"Bleu Conrad", de Maddalena Rodriguez-Antoniotti

Publié le par Emmanuelle Caminade

Bleu Conrad

Bleu Conrad s'ouvre comme un livre d'art : format généreux, papier lisse au toucher soyeux, reproductions de beaux diptyques photographiques couleur de l'auteure – qui est aussi peintre – et de clichés d'archives dont le traitement en sépia ajoute une teinte de nostalgie. Un livre d'art pour une biographie érudite et romancée de cet écrivain anglais d'origine polonaise que Maddalena Rodriguez-Antoniotti nous présente sous un aspect peu connu, sous sa facette française et, plus particulièrement, méditerranéenne.

Une biographie riche de très nombreuses citations dont les sources sont le plus souvent immédiatement consultables en marge, ce qui allège le texte tout en offrant un grand confort de lecture. Mais aussi un récit fictionnel permettant à l'auteure d'investir le grand écrivain en s'abandonnant avec lui à une rêverie poétique palpitante de souvenirs – elle s'explique et se justifie d'ailleurs de cette appropriation dans un post-scriptum.

 

Maddalena Rodriguez-Antoniotti fait naître ainsi l'image d'un autre Conrad, associée à celle de Dominique Cervoni, ce capcorsin rencontré à Marseille qui fut son mentor et son ami et l'inititia au métier de marin tout en le révélant à lui-même. Un homme extraordinaire qui nourrit nombre de ses romans et sur la tombe duquel l'écrivain vieillissant va se recueillir en effectuant vers la Corse son dernier voyage, comme un retour aux sources.

Et dans «son acte d'écrire», peut-être l'auteure a-t-elle cherché, comme Conrad «une forme du beau» : «faire de l'art avec la mort». Car au travers du lien unissant l'écrivain à ce Corse qui fut aussi son frère, «isulatu», étranger parmi ses semblables, et sans doute le reflet idéalisé de la figure paternelle, l'auteure semble effectuer un transfert, faisant de Conrad «son Cervoni», son ami, son frère, comme une image de son propre père Joseph.  

Un double retour au pays, Maddalena Rodriguez-Antoniotti, corse d'origine, étant en effet venue s'installer dans l'île natale de ses parents – à la mémoire desquels ce livre  est dédié – après avoir vécu longtemps, depuis son enfance, sur le continent :

«Heureux qui comme Ulysse a fait un beau voyage ... »

Ce récit d'un dernier voyage sur une «mer intérieure» remonte ainsi le passé et scelle un double «destin méditerranéen» : Bleu Conrad / Bleu Antoniotti, dédoublements infinis pour un livre qui semble lui-même avoir deux objectifs. Maddalena Rodriguez-Antoniotti s'y emploie en effet à modifier, à embellir l'image de Conrad mais aussi à bousculer les clichés sur la Corse.

Elle tente d'offrir une sépulture apaisée à cet «homo duplex», de le «sauver» en lui redonnant une unité, en le «méditerrannéisant» telle une «tricoteuse de laine bleue» retissant son destin afin qu'il repose dans «son indigo d'éternité». Elle cherche parallèlement à se ré-approprier son histoire personnelle, celle de son île, en la rectifiant également mais pour faire apparaître, à l'inverse, les deux visages qui se cachent derrière cette Corse unique, fruit des stéréotypes extérieurs et des mythologies falsificatrices émanant des Corses eux-mêmes.

 

 

Bleu Conrad est donc un ouvrage riche, complexe,  et totalement inclassable – ce qui n'est pas pour me déplaire. C'est un récit fortement digressif, une promenade épousant délicieusement les méandres des rêveries auxquelles on s'abandonne en contemplant la mer.

Malheureusement, ce beau livre ne tient pas totalement ses promesses. Outre le style qui parfois s'enraye, l'auteure – à laquelle je ne reproche nullement la subjectivité de son approche - semble s'être laissée submerger par sa très forte implication. Et il est décevant de lui voir abandonner le minimum d'objectivité convenant à une grande connaisseuse de l'oeuvre de Conrad et à une historienne de formation quand elle aborde  le texte d'un livre ou celui d'une constitution.

Maddalena Rodriguez-Antoniotti écrit bien. Elle manie avec art une langue élégante et poétique très travaillée, apprêtée même, ce qui la rend parfois un peu trop artificielle et rompt le charme du climat suscité.
De même, si les nombreuses citations sont en général bien amenées, ce n'est pas toujours le cas des digressions sur l'histoire corse. Certaines semblent plaquées, se rattachant de manière bien ténue au fil de la rêverie, ce qui réveille le lecteur un peu brutalement.

 

L'auteure se réfère beaucoup à la célèbre nouvelle Au coeur des ténèbres mais elle en dit à la fois trop et trop peu.

Elle s'emploie avec justesse et insistance – pas moins de quatre citations – à y souligner la dénonciation de l'imposture de l'empire colonial européen, tant au niveau de son efficience que de ses motivations philanthropiques, et note la profonde compassion de Marlow/Conrad pour les Noirs exploités, enchaînés et maltraités qu'il aperçoit. Dénonciation en effet remarquable  pour l'époque.

Seulement, à aucun moment elle n'évoque l'ambiguïté de Conrad. Elle élude totalement ses propos, tout aussi nombreux*, sur les peuplades du Congo que ce dernier considérait, selon les représentations de son temps, comme des sauvages  restés dans un état primitif proche de l'animalité.

Plus dérangeant : par de nombreuses affirmations générales (du genre : «toute son oeuvre scrute sans cesse le drame de la condition humaine (...) La barbarie et la civilisation.», «Il s'interroge sur le pourquoi d'humanité ou de perte d'humanité.»), elle renforce, pour ceux qui n'auraient pas lu Conrad, ce qu'il faut bien appeler la "tromperie" induite par cette omission : Conrad présenté comme un précurseur de Lévi-Strauss !

Or, dans Au coeur des ténèbres, Marlow/Conrad s'interroge bien sur la barbarie qui réside au fond de l'homme  civilisé, mais c'est avec «effroi» qu'il soupçonne ces sauvages  de n'être «pas  inhumains», qu'il prend conscience de cette sauvagerie hideuse en lui-même. Pour lui, il n'existe pas un atome de civilisation chez ces indigènes du Congo qu'il entrevoit sur la rive ! Et Conrad ne s'intéresse aux Africains – qu'il n'a pas véritablement connus – que pour soulever le problème de la cruauté et du mal chez l'homme  civilisé.

 

Par ailleurs, dans une de ses digressions sur la Corse, Maddalena Rodriguez-Antoniotti - qui pourtant s'est attachée à rétablir des vérités dérangeantes dans certains domaines en n'hésitant pas à entamer les mythes insulaires - entretient la mythologie de la «démocratie» paoline en évitant toute précision ou nuance.

Elle vante la prodigieuse modernité de cette démocratie et «sa justice des plus intransigeante», sans dire que le conseil exécutif y contrôlait le pouvoir judiciaire au mépris de la séparation des pouvoirs, affirme que la «citoyenneté» avait été accordée aux femmes, sans préciser qu'elle ne concernait - nuance de taille ! - que les femmes chef de famille, et tait quasiment le fait que cette constitution n'a jamais été appliquée dans le respect des principes qu'elle formulait, Paoli s'étant lui-même chargé de les dévoyer – ce qui est à peine évoqué par quelques mots vagues sur sa dérive autocratique...

Là encore, elle en dit trop ou trop peu. Peut-être a-t-elle voulu répondre aux reproches d'archaïsme et d'arriération du statut des femmes souvent faits à la Corse de cette époque en brandissant fièrement un étendard corso-féministe, mais cette attitude ne sied guère à une historienne. Et si mes réserves concernant le style restent minimes et très subjectives, il s'avère vraiment dommage, à mon sens, que ces dérapages, pas si bénins, viennent entacher un si beau livre.

 

* Voir  le dernier extrait  cité suite à mon article : "Au coeur des ténèbres", de Joseph Conrad

 

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Bleu Conrad, Le destin méditerranéen de Joseph Conrad, Maddalena Rodriguez-Antoniotti, Albiana 2007

 

 

EXTRAITS :

p.26

(...) C'est pourquoi, dans ce voyage intérieur, Conrad répugne à commencer par « les mots sacramentels:  "Je suis né à tel date, en tel endroit" ». Qu'importe alors si l'illusion gagne, liée bien sûr à la façon de se rappeler une jeunesse ensevelie. Qu'importe s'il réajuste la réalité sur l'imaginaire et qu'alors les deux se confondent. Son écriture et sa vie se garantissent l'une par l'autre, pour s'atteler à une construction de soi, une fiction des plus sérieuses. Une re-naissance. Si le temps et l'espace – comme l'art et la poésie – transfigurent, il croit à cette transfiguration. A ce « souvenir bougé ». Ce temps-là, cette ampleur-là, sont sacrés.

(...)

p.45/46

(...) Joseph préfère rester là, comme jadis, quand il retrouvait son tour de quart sur la dunette et ses moments de méditation solitaire, « des heures accoudé à la lisse, la tête dans la main, à écouter – à écouter, dans une immobile rêverie, le murmure cajoleur et prometteur de la mer. » Il rallume vivement sa cigarette et, le regard au loin, laisse une nouvelle fois les embruns ausculter son visage couturé de coureur d'océan. En ce tranquille après-midi entre Marseille et Aiacciu, bercé comme autrefois il pouvait l'être à la barre, les souvenirs palpitent d'eux-mêmes ennuagés, dans le décousu de sa prime jeunesse.(...)

 

p.65

(...) si la figure de l'île va et vient dans son oeuvre, thème final même dans Nostromo, cela ne l'empêche pas, au beau milieu de sa vie, de songer à la possibilité d'une autre île. Au coeur de la Méditerranée. Au point de tourner le dos au soleil noir qui obsède ses héros, à l'ombre oppressante de ses archives personnelles pour aller vers une clarté. Une énergie. A l'évidence, celle de sa jeunesse. Une perte qui le taraude. Le bleu alors, métaphore de l'absence. Tel un rêveur méthodique - toutes les routes sont longues qui mènent au désir de notre coeur, dit-il -, c'est bien alors l'intention d'aller en Corse, la terre natale de Dominique Cervoni, son ami , « son frère », que Joseph conseille à Jessie dès l'année de leur mariage, vingt-cinq ans auparavant, de lire notamment The Corsican Brothers, autrement dit Les Frères corses d'Alexandre Dumas. L'île, pays imaginaire, pays imaginé. Isolée du reste du monde tel un bateau en pleine mer. Tel le fantasme d'un possible recommencement, comme dans Victoire. Conrad est dans cette tentation pathétique, ce mouvement ultime qui, aujourd'hui, lui fait approcher un vieux rêve et son décor poignant. Répéterait-il à son tour, pour l'avoir lue, l'histoire très ancienne d'un marin perdu ? Avec au bout de l'errance à travers les flots méditerranéens, une île-miroir, une île évidence de blessure ?

(...)

p.239

(...) Au « travers » de cette mort, une jouissance définitive. La « note complexe » tant recherchée par Debussy. Car, Joseph s'évade, à bord de lui-même, pour se baigner dans le poème de la mer cher à Rimbaud et à Saint-John Perse, un poème «infusé d'astres et latescent». Couché sur le dos, flottaison blême et ravie, une vague le recouvre, puis une autre, puis une autre encore. Avec, au-dessus de lui, une lumière bleu doré. Happé par ce désir de l'impossible, il s'abandonne au baiser montant de «la mer immense qui commence» , il vogue lentement dans l'illimité et la magnificence de l'absolu féminin. En son indigo d'éternité. Mort imaginaire, mort réelle, il n'importe. Lui qui prétend «n'avoir jamais cherché dans l'acte d'écrire autre chose qu'une forme du beau», sait qu'il n'a qu'une ressource avec la mort qui l'attend, celle de faire de l'art avec elle. Une espérance à flanc d'abîme, un leurre magnifique. Dans ce salut à la Méditerranée et cet adieu tout à la fois, Conrad s'offre un voyage sans escale (5). Pour toujours dans son élément. A ce jeu-là, désormais irrécupérable. Sauvé. Ainsi soit-il.

(...)

(5)Le-Frère-de-la-Côte, écrit (dicté) à partir d'octobre 1921, est achevé en juin 1922. Pendant que Conrad s'alite cinq fois. Le roman paraît à l'automne 1923. Joseph Conrad meurt le 3 août 1924 et L'Attente ne sera publié ( sous sa forme inachevée) qu'à titre posthume.D'une île l'autre, Conrad repose dans le carré des émigrés italiens du cimetière de Canterbury. Sens suspendu en terre anglaise. Pour ne pas rester sans nouvelles d'un destin méditerranéen.

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Publié dans Essai, Biographie

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