénégation horrifiée.

- Non, dit-elle. J'aurai peut-être un peu mal au coeur, mais, Pierre, il me semble que nous aurons fait un pas vers la vérité si ...

-La phrase mourut dans sa bouche. Le vent s'était mis à souffler, et nous dérobait le son de nos voix.

(...)

p. 22/23

(...) La baleine était étendue de tout son long, dans sa nudité pâle et azurée, avec l'aisance et le naturel d'un vivant couché au bord du flot. Les caprices du reflux continuaient à émouvoir cette retombée de plumes qui couvrait une de ses extrémités. Parfois même, au milieu des bulles de salive qui glissaient à la surface de l'eau, on voyait s'agiter un lambeau de chair, et rien n'était plus troublant que cet abandon dans un corps autrefois pétri de puissance et de volonté. Il avait donc fini de s'opposer, comme tout ce qui vit, de se dresser contre le vent, de châtier la vague, et de faire son profit de toute résistance. Une obéissance insidieuse, une docilité épouvantable l'entraînait à se répandre, à se laisser couler dans l'univers. C'était une vaste effusion à la face du ciel, et qui n'attendait pour se parfaire qu'un rayon plus tiède, une caresse plus active de l'air. (...)
 

p.25/26

(...) Un rêve ébloui nous poussait vers cette construction toujours en suspens qui venait d'échouer une fois encore, mais dont l'échec délivrait en nous un tenace désir de grandeur. Que ton règne arrive – ah, qu'il arrive! Nous avons soif de ce qui dure. Nous avons assez respiré le soufre des flambées éphémères, assez pleuré sur les cycles fermés du temps!... Je regardais Odile, puis la baleine; puis je retirais mon regard à la baleine, difficilement, et je le rendais à Odile, n'osant lui dire ce que je rapportais de cette confrontation, n'osant m'avouer à moi-même ce que je pensais de sa fragilité, qui était la mienne, mais sachant que je n'oublierai plus comment sa joue était inclinée contre le vent, comment claquait le pan de son imperméable, comment sa silhouette divisait la mer.

(...)

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Publié dans Micro-fiction

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Sarah 10/04/2014 11:29


Bonjour Emmanuelle, 


Je travaille pour une maison d'édition, et je souhaiterai vous inviter à un évenement littéraire. Ne trouvant pas d'adresse mail, ni formulaire de contact, je me permet de faire ma demande à
travers ce billet. 


Je vous laisse le soin de me répondre sur mon adresse mail et je vous donnerai toutes les informations. 


Bien à vous,