"Casaluna", de Joël Bastard

Publié le par Emmanuelle Caminade

 

Ce magnifique recueil de poèmes dont le titre, Casaluna, reprend le nom d'une rivière corse de la Castagniccia est empli d'une profonde nostalgie, de cette «nostalgie, laissée pour morte sur un lit de fougères». Et dans cette rivière d'enfance, dans cette rivière-mère, cette rivière-écriture, les images du passé inscrites sur les pierres jaillissent, révélées par la transparence de l'eau.

L'écriture de Joël Bastard est belle. Affûtée «d'une eau tranchante de roche», elle fait miroiter le dessous  des mots. Précision du vocabulaire associée à une succession d'images instantanées, elle reflète le mystère au-delà des êtres et des choses simples.

Le poète écrit «du miroir des pierres closes», «l'île comme une conque posée sur l'oreille», «pour répondre aux vagues qui cognent contre». Il rassemble «les éléments restants» «pour construire l'instant de la rive là-bas», pour faire face «à la nuit qui s'avance dans le noir». Et il rallume ainsi des mondes éteints «pour aller vers ce dernier mot que nous ne connaissons pas».

Casaluna est aussi un hommage aux humbles  - ce que le poète nous signifie  en reprenant les quatre premiers alexandrins des Pauvres gens de Victor Hugo. Il est  surtout l'hommage à sa mère d'un poète orphelin, dont les poèmes s'inscrivent comme une épitaphe sur son tombeau, résonnant comme le poème de Rimbaud, Les étennes de l'orphelin - qui justement répondait à celui de Hugo cité par l'auteur :

Ce sont des médaillons argentés, noirs et blancs

De la nacre et du jais aux reflets scintillants;

Des petits cadres noirs, des couronnes de verre,

Ayant trois mots gravés en or : "A NOTRE MERE !"

 

Joêl Bastard-copie-1

Casaluna, Joël Bastard, Gallimard 2007, 106 p.

 

EXTRAITS :

 

p. 17

La  rivière  aliquote  passera  par les  ouïes de la truite  sévère.  Son  eau  peignée  de  branchies comme  pour  le vent dans  les  genévriers. Tout respire et défile. La rivière bue des  roches. L'haleine.  Le  souffle  des  bêtes  à  travers  le  jour construit de pierres sèches.

 

p. 18

Se  tenir  là. Sur  cette  rive. Pieds  nus  dans  le silence  des  éboulis.  Le  long  du  lit  mobile. La pente se tenant  elle aussi sur la rivière. Se dressant  dans  le  bleu  excédé. Se retenant dans la chute   à  sa  propre  disparition.  Elle  finira   par se  laver  de  sa  verticalité  légendaire.  Dans  le mélange des chemins. Le retournement  des fondations  confidentielles. Les portes désolées. Elle finira dans le  ventre éviscéré  des truites  noires. Dans l'accourse de cette langue glacée.

p.22

Le  garrot  brûlant  du  soleil  sur  mon  bras.  les volets à peine ouverts. La  mélancolie  peut  venir déballer ses  vieux cuivres  dans la  pénombre. Sa poignée de paille et  ses taies d'oreillers  empilées près de  la  Singer. Un mort  se  frotte  le menton -  au  frais   dans   le  cellier  -,  bruit   de   barbe bleue.  C'est  un  homme  qui  s'interroge  devant un casgiu. La faim de le voir!

"Casgiu" : fromage vieux

p. 48

J'écris depuis toujours. Depuis cette pierre close. Je me trompe. Depuis  la pierre  me suis  trompé avec l'eau et vos syllabes  dorées. J'écris depuis cet instant-là. De  l'oeil penché et de votre corps. Aveuglée pierre close.

J'écris  du miroir  des  pierres  closes. Du  grand orgue béant de roses même de bleus le ciel. Làdessus. Miroir de toutes choses qui renvoie nulle part  de soi. Nous  empêche de voir la  rose. Son lilas d'autres  fleurs. L'éclat  de la mort  prochaine sur les lèvres de la mère qui nous indispose.

Il  n'y a  rien  dans  ce  tombeau. Ni  dans  cette manche  que je tiens  de toi. Les dents  serrées dans l'expression. Sur cet os à ronger. Ce stylo.

p. 87

Les mains calleuses du berger sous le jet d'une fontaine. Bol de grès  pour un  sein d'eau claire.

Le poids  renouvelé  de l'absence  à porter en bouche. La fraîcheur du manque.

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Publié dans Poésie

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Norbert Paganelli 07/03/2016 08:42

Un très beau livre, d'une remarquable fraîcheur, un auteur attachant et discret. tout pour plaire et je comprends fort bien qu'il vous plaise.

roland 28/02/2012 21:20


De magnifiques images fortes dans ce texte, telle celle aussi de la truite comme muscle de l'eau de la rivière (je cite de mémoire - et j'en ai peu!)

roland 12/05/2010 21:31


Voilà qui affûte mon intérêt! De la poésie! Cela est devenu si rare dans notre monde. J'ai hâte de m'en désaltérer, de ce livre!