"Dormir accompagné", de Antònio Lobo Antunes

Publié le par Emmanuelle Caminade

 

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Dormir accompagné, deuxième volume d'un cycle de livres de chroniques (1) que l'écrivain portugais Antònio Lobo Antunes poursuit parallèlement à son oeuvre romanesque, est un recueil de 40 courtes fictions de 3 à 5 pages dont les narrateurs – et plus rarement les narratrices - sont des enfants au seuil de la vie ou des adultes souvent proches de celui de la mort, des narrateurs qui parfois se confondent avec l'auteur.


L'extrême fragmentation de ces récits recouvre en fait une grande unité de thèmes : tout cet horizon des possibles offerts à l'enfant qui se croit éternel; et ce temps qu'on laisse filer sans réaliser ses désirs, trop inhibé par ses peurs pour pouvoir combler cet écart entre rêves et réalité, pour oser aimer ou dire son amour. Nostalgie de l'enfance, vacuité de la vie, et pourtant, malgré tout , une lumière qui brille dans la nuit : «N'importe quelle lumière vaut mieux que la nuit noire». Et ce refrain obsédant rappelant les vers d'Eluard : «Il y a toujours au fond de la souffrance une fenêtre ouverte, une fenêtre éclairée».

Cette unité thématique est de plus consolidée par tout un réseau d'échos reliant les personnes et les choses d'une histoire à l'autre, faisant de ce livre une sorte de «miroir» brisé dont les éclats se réfractent, un miroir mystérieux devant lequel l'enfant peut s'imaginer autre sous de multiples déguisements, miroir qui, lorsque du «cirque» de la vie réelle ne s'échappent que des «clowns tristes», ne reflète plus que l'absence, la mort.


Ce recueil est le seul livre de chroniques doté d'un titre, du moins dans sa traduction française (2). Un titre qui ne renvoie pas au partage amoureux comme on pourrait le penser mais plutôt à la solitude de héros enfermés dans leur nuit intérieure, à leur étrangeté au monde adulte.

Dans la nouvelle éponyme, Dormir accompagné , le narrateur est en effet placé dès sa naissance à côté de la vie, il aperçoit l'autre de loin ou le côtoie sans jamais véritablement le rencontrer.

Dormir accompagné, assailli de rêveries et de pensées, c'est sans doute dormir éveillé, vivre dans un univers parallèle, celui de l'enfance dont les souvenirs vous imprègnent, accompagné aussi de tout le monde imaginaire que l'on s'est créé ... Et on ne peut s'empêcher d'établir un certain lien avec Le livre de l'intranquilité de Pessoa, publié par le même éditeur (3).

 

1) Quatre ont été actuellement publiés dont le dernier (Livre de chroniques IV) en 2009 pour sa traduction française


2) Le titre original est le même que celui des autres recueils de chroniques : "Livro de Crònicas"

 

3) Christian Bourgois, à qui on doit peut-être ce titre ?

 

 

Partant des "petits riens" du quotidien , ces récits plein de charme et de dérision, d'ironie et de tendresse,  se présentent comme des sketches ou de très courtes nouvelles qui nous introduisent dans la grande bourgeoisie portugaise – dont est issu l'auteur - tout comme chez les gens simples de Benfica, sa ville natale, au travers de réminiscences pour une bonne part autobiographiques. 

Beaucoup de textes, très drôles, passent du recul amusé au burlesque le plus appuyé en utilisant tous les ressorts du comique de répétition et ce ton semble progressivement s'infléchir, devenir plus émouvant, la dérision s'atténuant, s'effaçant  même parfois derrière la nostalgie ou la tristesse, le burlesque cédant  le pas à la poésie.

 


Ce recueil est également intéressant pour analyser l'écriture de l'auteur car  ces textes courts - écrits sans doute rapidement - nous en rendent les rouages plus visibles , nous les livrent un peu à l'état brut, sans le polissage de la ré-écriture, sans le souffle du roman.

Antònio Lobo Antunes adopte un style non linéaire  qui semble traduire la richesse bouillonnante du monde intérieur de ses héros, une avalanche de pensées, de réminiscences et de rêves, procédant par associations d'idées et de sensations , mélangeant les temporalités et semblant partir quasi simultanément dans plusieurs directions. C'est un style très fragmenté même dans les phrases les plus longues.


L'auteur recourt souvent aux mêmes procédés – certes efficaces – mais qui au bout de quelques textes commencent parfois à lasser car sentant trop le système. Des récits souvent composés de quelques courtes phrases introductives, suivies de deux ou trois longues envolées atteignant parfois près de deux pages. Des phrases longues mais pas fluides dont l'auteur s'amuse à rompre le cours déjà fortement digressif , sans en perturber toutefois le sens, en utilisant - entre autres -  essentiellement l'intégration des dialogues dans le récit et des incises entre parenthèses, deux procédés toujours mis en évidence par un retour à la ligne systématique.

Plus que de véritables dialogues, ce sont surtout des questions ou des réponses seules - ou même des paroles qui n'ont pas été prononcées - qui sont rapportées par le narrateur. La  plupart de ces textes sont en effet des monologues, sortes de mises en scène d'un grand enfant solitaire tirant les ficelles de ses personnages , s'adressant à eux et parlant à leur place dans son petit théâtre intime. (Parfois, L'auteur s'amuse  aussi à juxtaposer des phrases très courtes ou elliptiques qui donnent au texte un aspect haché, des accumulations d'injonctions, d'interdictions telles qu'en subissent justement  les enfants). Quant aux  parenthèses , ces digressions parcourues de pensées fugaces où affleurent souvent les souvenirs, elles  s'apparentent aussi pour certaines à des didascalies.

Le troisième procédé, utilisé tout aussi systématiquement, est celui de la répétition, celle d'une réplique à la manière de Molière (4), d'une formule, d'une phrase/ritournelle, mais aussi la reprise appuyée d'une même tournure au sein de la phrase, ce qui aux à coups répétés des deux premiers procédés ajoute un martellement oratoire assez démonstratif. 

Dans les textes  mélancoliques, plus nombreux sur la fin du recueil, Antònio Lobo Antunes a tendance à abandonner ses longues périodes  et il semble préférer des reprises de plus grande ampleur produisant un effet différent, plus tragique que comique : reprise de longs paragraphes de 4 à 6 lignes englobant plusieurs phrases qui donnent l'impression de tourner en rond , comme si la vie n'avançait que pour vous ramener à la case départ...

 

 

 

Dormir accompagné est un livre court qui se lit avec plaisir et facilité. Ces petites histoires fonctionnent parfaitement et,  même  si elles sont de qualité littéraire inégale (5), certaines sont de petits joyaux.  Aussi peut-on  conseiller ce recueil pour une première approche d'Antònio Lobo Antunes.

Les thèmes abordés et la mécanique du style clairement mise à nu   donnent envie de lire des romans plus "travaillés" et de se confronter à l'ampleur du souffle d'un grand écrivain dont l'écriture, réputée assez difficile, peut déconcerter de prime abord.

 

4) "Mais que diable allait-il faire dans cette galère ?", Les fourberies de Scapin

 

5) L'auteur, d'ailleurs,  n'accorde pas une grande valeur littéraire à ses chroniques

 


 

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Dormir accompagné, Antònio Lobo Antunes, 1998, traduit du portugais par Carlos Batista,Christian Bourgois éditeur, 2001, 180 p.


 

Biographie et bibliographie de l'auteur :


http://fr.wikipedia.org/wiki/Ant%C3%B3nio_Lobo_Antunes

 

 

 

EXTRAITS :

 

 

Ne meurs pas maintenant on nous regarde

p.20/21

 

 

 

    Antero. Antero. Antero. Ne t'endors pas ici sur l'esplanade, Antero, garde les yeux ouverts, ne glisse pas de ta chaise, admire les jolis bateaux sur le Tage, regarde les mouettes Antero, bois donc ta bière avant qu'elle ne soit tiède, tiens-toi droit, ne fais donc pas cette tête, si tu ne voulais pas venir te promener à Algès pourquoi ne pas m'avoir dit ce matin,pourquoi ne pas t'être tourné vers moi

   -Je sais que c'est dimanche mais je n'ai pas envie d'aller à Algès

   et on n'en parlait plus, nous serions restés à regarder pousser la plante du salon comme tous les jours depuis que nous sommes à la retraite, jamais je ne discute avec toi n'est-ce pas, jamais je ne proteste, tu as acheté cet horrible canapé et je n'ai pas bronché, tu as retiré de la commode la photo de ma soeur et je n'ai pas dit un mot, je ne comprends pas ce que tu avais contre ma soeur, à chaque fois qu'elle nous rendait visite tu te mettais à serrer les dents, à souffler, à tripoter les bibelots, ne penche pas ta tête en avant tu vas renverser ta bière, ne mets pas ton coude dans cette coupelle de lupins, ne te fiches pas de moi Antero, tu as toujours été quelqu'un de sérieux, ça fait des lustres que je ne t'ai pas entendu rire, alors ne commence pas à faire le clown devant tout ce monde, c'est ridicule Antero, nettoie plutôt ce filet de bave à ton menton (...)

 

 

 

 

 

Tu m'apprends à voler

p.99/100



   Je ne sais pas ce que serait ma vie sans ma collection de papillon. Surtout en hiver, vous comprenez, les jours sont plus courts, la pluie, la tristesse des arbres, le papier peint dont la couleur déteint au fond de ma mère, au fond de moi, l'appartement soudain exigu, l'envie de quelque chose d'inaccessible, surtout les dimanches d'hiver lorsque nous allumons la lumière à quatre heure de l'après-midi et que j'ai envie de mourir. Bien sûr non pas mourir de maladie ou autre accident, mais simplement cesser d'exister

    et hop

    comme une ampoule qui grille, disparaître complètement, sans laisser de trace, n'être jamais né,quitter un corps encombrant pourvu de trop de jambes et de trop de dents douloureuses

   (à ce propos il faut que je prenne sans faute un rendez-vous pour la semaine prochaine)

    un corps transi de froid malgré deux pulls et mes genoux blottis contre le calorifère, mes cheveux qui commencent à se faire rares au sommet de mon crâne malgré les traitements conseillés dans les journaux que j'achète à la pharmacie, des ampoules hors de prix qui n'arrangent rien, cesser d'exister

    et hop

     comme une ampoule qui grille sans que ma pauvre mère s'en aperçoive, ma mère qui est rentrée à la maison après le décès de mon parrain avec une collection de papillons

   -Ton oncle Fernando t'a laissé ça

      cinq boîtes vitrées contenant des bêtes aux ailes ouvertes épinglées sur du carton, avec dessous leur nom en latin, des insectes multicolores,bleus, rouges, jaunes, verts, parsemés de points et de striures, de cercles et de petites taches symétriques qui faisaient horreur à ma mère et que je trouvais beaux.

 

 

Publié dans Micro-fiction

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Roland 13/12/2011 21:07


Lisant l'extrait de Ne  meurs pas maintenant on nous regarde, je commence déjà à me retrouver dans cet état que
j'éprouve à la lecture d'un roman de cet auteur, état que je pourrais tenter de décrire comme relevant de quelque chose d'hypnotique , état extrêmement agréable,  que j'éprouvai déjà à la lecture spiralante de Claude
SIMON et notamment dans La route des Flandres, et peut-être bien aussi dans la lecture de Marguerite DURAS, et de Jérôme FERRARI. C'est comme si les mots, tournant en volutes dans mon
esprit, devenaient une manière de musique, de rythme, produisant cet état. Je n'arrive pas - pour le moment - à analyser davantage cet effet de lecture mais celui-ci ne m'est peut-être pas
propre, et de ce fait peut éventuellement présenter quelque intérêt à être exposé en vue de susciter la réaction d'autrui. 

Emmanuelle Caminade 14/12/2011 11:37



Oui, cette chronique  est un des petits joyaux dont je parlais , un sketch très théâtral :


3 phrases uninominales initiales résonnant comme "les 3 coups" et on est emporté d'emblée  jusqu'à la fin, sans pouvoir souffler,  en seulement 2 très longues phrases d'une page et
demie . Du grand art !


Claude Simon , j'y viendrai, il est déjà noté sur ma LAL (Liste à Lire) !


 On ne peut pas toujours - et heureusement ! - tout analyser mais il est à mon sens toujours enrichissant de tenter de formuler précisément son ressenti , ses opinions , et je te
remercie  de l'avoir fait.