"Cours papa, cours !", de KIM Ae-ran

Publié le par Emmanuelle Caminade

Cours papa 

Il faut absolument découvrir Cours, papa cours! ce petit livre enchanteur de KIM Ae-ran.

Sorti en 2005 en Corée, ce recueil de cinq micro-fictions écrites par un jeune écrivain talentueux à l'univers très personnel fait partie des deux premières publications proposées par Decrescenzo éditeurs, une nouvelle maison d'édition dédiée à la littérature coréenne – littérature qui porte haut l'art de la nouvelle.

KIM Ae-ran - dont c'est ici le premier recueil - maîtrise déjà parfaitement la forme courte.

Elle sait installer rapidement une atmosphère avec une grande économie de moyens, mener avec rythme son récit au travers de multiples sauts et détours et le terminer de manière inattendue mais toujours en douceur en s'éloignant sur la pointe des pieds.

 

Chacune de ces nouvelles se déroule dans la Corée des années 2000, un pays en pleine mutation et en perte de repères dont l'économie moderne et les nouveaux modes de vie afférents ont fait éclater la société traditionnelle structurée autour de la famille patriarcale. Rien d'étonnant donc à ce que la disparition de la figure du père, son absence ou son incapacité soit un des pivots de ce recueil dont l'homogénéité thématique est renforcée par tout un système de motifs reliant les nouvelles entre elles et se faisant écho.

 

Les héros – souvent également narrateurs – en sont des enfants, des jeunes gens ou des jeunes filles tourmentés qui sans cesse observent, s'interrogent et réfléchissent, portant sur le monde extérieur un regard de poète. Et KIM Ae-ran pénètre la nuit de leur monde intérieur, éclairant, effleurant avec délicatesse ces failles invisibles, ces blessures et ces manques qui les construisent. Elle a l'art de faire resurgir ces infimes détails, ces petits événements dérisoires oubliés, ces anecdotes qu'on aurait pu croire insignifiantes, et de leur restaurer toute leur importance.

Le ton est volontiers comique, ironique et souvent loufoque, lucide, acéré mais toujours tendre, l'auteure faisant preuve de beaucoup de sensibilité et de finesse. Et l'écriture avance, à la fois vive et incisive, rêveuse et légère, retournant régulièrement en arrière pour mieux comprendre le présent, bondissant et bifurquant de constats en questions et en réflexions comme dans un labyrinthe, empruntant escaliers et tunnels, s'enroulant même parfois en reprenant des passages comme des refrains.

Un sens du rythme manifeste mais aussi un don pour les images, des images et des comparaisons pleines de fantaisie et de poésie témoignant de la grande richesse imaginaire de l'auteure.

 

L'univers de KIM Ae-ran ne connaît pas de frontières, tout s'y côtoie étrangement et s'y mêle avec simplicité par la grâce de l'imagination. L'auteure aborde les réalités quotidiennes concrètes comme les pensées ou les sentiments et inversement. Les choses sont parfois personnifiées tandis que les hommes évoquent choses ou animaux. La langue souligne ces décalages et ces frottements et de curieuses correspondances s'établissent entre cette apparence extérieure nette, délimitée, géométrique, et ces abysses intérieurs obscurs, flous et mystérieux ou ces espaces sidéraux infinis, entre le trivial, le banal et l'onirique ou le fantastique. Deux mondes contrastés coexistent ainsi : «le monde ordinaires des hommes, un monde de malentendus» et le monde rêvé, imaginé à partir du plafond, du ciel ou de cette lumière extérieure aperçue par le soupirail, illustrant ce désir d'envol vers des planètes inconnues.

 

Et la grande unité de ce recueil tenant au lieu et à l'époque, comme à son homogénéité thématique ou stylistique, n'empêche pas chaque nouvelle d'être traitée avec originalité et d'avoir sa particularité.

La nouvelle éponyme réjouit ainsi par son humour féroce mais tendre, la seconde, Le bâton sauteur tire carrément vers le fantastique, la troisième, Les secrets de l'insomnie s'attarde plus au contraire sur la réalité du quotidien coréen et la psychologie de l'héroïne, la quatrième, Les poissons de papier, sublime, prend une ampleur vertigineuse quasi borgesienne et la dernière, Un signe d'affection s'avère la plus poignante.

 

KIM Ae-ran, un nom à retenir ! Et on attendra avec impatience la publication à venir chez le même éditeur de Ma vie dans la superette ...

 

 

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Cours papa, cours ! ,KIM Ae-ran, Decrescenzo éditeurs, octobre 2012, collection micro-fictions, traduit du coréen par KIM Hye-gyegong et Jean-Claude De Crescenzo (titre original Dalyeora, abi, Changbi 2005),132 p.

 

 

A propos de l'auteure :


Figure de proue de la jeune génération, Kim Ae-ran est née en 1980 à Incheon. Elle a fait son entrée dans le milieu littéraire avec sa nouvelle intitulée «La Porte du Silence», remportant le

prix littéraire de Daesan pour Étudiants en 2002.

Puis, elle a commencé sa carrière d’écrivain avec la publication de cette même nouvelle dans une revue trimestrielle, Quarterly Changbi. Depuis lors, elle a été régulièrement récompensée par des prix littéraires tels que, Daesan Creative writing Funds, Hankook Ilbo Literary awards.

 

(Présentation de l'éditeur)


 

 

EXTRAITS :


 

Cours papa, cours !

p.19

 

 

Lorsque j'étais foetus, mon propre utérus plus petit qu'une graine, je pleurais souvent par peur de l'obscurité autour de moi. A cette époque, j'étais minuscule avec un corps fripé et un tout petit coeur qui battait la chamade. Un temps où, privée du langage, je n'avais ni passé ni futur.

 

Ma mère avait alors annoncé qu'une carcasse qui ne savait pas parler était venue au monde comme une lettre à la poste. Elle avait accouché sans l'aide de personne, dans un étroit studio, à l'entresol d'un immeuble. C'était un jour d'été et le soleil, brillant comme du papier de verre, s'infiltrait sans retenue dans la pièce. Le haut du corps seul vêtu, ma mère gigotait, couchée à même le sol de la chambre, serrant une paire de ciseaux au lieu d'une main secourable à ses côtés. Par la fenêtre, on apercevait les jambes des badauds aller et venir dans la rue, et lorsque l'idée de mourir la prenait, elle labourait le sol à coups de ciseaux. Quelques heures plus tard, plutôt que de mettre fin à ses jours , elle coupa le cordon ombilical avec ces mêmes ciseaux . Ainsi lâchée dans le monde , je n'entendis plus les battements du coeur de maman, et , dans le silence qui suivit, je me crus devenue sourde.

(...)

 

Le bâton sauteur

p.40


(...)

Une époque de dénuement. Mais où néanmoins un réverbère était nécessaire à l'alternance du jour et de la nuit, malgré la grande pauvreté. Au rythme où tournait la Terre, le lampadaire s'éteignait et se rallumait le tour d'après . Assis sur le rebord de la fenêtre, le menton en appui sur le dos de la main, j'imaginais le réverbère accomplir une révolution plus grande encore que celle de la Terre. Je comparais aussi la circonférence de la Terre à celle du halo dessiné par le doigt imaginaire du lampadaire. J'y faisais vivre une foule imposante dans la différence de largeur de ces deux cercles. Je distinguais un ptérosaurien aux ailes repliées se poser sur l'abat-jour du réverbère, tandis qu'un homme de Cro-Magnon pissait, exhibant un sexe énorme. J'entrevoyais un singe grimper au sommet du lampadaire et manger une volée d'éphémères qu'il venait de cueillir de son doigt mouillé; et encore accrochés au réverbère en pleurnichant, des Maoris, toute une armée en déroute qui s'enfuirait bientôt. En voyant le bout de la queue d'un daubentonia madagascariensis * disparaître dans une venelle , je pensais en effet que les petites ruelles étaient un endroit idéal pour filer en douce.

(...)


*Espèce de lémurien dont la taille est représentée pour moitié par la longueur de sa queue

 

 

 

Les secrets de l'insomnie

p.63/64


(...)

Chaque changement de position lui inspire un sujet de réflexion. Souvent, elle regroupe plusieurs sujets dans une seule position; les événements de la journée; les tâches à ne pas oublier le lendemain; la santé ou les impôts; les dettes ou le faire-part du décès d'un proche; le regret et la honte; les achats impératifs à faire dès qu'elle sera payée, la date limite de conservation des aliments dans le réfrigérateur... Le plus souvent, elle pense qu'elle ne devrait plus penser. Elle parle toute seule :Ne pense plus. Il ne faut plus penser. Je t'ai déjà dit de ne plus penser !Et puis ça recommence :Pourquoi m'at-il parlé ainsi aujourd'hui ? Pour se protéger des pensées qui l'assaillent, elle se recroqueville, comme un cloporte menacé se roule en boule. Soudain, une image lui traverse l'esprit, le dos de la main d'une femme qui lui tendait "Métro", ce matin dans la station de métro; puis l'enseigne d'un bar de quartier; une plaisanterie destinée à se réconcilier avec une connaissance, et qui en définitive aggrave la situation; un slogan publicitaire à la télé; les toilettes bouchées chez une amie et l'argent qui lui reste pour le mois, flottent dans sa tête comme des ordures à la surface d'un ruisseau.

(...)


 

Le poisson de papier

p.105


(...)

Mais tout d'abord, il voulut mettre de l'ordre. Il devait changer la place et la disposition des feuilles sur les quatre murs. Il détacha une feuille de chacun des murs et les mis côte à côte. La cohérence entre les quatre feuilles de papier sautait aux yeux et il faillit exploser de bonheur. Les quatre murs sur lesquels les Post-it 6x8cm avaient été méthodiquement collés ressemblaient tantôt à un échiquier, tantôt au graphique d'une affaire juridique, avec son abscisse du temps et son ordonnée de l'espace. Ils pouvaient aussi bien imiter un cimetière ou une ville, un labyrinthe ou une jungle. Chaque mur, joint à son voisin par l'arête, dessinait des lignes qui bifurquaient aux angles vers les autres murs et formaient un ensemble solidaire.

(...)


 

Un signe d'affection

p.119/120


(...)

Au début, j'attendis résolument mon père. Chaque fois que le haut-parleur diffusait l'annonce d'un enfant perdu, assis et les bras croisés, je jurais :Quel idiot!

J'avais toute confiance en papa. Mais il ne revenait pas et mon angoisse augmentait peu à peu. Les ténèbres enveloppaient lentement le parc. Comme une balise de détresse, les éclats d'un feu d'artifice illuminaient le ciel. Soudain, une réflexion majeure me vint à l'esprit. Je n'avais pas été abandonné. Une phrase à la fois simple et équivoque, un sifflement parti de loin voici plusieurs centaines d'années parvenait à mes oreilles. «Papa a disparu». Il n'y avait pas de doute, mon père avait disparu. Car il n'existait aucune raison de m'abandonner ainsi, dans un pareil endroit. Le livre «Merveilles du monde» m'échappa des mains et dans un petit bruit, toc, tomba sous le banc. A mes pieds , le Triangle des Bermudes était largement déployé. Incapable de bouger, je ne pus donner l'alerte.

(...)

Publié dans Micro-fiction

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plombier paris 3 26/01/2015 20:33

J'apprécie votre blog , je me permet donc de poser un lien vers le mien .. n'hésitez pas à le visiter.
Cordialement

Emmanuelle Caminade 27/01/2015 10:32

Il n'est pas interdit aux plombiers parisiens d'aimer la littérature. Mais un blog littéraire est-il la meilleure place pour faire sa publicité en postant exactement le même message suite à 5 articles différents et sans le moindre commentaire sur l'article ou le livre en question ?

christiane brody 04/11/2012 13:01


Bonjour,


Excellent billet pour ce livre que j'ai tant apprécié. Je vous remercie pour l'aide apportée au mien. Avec votre permission, je souhaiterais faire figurer votre lien sur mon blog ainsi les
lecteurs auraient une nouvelle opinion. En vous remerciant par avance.

Emmanuelle Caminade 04/11/2012 18:16



Pas de problème ! Et j'en profite pour donner le lien vers votre joili billet : http://www.immobiletrips.com/comedie/cours-papa-cours-2506?fb_action_ids=396730143731153&fb_action_types=og.likes&fb_source=aggregation&fb_aggregation_id=288381481237582