Vendredi 25 novembre 2011 5 25 /11 /Nov /2011 14:25

cosmoz.jpg La rentrée littéraire 2010 était riche, aussi m'y attardé-je encore avec CosmoZ ne voulant pas voir passer à la trappe ce gros livre qui attendait depuis longtemps sur ma pile et dont l'écriture prit quand même cinq ans à Claro.

CosmoZ est un étrange objet animé – aux deux sens du terme -, à la fois puissant et aérien, insaisissable,  un livre long et dense, solidement charpenté jusque dans son mouvement qui s'appuie sur une fiction américaine, Le magicien d'Oz (1) - une histoire pour enfants publiée en 1900 et adaptée au cinéma à la veille de la seconde guerre mondiale (2) - pour survoler et pénétrer l'histoire de la première moitié du XXème siècle, cette terrible période inféodée au nouveau culte de la science et du progrès qui a fondé notre monde moderne et conduit à la négation de l'humain.

Deux histoires qui s'emboîtent et se font écho , participant du même processus cyclonique régissant la marche de l'univers et celle de nos propres vies propulsées par le moteur de nos peurs - peur de mourir, peur de vivre en noir et blanc – et de nos manques, par le désir de devenir «autre ailleurs», à la fois fuite et tension vers l'absolu. Deux histoires qui nous entraînent dans la matrice du monde , dans ses boyaux où se jouent la vie et la mort et nous interrogent sur le début et sur la fin quand tout est recyclage, renaissance et métamorphose, oubli et répétition.


C'est un livre entre deux, entre fiction et réalité , le mythe se réactivant sans cesse dans un réel lui-même créateur de légende, un livre  «accolé à forces égales au ciel et à la terre» qui nous aspire dans le noir siphon d'une bonde sans fond et nous élève, nous dissout dans l'éther céleste. Un livre à l'approche à la fois onirique et fantaisiste et réaliste, précise et technique.

Et dans ce roman résonne au côté de la tribu des «Oziens» réanimée par la plume inventive de l'auteur , et au ventre-même d'un de ses membres, la voix de T.S. Eliot et de ses «hommes creux» (3), de ces ombres de l'Hadès,  Claro montrant la grisaille et la fragilité de ce monde moderne bâti par les hommes -  déjà «royaume des morts» malgré les couleurs factices dont il tente de se grimer - ainsi que l'impuissance de ces derniers à y trouver le bonheur. On ne peut s'échapper du «zoo de la douleur», le royaume d'Oz n'existe pas  sur terre et le magicien de la Cité d'Emeraude n'est qu'un charlatan !

 

CosmoZ ne m'est pas apparu pour autant comme un livre déprimant mais plutôt comme une ballade compassionnelle d'une paradoxale vitalité. Il y retentit en effet une pulsation vitale obstinée, héroïque , gigantesque à l'échelle du Temps - cette «boule d'heures hermétique aux rafales de l'histoire» - dont les aiguilles tournent , immuables, implacables, autour d'un mystérieux trou noir. Et, surtout, l'écriture époustouflante de Claro y insuffle une vigueur bouillonnante réjouissante.

 

1)http://fr.wikipedia.org/wiki/Le_Magicien_d%27Oz

 

2)http://fr.wikipedia.org/wiki/Le_Magicien_d%27Oz_%28film,_1939%29

 

3)http://www.unnecessairemalentendu.com/archive/2010/09/13/les-hommes-creux-t-s-eliot.html

 

De la tornade initiale emportant la maison de Dorothy, la jeune et naïve héroïne de Frank Baum, à celle d'Hiroshima, ce récit fragmenté progresse de manière spiralaire, retournant en arrière pour avancer de nouveau, s'apaisant et se régénérant, et semble s'accélérer dans sa phase ultime - la dernière ligne droite pour ses héros , la ligne finale, du moins pour ce roman. 

CosmoZ se fait ainsi cyclone à la fois destructeur et constructeur , il «brasse et redistribue », «disperse et recombine». Claro y arrache ses personnages «au terreau baumien» pour les «inoculer dans les veines du siècle» et les décliner en d'infinies variations. Il les isole et les rassemble grâce à une construction éclatée dont il réussit à maintenir savamment les liens en ménageant de multiples échos, ce qui confère à l'ensemble une grande unité malgré les changements brusques de temps et de lieux. Et ces personnages ne sont pas les seuls à se démultiplier, l'écrivain se retrouvant aussi dans celui du jeune enfant à la langue enflée, hanté par ses cauchemars, et dans  celui du réalisateur de la MGM donnant visage, mouvement et voix aux créatures de Baum.

Le récit intègre par ailleurs différents types de textes sans nuire à la fluidité de l'ensemble et la narration qui passe facilement du récit classique à la confession ou au journal saute alternativement du "tu" – notamment dans le prologue qui semble s'adresser tant à l'héroïne de Baum qu'à l'enfant que fut le lecteur - au "il"  du narrateur extérieur et au "je" endossé par différents personnages , comme si ce livre appartenait à tous.


Tout comme Oliver Rohe ( au dernier roman duquel CosmoZ, quoique très différent, m'a parfois fait penser (4)), Claro attache une extrême importance à l'architecture de son livre mais aussi à la langue.

Il aime visiblement les mots qui chez lui ne sont pas des coquilles vides, les mots rares et précis appartenant souvent à un vocabulaire spécialisé et les néologismes signifiants - avec un don manifeste pour l'invention verbale. Il prend plaisir – et nous avec - à jouer sur les sons et les rythmes, détournant les sonorités des mots , recourant souvent aux onomatopées,  bouleversant l'ordre d'un dialogue pour en faire claquer les réponses laconiques comme un tir de mitraillette,  soufflant ses mots en rafales, les condensant dans des aphorismes de son cru à l'humour souvent décalé ou les accumulant dans une puissante logorrhée enflant de longues phrases. Un style sonore mais surtout visuel recourant à une avalanche d'images neuves et fortes, drôles ou émouvantes, à des métaphores d'une grande beauté. Sans compter les jeux sur les lettres  et le sens des mots, l'utilisation de la typographie , des tailles et des polices différentes de caractères , des retours à la ligne et de la  répartition des blancs...

Avec une architecture élaborée, une narration imaginative, un style puissant, émouvant,  plein de fantaisie et de dérision, Claro  recrée un monde qui n'échappe pas à la réalité mais délivre de ses cauchemars. 


Un livre très riche donc qu'une seule lecture ne peut suffire à épuiser et dont je serais bien incapable de faire une véritable analyse. Je tiens à préciser, puisque ces facteurs m'ont longtemps dissuadée,  qu'il n'est nul besoin d'avoir lu Le magicien d'Oz ni vu le film, pas plus que de connaître tous ces auteurs américains qui font partie de l'univers familier de Claro, ce qui était mon cas - n'ayant même découvert le  poème d'Eliot dans son intégralité qu'à cette occasion -, pour en goûter la saveur.

Ce livre recèle en soi suffisamment de force pour s'imposer quelles que soient nos lacunes.

 

 

4) CosmoZ, comme Un peuple en petit se joue des lignes de démarcation entre fiction, rêve et réalité et propose un texte en mouvement aux multiples dissonances et consonnances, le moteur de la peur y étant  très présent. Et le cyclone que l'on peut comprendre comme une métaphore du monde, de nos vies , comme de l'écriture - «un tour » insufflant vie au «golem » -  me semble reprendre en partie une formule de ce livre : "on rebat le même jeu de carte"... 

L'importance capitale accordée par Claro à la langue me paraît rejoindre celle d'Oliver Rohe et j'ai vu dans l'image de ce jeune Baum à la langue enflée par une tumeur - qui  peut  faire ponctuellement référence aux trois personnages du roman de Rohe -  un clin d'oeil de l'auteur à  ce dernier...

 

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CosmoZ, Claro, Actes Sud , juin 2010, 490 p.

 

Biographie et bibliographie de l'auteur :


 

http://fr.wikipedia.org/wiki/Christophe_Claro

 


 

EXTRAITS :

 

 

Prologue

DOROTHY

p.18

 

   Tu t'appelles Dorothy, tu es une petite fille et tu vis au Kansas, au milieu des grandes plaines grises, avec ton oncle et ta tante, eux-aussi gris, et seul ton petit chien Toto n'est pas gris, son poil est noir et soyeux, il te fait rire, d'un rire dont on aurait du mal à déterminer la couleur, mais qui, correctement nuancé, devrait pouvoir t'aider à surmonter tout ce gris. Tu portes une robe chasuble sur une blouse à bavette en gaze crème avec des manches bouffantes taillées dans un ricrac bleu. Tu vis au Kansas avec ta tante et ton oncle.

   Tante Em est une femme grise qui a engrangé les années dans les rides de son front et les volutes de son chignon, elle ferme les portes d'un coup de hanche, calme la pâte du battant de sa paume et lève les yeux au ciel dès qu'une pensée en amène une autre sans l'avoir consultée auparavant. Oncle Henry et elle forment un couple qui ne produit aucune force, à eux-deux ils semblent au contraire absorber le peu d'énergie que leurs mouvements dégagent, et l'espace qu'ils entament se referme sur eux avec un naturel déconcertant. Leurs vieillesses conjointes s'additionnent, et l'affection qui les lie dépasse de beaucoup le peu d'égard que chacun a pour soi-même. Tu espères ne jamais devenir comme eux, rester à jamais une unité réfractaire aux opérations, aussi séduisantes soient-elles.
Tu t'appelles Dorothy et le gris est une nuance dont tu ne veux pour rien au monde, ni dans tes cheveux, ni dans tes projets.

   (...)

 

1

BAUM'S BAZAAR

p.23/24

 

   (...)

   Derrière le miroir frontal, les deux abaisse-langue sont deux rames posées au fond d'une barque pourrie, échouée dans l'abri des lèvres-grottes. Au delà le cavum, le larynx et l'hypopharynx se terrent dans une brume violacée. L'index ganté de Bergfield robinsonne dans les cavités et s'étonne presque de ne point en retirer de poussière dorée. Apparamment, le sillon amygdaloglosse est intact, du moins pas trop nécrosé. Etant donné la dose d'éther, la motricité du bout de viande qu'est la langue de Frank peut difficilement être évaluée mais bon, tant que le gamin respire... Respire-t-il? Miss Glinda code-morse deux fois des paupières en affinant sa moue, parfait, tout baigne dans le formol de la routine.

   Le Dr Bergfiel hésite, un peu comme un écrivain devant une bouteille entamée et une longue soirée en perspective. La tumeur semble latérale, de volume modéré, de texture saline, aussi serait-il judicieux de procéder à une hemi-basiglossectomie, mais le frêle Frank risque de sortir de cette épreuve avec une diction tirebouchonnée , cheuhfoureuhmerzideugteuhr, ce qui ne sera peut-être pas du goût de ses géniteurs. Le miroir poursuit son investigation et révèle bientôt que, toute latérale qu'elle soit, la tumeur paraît nomade, elle est même en fait carrément médiane haute, auquel cas la voie ferait mieux d'être médiane elle aussi, et donc l'approche d'ordre mandibulotomique, et là, Bergfield le sait, c'est la sécession, le partage sanglant, le jeune Baum finira bilingue de foire, chair à Barnum, il parlera comme une vache du Midwest courtisée par Bill Cody... Miss Glinda hausse l'épaule droite puis la gauche comme si elle se dépouillait d'une mue de soie qui, dégoulinant le long de son corps, l'oblige à rentrer le ventre avec en guise de point de succion le nombril, involontaire appel à la fornication mais Bergfield sait parfois se contenir.

   (...)

 

 

5

LA BALLADE DES HOMMES CREUX

p. 150/152

 


(...) On lui enseigna l'art des premiers soins en quelques jours , et après ça elle ne vit plus que des hommes mâchés, régurgités, fracturés, calcinés, des visages aux reliefs aberrants, n'entendit plus que des voix fendues par le milieu, à peine retenues aux cordes vocales par des fibres de cris.

   Oscar Crow était son premier patient apparemment intact . Une vraie poupée de chiffon, tout juste bonne à remplir un haut et un bas de pyjama, certes, mais le visage épargnée, le coeur battant et les lèvres encore humides. Le Dr Huizard l'avait soulagé d'un bout de ferraille mal logé , et peut-être d'autre chose, mais pour l'instant cet homme était le seul lien qui retînt encore Dorothy au monde menacé des valides. Il lui arrivait parfois de soulever son bras ou sa jambe puis de laisser retomber le membre en question sur le drap en murmurant : Bravo Oscar ! Bravo ! Tu es plus souple et moins douillet que la plupart de mes patients ! Et Toto, le chien de Dorothy , d'y aller d'un petit rrr-roufff congratulatoire.

   Quand au soir du septième jour le soldat Crow ouvrit les yeux , il ne vit tout d'abord qu'un triangle obscur se détachant sur une immensité blanche, puis il distingua deux rondeurs à l'intérieur de ce V, deux globes dégageant une agréable chaleur.Quelqu'un manipulait son poignet, on était en train de le détrousser ! Il releva brusquement la tête et son long nez busqué s'inséra parfaitement entre les seins de Dorothy qui, occupée à remonter la montre-bracelet d'Oscar Crow, ne l'avait pas vu ouvrir les yeux. L'infirmière recula d'un bond en poussant un cri et leva la main comme si elle allait le gifler, mais au lieu de ça ses doigts s'enfoncèrent instinctivement dans la chevelure blonde d'Oscar. Quand ce dernier voulut sourire, ses lèvres engourdies ne purent qu'esquisser un sourire bâclé.

   Il comprit au cours des heures qui suivirent que son corps n'était plus qu'une machine à oublier, que sa volonté avait été reprogrammée afin de transformer la moindre de ses velléité en processus d'effacement : sa mémoire ne fonctionnait plus, elle s'évanouissait toutes les six ou sept minutes.

   Il se demanda qui était responsable de cette farce. Il revoyait la flaque de pulpe rouge et brun à laquelle avait été réduit son ami Nick, entendait de nouveau vrombir puis éclater l'énorme obus, croyait sentir pleuvoir encore et encore sur eux les milliards de particules de boue, se rappelait avoir parlé par bribes de tout et de rien en attendant les secours, de plus en plus lourd, de moins en moins lui...

   Comment l'obus s'y était-il pris pour réduire en poussières des souvenirs aussi coriaces que ceux accumulés pendant cette foutue guerre ? Oscar, lui, n'avait jamais réussi à les chasser,à les réduire au format de carte postale, à les plier en quatre et cinq puis six puis sept, n'avait jamais pu faire faner leurs ocres et leurs vermillons , et voilà qu'un obus était parvenu à éradiquer jusqu'à la moindre sensation de déjà vu ...

Désormais , toute sa vie d'avant l'obus se confondait en une longue respiration vers le point de chute du dit obus, comme si, tout petit, il était sorti du ventre maternel pour se diriger, à la seule force de ses avant-bras qui forcissaient avec les ans, vers un lieu d'ultime délassement, franchissant dans un premier temps des champs fauchés ou en friche d'où jaillissaient des insectes apeurés, puis des villes métamorphosées en centres de panique collective... tout change trop vite, le voilà qui progresse à plat ventre dans les rues et sur les places tandis que les gens fuient en le piétinant, voilà qu'il traverse les ruines de l'enfance , puis les décombres de l'âge adulte, qu'il s'écorche les genoux sur des pavés mouillés, de nouveau la campagne, le grand air, mais le sol est meuble, la terre est brûlante, imbibée d'une substance grasse, et, quand il croit parvenir sur on ne sait quelle éminence, des frises hérissées décorent son maigre horizon, l'orage macule le ciel et il faut continuer, il continue, il abandonne son sac, glisse sa baïonnette dans un passant de sa ceinture et sans relâche frotte sa panse sur cette mer de boue qui semble converger vers une dépression, une cuvette, non, un trou, un simple trou qui n'est ni l'entrée d'un terrier ni celle d'une taupinière, on dirait plutôt qu'une bouchée a été prélevée, et dans cette anfractuosité gît une forme, une forme qui lui est familière, un homme que le feu du ciel a changé en civet sanglant, et peut-être est-il encore temps de collecter son souffle, peut-être est-il possible de s'approprier l'énigmatique montre-bracelet qui continue d'imposer son tic et son tac au chaos universel, Oscar avance, se rapproche, sa main se tend et il sent que ce dernier effort tire massivement sur des nerfs qui ont commencé à se tendre quand il a entamé la longue reptation hors du trou maternel, va-t-il soudain être rappelé, traîné sur des milliers de kilomètres sans pouvoir se retenir, ravalé ? Repris ? Baaauuuummmmmmm !!!!!


 

11

LOIN DU KANSAS

p. 350/351

 

   (...)

   Alors, oui, j'avoue, je dis tout, et livre mes aveux en vue d'adaptation : c'est moi qui ai plongé Oscar et Nick dans l'auge glacée des tranchées et réglé les mortiers, lâché la poule et tressé les barbelés. Moi qui ai rabattu le Lion Poltron vers les Zoulous de Roosevelt, armé sa carabine quand la bête a pleuré, pressé la détente de l'arme et la poire de l'appareil photo. Moi qui ai soigneusement enduit le sourire de Dorothy du vert mortel du radium. Moi qui ai entraîné Elfeba dans la folie, moi qui ai fait tourner les hélices de son avion dans le sens exact de la décapitation. J'ai rafistolé le Bûcheron en prenant soin de distiller de l'acide dans l'huile prétendument lubrifiante de ses lubies poétiques – T.S. Eliot ? Laissez-moi rire ! Si la terre n'était que vaine, ça irait encore ! Hommes creux , hommes de peu de feu ! Tous destinés au four avec livres et brioches ! Oui, j'ai fait tout cela et je l'ai fait sans y penser, occupé que j'étais par d'autres besognes. J'ai soufflé sur eux, craché sur eux, pesté contre eux. J'ai descellé une à une les briques jaunes de leur foutue route et m'en suis servi pour édifier un mur afin de contenir leurs ardeurs épileptiques. J'ai pratiqué toutes sortes d'expériences extraordinairement bâclées sur leurs futures dépouilles et murmuré à leur oreille la nuit quand ils croyaient que leurs rêves enfin les conseillaient. Je leur ai conté avec minutie, dans la grande tradition de la broderie satanique, le tic-tac de leur agonie, l'enchaînement des secondes menant au râle ridicule qui précède le dernier pet, en leur décrivant la façon dont tous les fluides retournent à la mère – ah ! comme ils ont pâli ! pâli puis secoué la tête, l'air de dire non non non ce n'est pas vrai, nous sommes moins qu'immortels mais un peu plus qu'éphémères, nous ne sommes pas les amuse-gueule d'un certain ventriloque ! Mon pied les a foulés, ma main les a giflés, et pas une seule fois ils n'ont vraiment bronché. Je les ai chassés, chassés de la maison de la mémoire, du vent, allez, retournez au pied du néant et gravissez si vous le pouvez son intolérable paroi.

   Le pire c'est qu'ils sont revenus, et avec eux ce fieffé cabot qui ne rêve que d'une chose, lever la patte et pisser sur le bas de mon pantalon, inonder d'urine les colonnes de l'Injustice, puis s'en aller retrouver son petit Fuchsl chéri. Il sont revenus, après avoir été battus comme plâtre par le battoir de l'Histoire. Ce que l'eau n'avait pas réussi à faire, ce que les radiations n'avaient pas tout à fait détruit, ce que le FBI avait laissé filé, ce qu'un obus avait bêtement épargné, la caméra n'en fera qu'une gorgée – slurp ! L'oeil de Fleming, directement relié au cerveau de la MGM, les a dans sa visée. La fiction sera ma munition. En attendant, je chante le bourreau et ses faits, devant le miroir de ma salle de bains, une brosse à dents dépassant de ma gueule comme le goupillon d'une boucle de 75.

 

Par Emmanuelle Caminade - Publié dans : roman - Communauté : Lettres et littérature
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