Vendredi 19 février 2010 5 19 /02 /Fév /2010 14:30

Carnets du sous-sol MagnardJe viens de combler une lacune en lisant Carnets du sous-sol, ce célèbre ouvrage de Dostoïevski, un auteur que je connais bien et qui m'a accompagnée dans ma jeunesse. Un ouvrage capital et maintes fois commenté qui a influencé et influence encore nombre d'écrivains .

Je ne pense pas l'avoir lu dans sa traduction la plus renommée - qui est sans doute celle d'André Marcowicz chez Actes sud - , mais celle de Sylvie Howlett me semble tenir la route ( même si , ne lisant pas le russe, je ne suis pas apte à juger de sa justesse ).


Le livre comporte deux parties assez différentes et de longueur inégale : Carnets du sous-sol qui compte une cinquantaine de pages et A propos de neige mouillée qui en compte un peu plus du double.

La première , m'a frappée par sa modernité , par la puissance désespérée, pathétique et sarcastique, de la vitalité qui s'y exprime .

Elle se présente sous forme de «notes». Une sorte de journal intime, intense monologue intérieur sans concession , plein d'auto-dérision, dans lequel un personnage « malade et méchant » vivant pauvrement dans une cave dresse un violent réquisitoire contre ses semblables et contre la société toute entière en se livrant à une confession agressive qui interpelle le lecteur et le bouscule.

La seconde partie , un long « flash-back » induit par la contemplation de la neige mouillée qui termine la première , nous reporte presque vingt ans en arrière . C'est un récit d'une facture plus classique qui vient éclairer la triste histoire de "cet homme des paradoxes" qui s'enferme dans son sous-sol pour être "plus vivant".


Ce livre est si riche que de multiples lectures en sont possibles privilégiant tel ou tel aspect, ce qui ne signifie pas qu'elles en excluent les autres.

 

J'adhère en partie à celle d' Alain Finkielkraut - que je vous ai récemment présentée dans mon analyse de son dernier livre, Un coeur intelligent - qui met l'accent sur deux de ces aspects : la critique de la modernité et le rapport à l'Autre .

Dostoïevski remet bien en cause l' empire de la raison qui commence à s'instaurer, cette prétention « moderne » à vouloir maîtriser le monde. Et il est surprenant de voir un auteur ridiculiser ainsi de manière prémonitoire, en 1864, cette croyance au progrès, à l'avènement d'un monde et d'un homme meilleur. Il affirme avec force l'infinie complexité de l'homme dont la satisfaction des seuls besoins matériels , ni même des seuls intérêts, ne suffira jamais à conduire au bonheur, tant est grande la part d'inexplicable, d' imprévisible, chez chaque individu et irrémédiable la pérennité du mal.

Quant au rapport à l'Autre, il s'y exprime bien en terme de regard, peur du regard de l'autre qui empêche la communication et conduit chacun à s'enfoncer dans la solitude ou le mensonge. Finkielkraut souligne l'impossibilité à exister de ce héros  car il dépend de ce miroir qui lui renvoie - ou sur lequel il imprime lui-même - son reflet.

Mais le héros, à mon sens,  est surtout dépendant de son propre regard, de l'acuité paralysante du regard qu'il porte sur lui même, «un homme doté d'une conscience» étant incapable «d'éprouver une once d'estime pour soi». Il est aussi, paradoxalement ,  entravé par son désir absolu d'indépendance .


Toutes les lectures, des plus autorisées aux plus modestes, font vivre la littérature par delà les siècles et les frontières. Je ne me lancerai pas dans une longue analyse car nombreux sont à l'avoir déjà fait, et fort bien, mais je n' hésite pas pour autant à vous proposer rapidement ma lecture qui s'articule autour de quatre maîtres-mots : lucidité ,orgueil, solitude et volupté.

Lucidité
Cette lucidité – cette "conscience aiguë" - poussée à l'extrème par le héros représente pour moi l'intérêt principal du livre.

Le héros traque les contradictions et les hypocrisies de la société , celles de ses semblables et les siennes - il n'est jamais dupe de ses propres contradictions et dérobades. Et cette aptitude au recul sur soi , cette capacité absolue à se regarder en face, m'apparaît comme la part la plus significative de cette lucidité.
C'est ce que je trouve très fort dans ce livre qui pose des questions essentielles :

Peut-on vivre sans illusions ? Qu'a à voir  ce simulacre  de vie qu'on observe dans la société   avec la vraie "vie vivante"? Comment "être des hommes", "des vrais avec leur propre corps, leur propre sang, bien à eux", sans "en avoir honte", sans  aspirer à "être des espèces d'hommes universels imaginaires" ?

 

Orgueil

L'orgueil démesuré de ce personnage me semble dériver de cette profonde lucidité qui l'affecte comme une maladie, une maladie qui le distingue des autres, constitue objectivement sa supériorité – ou son infériorité – et lui rend la vie difficile.

C'est bien cette conscience aiguisée le mettant à part qui convainc le héros de sa propre supériorité et lui confère la volonté de se démarquer de ces « tous » qui se confondent dans un conformisme moutonnier. Etre « soit un héros, soit de la boue », devenir le dernier à défaut de pouvoir être le premier , infléchir son destin vers l'abjection puisqu'on ne peut devenir un surhomme. Etre autre chose que la « touche d'un piano » ou une « tirette d'orgue »  !

En refusant tout mensonge et toute dépendance, le héros exprime une volonté de puissance qui dépasse, à mon sens,  l' asservissement, la domination  de l'autre pour être affirmation absolue de sa propre liberté, de son libre-arbitre.

Solitude

Et cette lucidité, cette conscience du mal et notamment de celui qui est en soi, cette liberté absolue d'un héros qui assume son entière responsabilité ne peuvent conduire qu' à la solitude totale , à l'enfermement de l'homme dans son sous-sol. Une solitude qu'il revendique car indissociable de sa liberté et de sa supériorité :

« L'homme n'a besoin que d'une volonté indépendante, quels que soient le prix et les conséquences de cette indépendance »...

Volupté

Cette abjection dans laquelle le héros se plonge lui-même de manière délibérée lui permet une jouissance masochiste , plaisir et souffrance résultant  d'un « état de conscience et de honte » et associant l'abandon à la domination. Il domine en effet son abaissement par la «conscience excessivement claire» qu'il en a et c'est de sa propre puissance - qui est avant tout celle de refuser-  à laquelle il s'abandonne qu'il tire volupté . Il est esclave de lui-même alors que l'amour de Lisa – qui nous est conté dans la deuxième partie du livre - ne peut lui procurer le bonheur car il lui est impossible de s'y abandonner sans se rendre dépendant d'elle.


Dostoïevski nous présente ainsi , sous les traits les plus déplaisants, forcés jusqu'à la caricature, un "anti-héros" dont la vitalité bouillonnante ne peut s'exprimer que de manière négative , qui refuse de sortir de son enfer et pour lequel personne ne peut rien. Et c'est une grande compassion que finit par éprouver le lecteur pour ce personnage dont le refus de l'illusion, la recherche de sincérité, force le respect...


Dostoievski.jpg

 

Fédor Dostoïevski, Carnets du sous-sol, Magnard juin 2008, traduction de Sylvie Howlett


EXTRAITS

Carnets du sous-sol


p.21/22


(...) Ca allait si loin que j'éprouvais parfois je ne sais quel petit plaisir secret, anormal et ignoble, à rentrer chez moi, dans mon trou, par une de ces nuits pétersbourgeoises poisseuses, avec la conscience aiguë que, ce jour-là encore, j'avais fait quelque chose de sale, que ce que j'avais fait était irréparable, et je restais à me ronger intérieurement, secrètement, à me déchirer à pleine dents et à boire mon amertume jusqu'à ce qu'elle devienne une sorte de faiblesse honteuse, maudite, et enfin une véritable et profonde jouissance ! Oui, une jouissance, une jouissance ! J'insiste. J'ai commencé à en parler justement parce que je veux savoir avec certitude si les autres connaissent ce type de jouissance. Je vais vous expliquer : la jouissance, ici, résulte d'une conscience excessivement claire de son abaissement; tu comprends toi-même que tu as atteint les dernières limites, que c'est abominable, mais que ça ne peut pas être autrement; que tu n'as plus d'issue et que jamais tu ne deviendras un autre homme; que même si tu avais le temps et la foi pour te transformer en quoi que ce soit d'autre, tu ne le voudrais certainement pas; et même si tu voulais changer, là encore tu ne ferais rien, parce que, en fait, il n'y a peut être rien en quoi te transformer. Mais le principal, au bout du compte, c'est que tout cela s'accomplit selon les lois naturelles fondamentales de la conscience aiguisée et de l'inertie qui en découle directement, si bien que, non seulement tu ne te transformeras pas, mais, tout simplement, tu ne feras rien du tout. Une conscience aiguisée conduit à dire, par exemple : c'est vrai, tu es une crapule, comme si c'était une consolation pour une crapule de savoir qu'effectivement elle est une crapule. (...)


p.41/42


(...) je déclare donc audacieusement que tous ces beaux systèmes, toutes ces théories qui expliquent à l'humanité en quoi consistent ses intérêts normaux, véritables, pour que, s'efforçant nécessairement d'atteindre ces intérêts, elle devienne aussitôt bonne et noble, que tout cela, selon moi, n'est que fausse logique... Oui, fausse logique ! Car soutenir ne serait-ce que cette théorie de la régénération du genre humain par le système de ses propres intérêts, à mon avis, c'est presque comme affirmer, par exemple, avec Buckel (1), que la civilisation adoucit l'homme et par conséquent le rend moins sanguinaire, moins belliqueux. C'est bien par un raisonnement logique qu'il aboutit à ça, il me semble. Mais l'homme est tellement passionné de système et de conclusions abstraites qu'il est prêt à truquer sciemment la vérité, à fermer les yeux et les oreilles devant l'évidence, simplement pour prouver sa propre logique. Si je prends cet exemple, c'est parce qu'il est vraiment trop clair. Regardez autour de vous : le sang coule à flot et si gaiement même, on dirait du champagne ! Regardez donc notre XIXe siècle, le siècle de Buckle! Regardez-les Napoléon, le grand et l'actuel. Regardez l'Amérique du Nord et son union perpétuelle. Regardez enfin cette caricature de Schleswig-Holstein (2)... Alors, qu'est-ce qu'elle adoucit en nous la civilisation? La civilisation ne fait que développer en l'homme la diversité des sensations ... absolument rien de plus. Et, avec le développement de cette diversité, l'homme, j'imagine, finira par trouver sa jouissance dans le sang. D'ailleurs, ça lui est déjà arrivé. Avez-vous remarqué que les sanguinaires les plus raffinés furent presque tous des hommes très civilisés avec lesquels tous les Attila, tous les Stenka Razine (3) ne pouvaient rivaliser. (...)  la civilisation a rendu cette soif de sang plus cruelle et plus abjecte qu'autrefois. Autrefois l'homme considérait que répandre le sang était un acte de justice et c'est la conscience tranquille qu'il éliminait ceux qu'il devait éliminer; aujourd'hui, nous avons beau savoir que répandre le sang est ignoble, nous persévérons malgré tout dans cette ignominie et encore plus qu'avant. (...)


(1)Historien britannique ( 1821/1862)

(2) la Prusse et le Danemark se font la guerre pour ce duché à l'époque ou l'auteur écrit ces Carnets du sous-sol

(3) Chef de bande cosaque, qui prit  la tête d'une révolte de paysan et fut exécuté en 1671






 

 

 

 

 

 

 

 

 

Par Emmanuelle Caminade - Publié dans : roman - Communauté : Lettres et littérature
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