Partager l'article ! "Carnets du sous-sol", de Fédor Dostoïevski: Je viens de combler une lacune en lisant Carnets du sous-sol, ce célèbre ouvrage de Dostoïe ...
L'or des livres
Je viens de combler une lacune en lisant
Carnets du sous-sol, ce célèbre ouvrage de Dostoïevski, un auteur que je connais bien et qui m'a accompagnée dans ma jeunesse. Un ouvrage capital et
maintes fois commenté qui a influencé et influence encore nombre d'écrivains .
Je ne pense pas l'avoir lu dans sa traduction la plus renommée - qui est sans doute celle d'André Marcowicz chez
Actes sud - , mais celle de Sylvie Howlett me semble tenir la route ( même si , ne lisant pas le russe, je ne suis pas apte à juger de sa justesse ).
Le livre comporte deux parties assez différentes et de longueur inégale : Carnets du sous-sol qui compte une cinquantaine de pages et A propos de neige mouillée qui en compte un peu plus du double.
La première , m'a frappée par sa modernité , par la puissance désespérée, pathétique et sarcastique, de la vitalité qui s'y exprime .
Elle se présente sous forme de «notes». Une sorte de journal intime, intense monologue intérieur sans concession , plein d'auto-dérision, dans lequel un personnage « malade et méchant » vivant pauvrement dans une cave dresse un violent réquisitoire contre ses semblables et contre la société toute entière en se livrant à une confession agressive qui interpelle le lecteur et le bouscule.
La seconde partie , un long « flash-back » induit par la contemplation de la neige mouillée qui termine la première , nous reporte presque vingt ans en arrière . C'est un récit d'une facture plus classique qui vient éclairer la triste histoire de "cet homme des paradoxes" qui s'enferme dans son sous-sol pour être "plus vivant".
Ce livre est si riche que de multiples lectures en sont possibles privilégiant tel ou tel aspect, ce qui ne signifie pas qu'elles en excluent les autres.
J'adhère en partie à celle d' Alain Finkielkraut - que je vous ai récemment présentée dans mon analyse de son dernier livre, Un coeur intelligent - qui met l'accent sur deux de ces aspects : la critique de la modernité et le rapport à l'Autre .
Dostoïevski remet bien en cause l' empire de la raison qui commence à s'instaurer, cette prétention « moderne » à vouloir maîtriser le monde. Et il est surprenant de voir un auteur ridiculiser ainsi de manière prémonitoire, en 1864, cette croyance au progrès, à l'avènement d'un monde et d'un homme meilleur. Il affirme avec force l'infinie complexité de l'homme dont la satisfaction des seuls besoins matériels , ni même des seuls intérêts, ne suffira jamais à conduire au bonheur, tant est grande la part d'inexplicable, d' imprévisible, chez chaque individu et irrémédiable la pérennité du mal.
Quant au rapport à l'Autre, il s'y exprime bien en terme de regard, peur du regard de l'autre qui empêche la
communication et conduit chacun à s'enfoncer dans la solitude ou le mensonge. Finkielkraut souligne l'impossibilité à exister de ce héros car il dépend de ce miroir qui lui renvoie - ou sur
lequel il imprime lui-même - son reflet.
Mais le héros, à mon sens, est surtout dépendant de son propre regard, de l'acuité paralysante du regard qu'il porte sur lui même, «un homme doté d'une conscience» étant incapable «d'éprouver une once d'estime pour soi». Il est aussi, paradoxalement , entravé par son désir absolu d'indépendance .
Toutes les lectures, des plus autorisées aux plus modestes, font vivre la littérature par delà les siècles et les frontières. Je ne me lancerai pas dans une longue analyse car nombreux sont à l'avoir déjà fait, et fort bien, mais je n' hésite pas pour autant à vous proposer rapidement ma lecture qui s'articule autour de quatre maîtres-mots : lucidité ,orgueil, solitude et volupté.
Lucidité
Cette lucidité – cette "conscience aiguë" - poussée à l'extrème par le héros représente pour moi l'intérêt principal du livre.
Le héros traque les contradictions et les hypocrisies de la société , celles de ses semblables et les siennes - il
n'est jamais dupe de ses propres contradictions et dérobades. Et cette aptitude au recul sur soi , cette capacité absolue à se regarder en face, m'apparaît comme la part la plus significative de
cette lucidité.
C'est ce que je trouve très fort dans ce livre qui pose des questions essentielles :
Orgueil
L'orgueil démesuré de ce personnage me semble dériver de cette profonde lucidité qui l'affecte comme une maladie, une maladie qui le distingue des autres, constitue objectivement sa supériorité – ou son infériorité – et lui rend la vie difficile.
C'est bien cette conscience aiguisée le mettant à part qui convainc le héros de sa propre supériorité et lui confère la volonté de se démarquer de ces « tous » qui se confondent dans un conformisme moutonnier. Etre « soit un héros, soit de la boue », devenir le dernier à défaut de pouvoir être le premier , infléchir son destin vers l'abjection puisqu'on ne peut devenir un surhomme. Etre autre chose que la « touche d'un piano » ou une « tirette d'orgue » !
En refusant tout mensonge et toute dépendance, le héros exprime une volonté de puissance qui dépasse, à mon sens, l' asservissement, la domination de l'autre pour être affirmation absolue de sa propre liberté, de son libre-arbitre.
Solitude
Et cette lucidité, cette conscience du mal et notamment de celui qui est en soi, cette liberté absolue d'un héros qui assume son entière responsabilité ne peuvent conduire qu' à la solitude totale , à l'enfermement de l'homme dans son sous-sol. Une solitude qu'il revendique car indissociable de sa liberté et de sa supériorité :
« L'homme n'a besoin que d'une volonté indépendante, quels que soient le prix et les conséquences de cette indépendance »...
Volupté
Cette abjection dans laquelle le héros se plonge lui-même de manière délibérée lui permet une jouissance masochiste , plaisir et souffrance résultant d'un « état de conscience et de honte » et associant l'abandon à la domination. Il domine en effet son abaissement par la «conscience excessivement claire» qu'il en a et c'est de sa propre puissance - qui est avant tout celle de refuser- à laquelle il s'abandonne qu'il tire volupté . Il est esclave de lui-même alors que l'amour de Lisa – qui nous est conté dans la deuxième partie du livre - ne peut lui procurer le bonheur car il lui est impossible de s'y abandonner sans se rendre dépendant d'elle.
Dostoïevski nous présente ainsi , sous les traits les plus déplaisants, forcés jusqu'à la caricature, un "anti-héros" dont la vitalité bouillonnante ne peut s'exprimer que de manière négative , qui refuse de sortir de son enfer et pour lequel personne ne peut rien. Et c'est une grande compassion que finit par éprouver le lecteur pour ce personnage dont le refus de l'illusion, la recherche de sincérité, force le respect...
Fédor Dostoïevski, Carnets du sous-sol, Magnard juin 2008, traduction de Sylvie Howlett
EXTRAITS
Carnets du sous-sol
p.21/22
(...) Ca allait si loin que j'éprouvais parfois je ne sais quel petit plaisir secret, anormal et ignoble, à rentrer chez moi, dans mon trou, par une de ces nuits pétersbourgeoises poisseuses, avec la conscience aiguë que, ce jour-là encore, j'avais fait quelque chose de sale, que ce que j'avais fait était irréparable, et je restais à me ronger intérieurement, secrètement, à me déchirer à pleine dents et à boire mon amertume jusqu'à ce qu'elle devienne une sorte de faiblesse honteuse, maudite, et enfin une véritable et profonde jouissance ! Oui, une jouissance, une jouissance ! J'insiste. J'ai commencé à en parler justement parce que je veux savoir avec certitude si les autres connaissent ce type de jouissance. Je vais vous expliquer : la jouissance, ici, résulte d'une conscience excessivement claire de son abaissement; tu comprends toi-même que tu as atteint les dernières limites, que c'est abominable, mais que ça ne peut pas être autrement; que tu n'as plus d'issue et que jamais tu ne deviendras un autre homme; que même si tu avais le temps et la foi pour te transformer en quoi que ce soit d'autre, tu ne le voudrais certainement pas; et même si tu voulais changer, là encore tu ne ferais rien, parce que, en fait, il n'y a peut être rien en quoi te transformer. Mais le principal, au bout du compte, c'est que tout cela s'accomplit selon les lois naturelles fondamentales de la conscience aiguisée et de l'inertie qui en découle directement, si bien que, non seulement tu ne te transformeras pas, mais, tout simplement, tu ne feras rien du tout. Une conscience aiguisée conduit à dire, par exemple : c'est vrai, tu es une crapule, comme si c'était une consolation pour une crapule de savoir qu'effectivement elle est une crapule. (...)
p.41/42
(...) je déclare donc audacieusement que tous ces beaux systèmes, toutes ces théories qui expliquent à l'humanité en quoi consistent ses intérêts normaux, véritables, pour que, s'efforçant nécessairement d'atteindre ces intérêts, elle devienne aussitôt bonne et noble, que tout cela, selon moi, n'est que fausse logique... Oui, fausse logique ! Car soutenir ne serait-ce que cette théorie de la régénération du genre humain par le système de ses propres intérêts, à mon avis, c'est presque comme affirmer, par exemple, avec Buckel (1), que la civilisation adoucit l'homme et par conséquent le rend moins sanguinaire, moins belliqueux. C'est bien par un raisonnement logique qu'il aboutit à ça, il me semble. Mais l'homme est tellement passionné de système et de conclusions abstraites qu'il est prêt à truquer sciemment la vérité, à fermer les yeux et les oreilles devant l'évidence, simplement pour prouver sa propre logique. Si je prends cet exemple, c'est parce qu'il est vraiment trop clair. Regardez autour de vous : le sang coule à flot et si gaiement même, on dirait du champagne ! Regardez donc notre XIXe siècle, le siècle de Buckle! Regardez-les Napoléon, le grand et l'actuel. Regardez l'Amérique du Nord et son union perpétuelle. Regardez enfin cette caricature de Schleswig-Holstein (2)... Alors, qu'est-ce qu'elle adoucit en nous la civilisation? La civilisation ne fait que développer en l'homme la diversité des sensations ... absolument rien de plus. Et, avec le développement de cette diversité, l'homme, j'imagine, finira par trouver sa jouissance dans le sang. D'ailleurs, ça lui est déjà arrivé. Avez-vous remarqué que les sanguinaires les plus raffinés furent presque tous des hommes très civilisés avec lesquels tous les Attila, tous les Stenka Razine (3) ne pouvaient rivaliser. (...) la civilisation a rendu cette soif de sang plus cruelle et plus abjecte qu'autrefois. Autrefois l'homme considérait que répandre le sang était un acte de justice et c'est la conscience tranquille qu'il éliminait ceux qu'il devait éliminer; aujourd'hui, nous avons beau savoir que répandre le sang est ignoble, nous persévérons malgré tout dans cette ignominie et encore plus qu'avant. (...)
(1)Historien britannique ( 1821/1862)
(2) la Prusse et le Danemark se font la guerre pour ce duché à l'époque ou l'auteur écrit ces Carnets du sous-sol
(3) Chef de bande cosaque, qui prit la tête d'une révolte de paysan et fut exécuté en 1671
OUVRAGES COLLECTIFS
DES VIES, 62 enfants de harkis
racontent
AGOSTINI Jean-François
ATTA Sefi
Le meilleur
reste à venir
ATXAGA Bernardo
Obabakoak
AVALLONE Silvia
D'acier (traduction française)
BACHI Salim
BAILLY Jean-Christophe
Le Dépaysement / Voyages en France
BARBARA Charles
BARICCO Alessandro
Novecento
BARRIERE Loïc
BASTARD Joël
BENCHICOU Mohamed
BEN JELLOUN Tahar
Les amandiers sont morts de leurs blessures
BENMALEK Anouar
BERNANOS Georges
BESSETTE Hélène
BIANCARELLI Marco
Vae Victis et autres tirs collatéraux
BIZOT Véronique
BLANC Anne-Catherine
Entretien avec Anne-Catherine Blanc
BORGES Jorge Luis
BOULGAKOV Mikhaïl
BOUIDA Iouri
CALVINO Italo
CASANOVA Xavier
CASANOVA Marie
CESARI Stefanu
CHOUKRI Mohamed
CLARO
COE Jonathan
La vie très très privée de Mr Sim
Rencontre avec Josée Kamoun, traductrice de Jonathan Coe
COHEN Laurent
CONIL Dominique
CONRAD Joseph
DAOUD Kamel
DIOME Fatou
DOMECQ Jean-Philippe
DOSTOIEVSKI Fédor
Carnets du sous-sol
ENARD Mathias
FARINA Raymond
Anecdotes et Epitola Posthumus
Eclats de vivre et Une colombe une autre
FERRARI Jérôme
Du style de Jérôme Ferrari et de l'intérêt de la critique...
FERRUCCI Roberto
Sentiments subversifs / Sentimenti sovversivi
FINKIELKRAUT Alain
FONDANE Benjamin
FOURVEL Christophe
La dernière fois où j'ai eu un corps
FUSINI Nadia
GERMAIN Sylvie
GIONO Jean
GONZALEZ Tomàs
GROSSMAN Vassili
Vie et destin
HADDAD Hubert
Rencontre avec Hubert Haddad
(Sainte-Cécile-les-Vignes, le 11/05/12)
HEBBADJ Fadéla
interview exclusive de Fadéla Hebbadj
HRABAL Bohumil
IBSEN Henrik
IMACHE Tassadit
JAY Salim
Victoire partagée
JOUANARD Gil
L'Oeil de la
terre
KALOUAZ Ahmed
de KERANGAL Maylis
KLEIN Etienne
LAFON Marie-Hélène
LE BRETON David
LE CLEZIO J.M.G.
RAGA Approche du continent invisible
LEYS Simon
Le bonheur des petits poissons
LOBO ANTUNES Antònio
LOY Rosetta
de LUCA Erri
MAcCARTHY Cormac
MAROUANE Leïla
La vie sexuelle d'un islamiste à Paris
MAZOYER Florian
MICHON Pierre
MORAVIA Alberto
NIMROD Bena Djangrang
PAGANELLI Norbert
A notti aspetta / La nuit attend
COTTON Peintures : Paroles & couleurs
PAOLI Angèle
PEREZ-REVERTE Arturo
PESSAN Eric
Rencontre avec Eric Pessan (Sainte-Cécile-les-vignes, 25/11/11)
PESSOA Fernando
Le livre de l'intranquillité" (volume II)
PREDALI Jean-Baptiste
RAHIMI Atiq
Syngué sabour (Pierre de patience)
RENUCCI François-Xavier
Un lieu de quatre vents, Una vita nova
REVERDY Thomas B.
Rencontre avec Thomas B. Reverdy ( Bollène, 17/06/11)
RODRIGUEZ-ANTONIOTTI Maddalena
ROHE Oliver
Ma dernière création est un piège à taupes
ROUAUD Jean
Comment gagner sa vie honnêtement
SANSAL Boualem
SANTINI Jean-Pierre
C'est toujours la même histoire
SATTA Salvatore
SAVINIO Alberto
SEBBAR Leïla
Rencontre
avec Leïla Sebbar, Yves Turquier et Marcel Benamou
SHAKESPEARE
SLAVNIKOVA Olga
STEINFEST Heinrich
TABUCCHI Antonio
Piccoli equivoci senza importanza
TAVARES Gonçalo
Apprendre à prier à l'ère de la technique
TCHEKHOV Anton
VALJAREVIC Srdjan
Rencontre avec Srdjan Valjarevic (Romans, 25/05/11)
VELHO DA COSTA Maria
VERDIER Fabienne
WALSER Robert
ZALBERG Carole
Derniers Commentaires