"Comme une bête", de Joy Sorman

Publié le par Emmanuelle Caminade

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Si vous avez besoin de vous changer les idées, lisez Comme une bête de Joy Sorman, un roman au sujet original et à l'écriture inventive dans lequel on rit beaucoup. Mais pas seulement ...

C'est l'histoire d'un garçon doux, sensible et plutôt effacé qui, s'il manque d'ambition au départ, «aime ses mains» dont il tire une grande fierté : «de longues mains pâles aux doigts agiles», «efficaces et élégantes», qui vont trouver leur gloire et lui assurer «un avenir radieux».

Au hasard d'une orientation scolaire, Pim va en effet plonger «tête la première dans la boucherie» comme dans un «sacerdoce» et devenir un «fou de viande». Se muant en héroïque «chevalier viandard», il s'illustrera ainsi pendant les deux années de son CAP jusqu'à devenir «le meilleur apprenti-boucher des Côtes d'Armor», ce qui élargit notablement ses horizons. Quittant sa région pour la «ville mondiale de la viande», il ouvre alors sa propre boucherie à Paris. Et, en bon petit «soldat de la viande galvanisé par les heures de travail accumulées», il la fera prospérer en lui consacrant toute sa vie, avant de «porter l'art de la boucherie à son achèvement» en menant une «ultime bataille».

 

Avec beaucoup d'humour, Joy Sorman nous entraîne sur une cadence endiablée dans un univers aussi délirant qu'il est précisément documenté, la surabondance des détails techniques et réalistes en accentuant encore la dimension épique et fantastique. Suivant le parcours de Pim, elle dresse une immense fresque très haute en couleurs englobant tout le monde de la boucherie, de l'éleveur au boucher et au consommateur en passant par les abattoirs et les halles. Une fresque s'affirmant comme la métaphore du monde des hommes des origines à nos jours, et même à l'avenir qui semble se dessiner.

Observant avec acuité le rapport de l'homme à l'animal, à la chair et au sang, au travers de l'élevage, de la production et de la consommation de viande, elle développe de plus une vaste réflexion anthropologique et philosophique sur la nature humaine, la barbarie et la civilisation et s'interroge sur l'évolution technique et économique de nos sociétés.

Tout ceci étant mené de front dans une écriture très picturale, musicale, et même cinématographique. Une écriture pleine d'imagination alliant technicité, sensualité et poésie. Joy Sorman capte les infimes variations de lumière et de couleurs et n'a pas son pareil pour appréhender les formes sous des angles variés et inhabituels, ou pour rendre la consistance des matières, mais aussi des sons et des odeurs, et elle décompose la mécanique précise de chaque opération en une multiplicité de gestes, impulsant un mouvement d'une puissance inéluctable à cette gigantesque chaîne. Et la dextérité et la vivacité dont elle fait preuve dans son travail de la langue n'a rien à envier à celle de son héros dans la découpe de la viande !

 

Comme une bête est un livre étonnant et brillant, peut-être à mon sens trop brillant dans cette première partie qui en constitue l'essentiel et atteint des sommets dans les pages concernant la visite des abattoirs. Malgré ses qualités, la seconde partie perd en effet de son rythme et de son intensité, les quelques échos ou redites – notamment dans le passage sur les halles - faisant poindre parfois une certaine lassitude. Et la troisième et très courte partie en forme d'épilogue laisse un peu le lecteur sur sa faim, n'arrivant pas, en dépit de sa fantaisie, à faire du «coup d'éclat», du «bouquet final» de Pim l'apogée du livre.

Des réserves qui n'empêchent pas de saluer une très belle performance.

 

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Comme une bête, Joy Sorman, Gallimard, juin 2012

 

 

A propos de l'auteure :

http://fr.wikipedia.org/wiki/Joy_Sorman

 

 

 

EXTRAITS :

 

p. 13/14

 

Dès la première image il est dans le plan, ceint de blanc et de dignité, couteau à la main. On n'aperçoit d'abord que son torse barré d'un tablier, ses mains gantées de métal. Puis la caméra s'éloigne, le jeune homme apparaît d'un bloc, tous les morceaux sont là, des pieds à la tête : un boucher.

L'image s'emballe, défile maintenant à grande vitesse sur une musique électro aux basses étouffées : le boucher débite des porcs en accéléré, disjointe les vertèbres os par os, extrait des côtes de boeuf, coupe un rumsteak, racle la graisse sur les muscles, torture la chair avec un batteur puis un attendrisseur, dénerve foies et rognons, saisit une belle tête de veau par les narines, décalotte, déroule la ficelle à ligoter, jette la viande dans un feuillet d'emballage, la pèse et tend le paquet au client.

On n'est pas certain d'avoir bien vu. Mille gestes décomposés en 152 secondes. Des mains immenses qui s'affairent dans l'optique de la caméra, palpent des matières écarlates et luisantes sous la lumière des projecteurs. Générique de fin. Image arrêtée sur le sourire juvénile du boucher : le regard brille, éclatant, le regard est mouillé, on dirait que le boucher va pleurer.

Pim est le héros d'un clip promotionnel sur les métiers de la viande, un petit film amateur qui sera projeté dans le réfectoire juste avant le pot de bienvenue.

(...)

 

25/26

 

(...)

Et les jours se succèdent, l'apprenti travaille dur, apprend vite, la découpe du cochon à 7 h et la serpillière à 21. Le lundi c'est pieds panés, le mardi pâté de tête (mettre à cuire la tête du cochon, une fois molle la désosser et la couper en cubes), le mercredi on fond le saindoux et on récupère la graisse autour des boyaux pour en faire du flambard, le jeudi on fabrique les saucisses ( embaucher le gros boyau sur la canule, mettre la chair sur le poussoir et tourner), le vendredi c'est lardage des rôtis et le samedi Pim est affecté à la fabrication du haché, sa tâche favorite. Il récupère les morceaux bien secs des dessus de côte qu'il écrase dans la machine. Pim, paralysé par la beauté, contemple alors la chair marbrée rose et blanc qui sort de la grille du hache-viande comme une invasion d'asticots.

(...)

 

p.45/45

 

(...)

René le cochon a maintenant disparu au bout de la chaîne, Pim esquisse un geste de la main, geste de salut et d'impuissance, geste avorté alors que s'impose le spectacle effarant des secousses et des tremblements, échines frissonnantes, muscles tétanisés, yeux révulsés, langues qui pendent, groins palpitants, têtes renversées, boyaux qui dégringolent, bêtes épluchées comme des bananes, une forêt d'animaux pendus par les pattes, animaux sans tête et pourtant reconnaissables, cochons sans tête et privé du souffle vital qu'expiraient leurs naseaux mais cochons quand même.
Alors que Pim, sans tête, on ne saurait pas l'identifier. Les hommes sont des têtes tandis que les animaux sont des corps, les animaux on leur coupe la tête puis parfois on la mange en tranches et en vinaigrette. Autrefois on coupait aussi la tête des hommes et des femmes et alors leur tête qui roulait sur l'échafaud était comme une tête de boeuf ou de cochon, était une tête en viande qui atterrissait dans le panier du bourreau, qu'on empoignait par les cheveux et brandissait à la foule. Et le corps décapité qui gisait à côté n'était plus qu'une carcasse.

(...)

 

p.68

(...)

Pim parvient à glisser hors du tapis roulant qui mène à l'égorgement. Toujours invisible, vif comme l'anguille, il s'introduit dans la salle d'épilage. Les cochons sont levés par l'arrière-train, jambons dans les airs, puis grattés au pieu et douchés à l'eau chaude. D'un sifflement l'équarrisseur ordonne la mise en marche des rotatives et voilà les racleurs qui frappent, frottent et flambent pour éliminer les poils résiduels. Les cochons seront bientôt imberbes. Pim maintenant à poil lui aussi prend son élan, attrape le premier crochet qui passe, intègre le manège et se fait gratter le dos, douché et récuré par des ouvriers impassibles qui, à force de voir défiler à longueur de journée les mêmes formes roses, ne distinguent plus un nez d'un groin, un porc d'un homme en slip quand il est pendu par les pieds, pensent juste en voyant Pim arriver à leur hauteur qu'il est pas bien épais celui-là, qu'on en fera pas mieux que de la chair à cordon-bleu pané. Mais il est temps pour Pim, terrorisé, de lâcher prise et de glisser au sol : le porc crocheté devant lui est fendu en boutonnière immense, séparé en deux dans un fracas de scie électrique.

(...)

Publié dans Fiction

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