Du style de Jérôme Ferrari et de l'intérêt de la critique...

Publié le par Emmanuelle Caminade

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Le succès public de Où j'ai laissé mon âme, le sixième et dernier livre de Jérôme Ferrari a permis, pour la première fois, de pouvoir lire de nombreux commentaires sur le style de cet auteur dans la presse et surtout sur  le web .

 

Suite à une première salve très élogieuse louant le "styliste", quelques critiques ont commencé à s'élever, dont  certaines assez virulentes. Et je trouve dommage  qu'aucun dialogue ne s'instaure entre ces points de vue opposés, que l'on  se contente de prendre acte de la variété légitime des goûts et des interprétations  de chacun sans  chercher à aller plus loin.

Deux articles de la blogosphère - la chronique de Joël Jegouzo  ainsi que les commentaires  de Noann   suite à son billet (1) -  ont particulièrement retenu mon attention. Car ces chroniqueurs, qui  justifient  leurs critiques avec plus ou moins d'érudition mais avec  sincérité,  ont en commun de  faire grief à l'auteur de son style qu'ils jugent révélateur d'intentions  inacceptables de sa part.

Ils ont donc pour moi un  double mérite :

Inciter à réfléchir à la déontologie de la critique, qu'elle soit le fait de spécialistes ou de simples lecteurs exprimant leurs "coups de gueule" .  Amener  à  formuler, à préciser en retour  sur quoi se fondent  ses propres éloges .

 

1) J'ai déjà dialogué avec Noann au sujet de ce billet, mais sur d'autres aspects de sa critique 

 

Alors, ampleur et beauté du style ou emphase et esthétisme ?

 

 

Il est peu pertinent de dissocier la forme du fond , mais cela m'apparaît néanmoins utile dans un premier temps . Je commencerai donc par m'attacher au style avant d'analyser son adéquation au sujet.

 

Tout d'abord ,pour répondre à Noann,  la  langue de Ferrari n'est en effet pas "simple", c'est une écriture qui se démarque de l'oralité ; elle n'est pas non plus "élégante" et je ne pense vraiment pas que  l'élégance soit la préoccupation majeure de l'auteur. 

Ce qui domine, à mon sens dans cette écriture , c'est son ampleur et sa fluidité, mais aussi l'importance  des images  - souvent oniriques - et  la musicalité. C'est une mélodie qui se développe souvent de manière continue, passant d'une grande douceur à des sommets incandescents, un chant qui emporte la majorité des lecteurs mais déplaît fortement à d'autres  et notamment à Joël Jegouzo qui  ne succombe pas aux "chanteurs de charme" .


L' appréciation d'un style est bien sûr très subjective mais il me semble qu'au-delà des goûts de chacun celui de Jérôme Ferrari, reconnaissable entre tous et donc non dépourvu d'originalité,  a peut-être pour certains le tort de n'être pas moderne ( et je ne vise dans cette remarque  générale ni Noann, ni même Joël Jegouzo  dont je ne connais rien d'autre que l'article cité). Rien de sec, d' âpre, de brut, de heurté ou de grinçant... Ample, fluide, harmonieux, il a le tort d'être beau et donc facilement aimable. Peut-être , d'ailleurs, ce style ,qui ne correspond pas à ce qui est prisé par l'avant-garde  depuis un certain temps déjà, est-il plus novateur qu'il n'y paraît ...

Quoi qu'il en soit, cette ampleur et cette beauté  peuvent parfaitement être  ressenties comme "emphase", "pompe" , "éloquence" "virtuosité" - dans la connotation péjorative du terme - sans qu'il soit besoin de s'en émouvoir. 

 

Si je suis emportée par l'écriture de Jérôme Ferrari, j'apprécie également de nombreux styles radicalement différents car l'important, pour moi,  c'est l'ensemble. Et je ressens dans les textes de cet auteur, justement, une grande cohérence entre le fond et la forme , cohérence pouvant naître de leur dissonance apparente qui devient consonance lorsque l'on se situe à une autre échelle.

Un facteur source, à mon sens, d'erreurs d'interprétation .

Noann , n'ayant rien lu de cet auteur auparavant, a pensé que ce style "appuyait fortement le propos " et se révélait ainsi très "démonstratif " , et il affirme que l'auteur a échoué  à lui faire aimer les militaires . On rejoint l'accusation de purification et de glorification des bourreaux de Joël Jegouzo, pour lequel le style  édulcore la matérialité des faits , et dont  je ne sais s'il est, lui, un habitué ou non de l'univers de l'auteur.

 

Si de telles critiques sont apparues, cela tient   aussi au  sujet de départ de ce roman: la torture pendant la guerre d'Algérie.

Beaucoup en effet n'ont pas réussi à dépasser cette violente réalité historique encore sensible et ont négligé de prendre le recul que donnait la fiction.  Le titre de l'article de Joël Jegouzo , La torture en Algérie, un genre littéraire virtuose , en est un indice, de même que le reproche de Noann de ne  rien avoir appris sur la guerre d'Algérie en lisant ce roman.

Tous deux me semblent s'être montrés, de ce fait, aveugles à certaines thématiques qui traversent ce livre comme tous les précédents de l'auteur, un aveuglement renforcé quand on ne connaît pas ces derniers . 

Ceci  devrait interpeller sur leur propre pratique tous les critiques et les lecteurs/blogueurs faisant part  de leur ressenti  sur la toile 2), et je ne m'exclue pas du lot  :

A-t-on le droit d'émettre  une critique virulente sur un livre en faisant un procès d'intention à son auteur quand on n'a pas lu ses autres livres, quand on ne connaît pas son univers ? Et même, plus simplement, quand on peut toujours, en toute "honnêteté", n'avoir pas compris un aspect du livre , en avoir fait une lecture tronquée ? 

 

Certains lecteurs ont donc été choqués de ce que la violence de faits réels s'accompagne de ce style , ils  l'ont mal interprété,  d'où leur agressivité envers l'auteur.

Un auteur accusé d'esthétisme et de "complaisance" . Complaisance envers les "bourreaux " - ou les  "militaires - d'un auteur qui ne s'affecterait que du désir de les "purifier" et même de les "glorifier" par "l'esthétique du style" .  Vanité d'un "homme de lettres" utilisant l'horreur comme "prétexte à sa virtuosité " ,pour  J. Jegouzo, ou d'un auteur  qui "en ajoute(rait) et se ser(virait) du sordide, avec un style racoleur " dans  un "genre littéraire démonstratif bien dans l'air du temps" , pour Noann...

 

Ces critiques  dépassent  l'appréciation du style , du texte , pour s'attaquer aux intentions supposées de l'auteur . Elles visent  l'écrivain en se fondant, non sur ses propos personnels mais sur ses écrits fictionnels - et même sur une lecture amputée de ces derniers. Elles ne sont pas recevables à mes yeux  et ne relèvent plus de la liberté des goûts et des interprétations de chacun.

 

2) Les blogs sont des espaces publics où les écrits restent longtemps, et facilement , accessibles ce qui donne une responsabilité certaine à ceux qui s'y expriment...

 

 

 

 

Les livres de Jérôme  Ferrari portent un regard d'une extrème lucidité sur le monde et sur les hommes , dont  ils sondent la complexité avec un recul d'une grande maturité . Et là, le propos, à défaut du style, est souvent rude, grinçant . On ne peut y déceler une once de complaisance sur la violence, aucune purification ni glorification des tueurs ni des bourreaux, mais ses propos peuvent parfois être très dérangeants car jamais manichéens . 

Le style de l'auteur n'épouse pas le désordre du monde ni la violence et la laideur des hommes , mais cette dissonance revêt  une grande cohérence et est pour moi recherche d'harmonie.

Déjà présente dans certaines nouvelles de Variétés de la mort et dans Aleph zéro, la recherche d'harmonie me semble en effet au centre de l'oeuvre de cet auteur après ce que j'appellerai le " tournant algérien" (entre Aleph zéro ,2002, et Dans le secret ,2007, 5 ans de silence, dont 4 passés en Algérie...)  

 

 Jérôme Ferrari, s'il nous donne le vertige en nous montrant des abîmes ne tente jamais de nous y entraîner, cherchant sans cesse à trouver "l'équilibre" sur la crête. Et j'utilise encore un langage musical pour dire l'importance que joue pour moi le style dans cette recherche d'harmonie. Il me semble tendre  à "accorder" les contraires , à harmoniser le chaos du monde et les contradictions des hommes, leur dualité. (Rien d'étonnant alors dans cette fascination de l'auteur pour l'appréhension mystique de l'univers .)

"Accorder" le passé et le présent, l'ici et l'ailleurs, le rêve et la réalité, unifier cet éclatement dans une  fusion du temps et de l'espace, du réel et de l'onirique, soulignée par l'ampleur et la fluidité du style et  tendant à une sorte d'éternité  sereine . Concilier la violence et la douceur, la beauté et la laideur, la jouissance et la souffrance , la vie et la mort...   

L'empathie ou la compassion qui émane des livres de l'auteur me paraît également s'intégrer dans cette recherche d'harmonie. Et c'est en partie du style que naît cette compassion qui accompagne la lucidité de son regard  sur les hommes . C'est en partie grâce à lui qu'émerge  aussi la  lumière de la rédemption possible qui éclaire la noirceur de ses romans .


 

C'est ce style  qui  permet à l'auteur , me semble-t-il,  d' exprimer à la fois  un pessimisme sur les hommes et sur le monde  et une foi  paradoxale en l'homme et  en la vie.   Sa perfection -  résultant  sans doute  d'un humble travail - me paraît alors plutôt contribuer à faire entendre au lecteur cette "cinquième note" (3), celle qui donne l'espoir que "l'homme déchu" n'est pas "tout à fait abandonné".

Et  ceux qui ne l'entendent pas  sont en droit d'estimer cette virtuosité inefficace et même agaçante mais non de lui supposer des motivations dont ils n'ont ni preuve , ni indice...

 

  3) Voir l'extrait n°2,  suite à ma chronique sur Dans le secret

 

 

Publié dans Bilan - réflexion...

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Noann 21/10/2012 20:59


"Les blogs sont des espaces publics où les écrits restent longtemps, et facilement ,
accessibles ce qui donne une responsabilité certaine à ceux qui s'y expriment..."


 


Je vous cite...


 


Des mois après, vos attaques fates sont toujours visibles. Déplorable.


En ce qui me concerne, vos réponses niaises sur mon site ont été supprimées depuis
longtemps.


 

Emmanuelle Caminade 22/10/2012 10:44



Je n'ai pas l'habitude de supprimer  les commentaires surtout quand il y a eu discussion ou tentative de discussion :  question d'honnêteté !


Ce qui est à mon sens déplorable, Noan, c'est que sur votre blog vous avez supprimé, certes, tous mes commentaires, "mes réponses niaises" selon vous,  mais pas ceux me
mettant nominativement en cause en carricaturant et dénaturant totalement mes interventions, et vous avez fait disparaître  cet article que vous aviez vous-même reproduit sur votre blog en
le présentant à tort comme une attaque personnelle !


Il me semble que si quelqu'un a des leçons de morale à recevoir , ce n'est pas moi !


 



Emmanuelle Caminade 18/02/2011 14:53



Certes, je n'utilise pas le terme « déontologie » dans son sens premier.


Il ne s'agissait pas, dans mon esprit, de me livrer à une police des idées en me référant à un code professionnel coercitif mais de m'interroger sur des principes éthiques plus généraux qui
imposeraient des devoirs à tous ceux qui pratiquent la critique littéraire.


De toute manière, bien avant la prolifération des blogs, la déontologie du journalisme littéraire posait déjà problème du fait de la subjectivité du jugement culturel – ou du moins de la
difficulté à en déterminer des critères objectifs – et de la liberté d'expression .


Personnellement, je ne pense pas qu'il soit trop tôt, peut être pas pour « assigner à ce qui s'invente une citation à comparaître » , mais pour inviter à s'interroger ( et même si j'ai
la fâcheuse habitude d'exprimer mes opinions de façon un peu normative, je respecte votre droit à penser différemment.)


Ce que je « dénonçais » ( le terme de dénonciation me semble un peu fort ), disons ce qui m'a déplu , choquée dans votre article, au demeurant intéressant et d'une grande tenue, ce qui
m'a amenée aussi à m'interroger sur ma propre pratique, ce n'est pas votre démarche en général, mais bien ces « intentions» que vous me sembliez déduire parfois de l'analyse même du style de
l'auteur.


La répétition, dès votre deuxième paragraphe,  des formulations « voudrait-on nous faire croire », « voudrait-on encore nous faire dire » m'a sans doute
fait interpréter comme portant également sur l'intention supposée de l'auteur des propos comme « complaisance d'un style qui ne s'affecte que de ses propres effets »,«la
torture en Algérie, prétexte à la virtuosité de l'homme de Lettres", "déplorer que [le roman] soit livré au chanteur de charme", "récréation virtuose"...


« Tant qu’à vouloir construire un regard pertinent sur la critique littéraire, pourquoi se priver des outils techniques développés pour en saisir propriétés et procédés ? »


Bonne question.


D'abord je n'ai pas la prétention de « construire » un regard « pertinent » à moi seule, juste celle de tenter de porter un regard plus clair sur les pratiques critiques ,
sans exclure la mienne du lot. Et une réaction comme la vôtre ne peut que m'y aider...


Quant aux outils techniques de la critique littéraire, je préfère les laisser aux spécialistes, pas par paresse intellectuelle ( il me faudrait faire l'effort de les acquérir !) mais par manque
de motivation . Recourir à cet appareil technique pour aborder la littérature me rebute , comme si cela faisait de l'objet littéraire un produit comme un autre .


Et j'attendrai avec impatience vos notes sur la traduction de Dostoïevski en France...


 


 


 



joël jégouzo 17/02/2011 16:59



Quand on a peur du beau, on fait du joli…


Bonjour Emmanuelle Caminade ! J’ai tout de même fini par trouver le temps de vous répondre, entre deux séjours en Toscane. Mille excuses : je
suis plutôt occupé. Je vous répondrai donc succinctement. D’abord parce que la place que vous attribuez nécessairement à ce type de réponse ne permet pas de réflexion approfondie :
l’approfondissement relève de vos prérogatives. Un débat aurait pu être intéressant au demeurant, qui aurait permis de creuser les arguments des uns et des autres. Peut-être l’entamerai-je avec
vous une autre fois, quand je disposerai de plus de temps pour cela. Par ailleurs, j’y répondrai succinctement aussi parce qu’il ne me revient pas d’avoir raison dans votre espace, qui agence,
tout comme le mien, un filtre orientant ses lecteurs. Je me contenterai donc de trois remarques et d’un commentaire.


Ma première remarque portera sur l’emploi d’un certain vocabulaire dans votre papier. Vous évoquez d’emblée une dimension
déontologique pour tenter de cerner en quelque sorte la valeur de mon propos (je vous cite : Ils ont donc pour moi un double mérite : inciter à réfléchir à la déontologie de la
critique, qu'elle soit le fait de spécialistes ou de simples lecteurs exprimant leurs "coups de gueule"), et en conclusion, en appelez disons à une certaine responsabilité du critique,
fût-il amateur, responsabilité qui ressortit à la convocation d’une éthique toujours suspecte en matière d’appréciation littéraire.


En ce qui concerne l’emploi du mot déontologie, avouons qu’il relève d’un vocabulaire inadéquat, ce vocable renvoyant essentiellement à des pratiques professionnelles de corps
constitués. Parlez de déontologie ici, c’est en outre mal comprendre ce qu’est la critique littéraire, ce qu’elle est devenue surtout, et ce qu’elle explore dans ces nouvelles structures d’écho
que sont les blogs. Pas le temps de développer une réflexion sur les raisons de la démultiplication des blogs littéraires. Prenons simplement acte d’un fait essentiel : ils témoignent d’une
profonde hétérogénéité désormais de la pratique critique, mais mieux encore, ils révèlent le caractère fondamentalement hétérotélique de cet acte : la plupart
des blogueurs exhibent plutôt qu’ils ne cherchent à construire un jugement de goût selon des règles (où justement constituer un telos) dûment réfléchies en raison. Or cette réflexion sur le telos
de la démarche critique est précisément ce que je construis dans mon blog, où j’exprime explicitement mon intérêt pour les stratégies discursives et/ou narratives mises en place ici et là, qu’il
s’agisse de textes littéraires ou politiques, y incluant même une réflexion sur ma propre pratique ("du texte au texte"). Je vous y renvoie donc. A ce propos, je compte publier dès mon retour de
Florence, en mars, quelques notes sur la traduction de Dostoïevski en France, qui évoqueront précisément ces questions…


Mais pour en finir avec le jugement déontologique, disons qu’il est certainement trop tôt pour vouloir assigner à ce qui s’invente et dont nous ignorons le périmètre, une citation à comparaître.
Bien au contraire, arpentons, comme vous avez commencé de le faire, un univers en construction qui témoigne au fond également du malaise des lecteurs devant une critique institutionnelle qui ne
sait plus, elle, faire son métier. Et plutôt que d’exercer un métier, risquons simplement les uns et les autres ce que parler veut dire, sans nous priver de nos maladresses, fondatrices d’un
devenir toujours plus réjouissant qu’un passé de critique pontifiant sur ses ratiocinations aveulies…


Ma seconde remarque portera toujours sur ces questions de langage et sur votre lecture de mon article. Les occurrences du terme -vous le voyez, nous sommes toujours ici dans l’analyse lexicale,
fondement de la démarche critique, qui porte sur la forme même que les narrations prennent– les occurrences donc du terme intention et son emploi dans votre papier sont nombreuses,
appuyées, trop, pour ne pas questionner…


Tout d’abord, en aucun cas mon objet n’aura été de cerner les "intentions" de cet auteur. Je vous cite : (…) qu'ils jugent révélateur d'intentions inacceptables de sa part. Je ne me suis
situé d’aucune façon au niveau des intentions de l’auteur, mais bel et bien de son style, me recommandant même, dans cette partie de mon analyse (certes pour une part implicite -c’est l’impensé
de mon texte ou si vous le voulez, le fameux filtre que j’évoquais plus haut) d’Adorno, pour donner à entendre quelque chose ayant trait à la question de l’engagement esthétique sur des sujets
aussi remarquables que la torture, la guerre ou l’extermination. Je veux dire que je ne cherchais pas à inscrire cette recommandation dans une lecture d’autorité, mais bien plutôt fonctionnelle,
le propos étant destiné à orienter mes lecteurs vers les analyses d’Adorno, qu’ils savent trouver sur mon blog et dont je voulais que nous les partagions, pour m’éviter de longs développements.
Mais encore me direz-vous ?


Comment formuler une critique ? Quels arguments déployer ? Dans quel ordre les déployer ? Quels arguments développer, ou sur le bord desquels se tenir simplement pour laisser le lecteur
poursuivre, non sans avoir pointé par exemple "Adorno" dans l’horizon d’une interprétation possible. Autrement dit, il ne s’agit encore ici que de construire des stratégies narratives et des
conduites discursives.


On peut être plus précis. Examinez votre propre argumentation, dans une phrase du type suivant -vous comprendrez ainsi plus vite de quoi il retourne, par analogie –je vous cite : je ne pense
vraiment pas que l'élégance soit la préoccupation majeure de l'auteur. Convenez que cela ne veut rien dire du tout, le je ne pense pas relevant de la pétition de principe, qui
n’excipe aucun argument clairement défini dans le champ de l’analyse littéraire. Elle renvoie cependant à ce fameux filtre qui nous permet l’un et l’autre de faire l’économie de longues
explications besogneuses. Il en va de même lorsque vous parlez de la musicalité du texte… A propos de musicalité, je vous renvoie aux études de Meschonnic, qui avait en horreur
ce genre d’assertion, dénué de sens à ses yeux. Sa Critique du rythme ne fait qu’argumenter contre un pareil usage de la langue.


Bon, on pourrait poursuivre indéfiniment, et je ne suis pas exempt de ce genre de raccourcis qui exhibent plus qu’ils n’examinent. Car il faudrait en effet entrer dans le cadre d’une analyse
littéraire un tant soit peu soutenue pour instruire une critique digne de ce nom. Mais ce genre de critique n’est pas notre horizon. C’est justement le problème sur lequel vous achoppez, car tant
qu’à vouloir construire un regard pertinent sur la critique littéraire, pourquoi se priver des outils techniques développés pour en saisir propriétés et procédés ?


Vos propos sont en outre volontiers contradictoires. D’un côté vous affirmez que l'appréciation d'un style est bien sûr très subjective, ce que je conteste évidemment, mon papier par
exemple faisant référence non à ma propre subjectivité mais à des codes, un système, des présupposés qui, à notre insu tout comme à l’insu de l’auteur, informent nos pratiques narratives pour
traverser de part en part un style que l’on croyait personnel mais qui n’est bien souvent en rien propre, sinon propre à rien. Et si l’appréciation artistique n’est pas une science, pour autant,
il est possible d’en fonder les raisons. De l’autre, c’est en exhibant, sans l’avoir construit véritablement, une argumentation de raison que vous vous sentez habilitée à dénoncer (car on est
bien dans l’ordre de la dénonciation) moins mes positions que ma démarche intellectuelle…


A propos de cette démarche alors, pour conclure sur cette seconde remarque et même s’il faudrait ici aller plus loin, montrer en quoi, précisément, l



Emmanuelle Caminade 18/02/2011 14:37



Ce billet était le premier du genre sur un espace qui n'est pas configuré, en effet, pour permettre un débat approfondi.


Merci d'y avoir néanmoins longuement répondu en éclairant la difficulté d'un débat sur la critique littéraire englobant toute sa diversité d'expression et en pointant mes inadéquations ,
raccourcis ou contradictions - ce serait de la bêtise de ma part de ne pas reconnaître la justesse d'une bonne part de vos critiques ( vous voyez qu'il peut vous appartenir d'avoir raison sur cet
espace !)


 


Pour plus de lisibilité, je continue à vous répondre dans le commentaire suivant ...



Emmanuelle Caminade 13/02/2011 15:46



 


QUELQUES PRECISIONS


Cet article n'a, dans l'ensemble,  pas été compris. Je croyais m'exprimer clairement , mais rien n'est moins sûr !


Ainsi, une blogueuse est « restée choquée par un paragraphe » dont elle a ignoré l'élément essentiel ( en
caractères  gras) et qu' elle juge "sidérant" :


 A-t-on le droit d’émettre une critique virulente sur un livre  en faisant un procès d’intention à son
auteur  quand on n’a pas lu ses autres livres, quand on ne connaît pas son univers ? Et même, plus simplement, quand on peut toujours, en toute
« honnêteté », n’avoir pas compris un aspect du livre , en avoir fait une lecture tronquée ?


OUI, ON A LE DROIT  d’émettre une critique virulente sur LE LIVRE d'un auteur quand on n’a pas lu ses autres livres, quand on ne connaît pas son univers. Et même, plus simplement, quand on
peut toujours, en toute « honnêteté », n’avoir pas compris un aspect du livre , en avoir fait une lecture tronquée .


Mais a-t-on celui de faire un PROCES D'INTENTION à  SON AUTEUR ?


Il ne s'agit plus alors de juger le livre , le texte, mais l'auteur .


Ne faudrait-il pas avoir un peu plus d'éléments sur ce dernier , connaître ses autres livres pour voir s'ils renforcent ou non cette impression – et nous faisons des erreurs d'interprétation en
toute honnêteté - , connaître ses déclarations diverses lors d'interviews ?


Ce paragraphe invitait tout critique professionnel ou blogueur amateur ( écrivant sur un espace public )  à s'interroger sur sa pratique  et à défendre son point de vue, même contraire,
arguments à l'appui .


Je ne lui trouve rien de choquant ni de sidérant !


Personnellement, les procès d'intention de Noann et de Jegouzo , fondés sur  l'inadéquation du style à l'horreur du propos ( inadéquation ressentie  qui reste une critique
recevable ), ont eu le mérite de me faire m'interroger sur ma propre pratique.


Car même si je m'interdis de chroniquer les livres que je juge indigents ou dans lesquels je ne suis pas rentrée, j'émets des critiques négatives et parfois dures et j'espère, sans en être
totalement sûre, que je n'ai pas outrepassé mes droits à la critique . (Notamment au sujet des Onze de Pierre Michon , chronique dans laquelle je fais un procès d'intention à l'auteur –
certes en me référant à trois de ses interviews, mais quand même... )


 


 



francesca 27/01/2011 12:27



Chacun a évidemment droit à sa subjectivité et celui de ne pas aimer un livre. je retiens un mot chez l'un des critiques : "virtuose". J'avais dit sur Facebook que Ferrari faisait là de la
"haute voltige littéraire", parce qu'évidemment sur ce sujet et de la façon dont il le traite il y avait un haut risque qu'il soit mal interprété (et en définitive, cela n'a pas trop été le cas).


Je vois beaucoup plus dans son "traitement" la dénonciation de l'hypocrisie des sociétés qui font faire le sale boulot en se voilant la face et en rejetant ensuite toute la faute sur les seuls
exécutants. Il est évident aussi qu'Andreani ne cesse de justifier ce qu'il fait au nom d'un soi-disant réalisme ("il faut bien que quelqu'un le fasse et il est inévitable de le faire pour éviter
les crimes abominables de l'adversaire") C'est, il me semble, avec "l'obéissance", le discours ordinaire de tous les bourreaux.


La guerre d'Algérie n'est qu'un prétexte pour une plongée dans l'âme humaine, la nôtre : ne pouvons-nous pas TOUS être bourreaux dans des circonstances extrêmes et comment nous
justifierions-nous? Les deux personnages sont les deux options : ou on justifie avec cynisme, ou on "fait semblant" de se poser des problèmes de conscience tout en acceptant de faire ou de
couvrir l'horreur.


Manque celui qui refuse : mais COMBIEN l'ont fait? Constat désespérant sur NOUS-MËMES et qui en appelle à notre conscience, à notre vigilance : c'est confortable de juger lorsqu'on est
loin du théâtre d'opérations ou après coup.


QUI sommes-nous vraiment, TOUS? Question philosophique fondamentale. Car l'auteur est avant tout un philosophe.



Emmanuelle Caminade 27/01/2011 15:59



Joël Jegouzo a bien saisi l'aspect philosophique de l'ouvrage! Il raille, ce qui est son droit, la "banalité" du "relativisme" qui s'y exprime ( "Par delà le Bien et le Mal (mon Dieu quelle
nouveauté)") ainsi que la "construction philosophique resucée de l'éternel recommencement des choses". Mais il n'a pas porté assez attention, à mon sens - au vôtre aussi visiblement - à
l'interrogation sur la nature humaine qui me semble essentielle dans ce livre.



roland 24/01/2011 21:45



Loin de vouloir m'immiscer dans une disputio de grands lecteurs et de fins analystes, je n'ai à dire que des choses qui paraîtront fort simples voire simplistes sur ce que j'ai lu dans
ce débat, c'est que je n'ai pas lu ce livre comme un livre "sur la guerre d'Algérie" et cela ma paraît très évident ;  je suis tout à fait d’accord avec Emmanuelle pour
qualifier la langue de J Ferrari d’ample et de fluide, et d’y associer le mot d’harmonie, et donc, finalement, de beauté.  Par ailleurs, parler de « Purification et
glorification des bourreaux » est à mes yeux plutôt ahurissant car encore une fois la question n’est pas de lire une étude sur la torture en Algérie mais, pour moi, comme d’ailleurs dans les
autres romans de l’auteur en question, de faire vivre le monde intérieur des protagonistes ; monde intérieur qui, par définition, si l’on peut dire, est pas nature marqué par la
subjectivité, à l’encontre de ce qui relèverait disons d’une étude de cas ou d’une étude historique. Il n’y a donc à mes yeux ni complaisance ni quoi que ce soit de l’ordre du jugement moral. Ce
qui m’a transporté dans ce roman c’est qu’il montre la dualité voire la multiplicité de l’individu, qui peut éventuellement torturer un adversaire et se sentir bien plus proche de lui que de son
congénère officier, tout en mêlant de la répulsion à une attirance pour ce que représente cet ennemi. Mais je m’aperçois que je commence à reformuler certains propos d’Emmanuelle ; alors
j’en reste là.



Emmanuelle Caminade 25/01/2011 12:16



 


Merci de ta participation au débat, Roland , et de la finesse de tes remarques  ( de ton ironie initiale aussi ! ) .


Amener chacun à préciser son point de vue , mieux comprendre l'opinion de l'autre, c'est pour moi le seul intérêt du débat.


Et , comme je le répétais à Noann sur son blog, débattre ce n'est pas penser que l'on a raison et que l'on est intelligent, tandis que l'autre aurait tort et serait stupide. Ce n'est pas non plus
chercher à convaincre l'autre, à lui faire changer d'avis.


Il ne faudrait pas que la médiocrité des débats politiques vienne pervertir le débat littéraire !


 



Emmanuelle Caminade 24/01/2011 19:17



Ce billet inaugurait la catégorie "débat littéraire".


Plutôt difficile de débattre de littérature et de critique littéraire. J'ai pourtant fait un effort pour que mon point de vue soit audible mais c'est plutôt raté !


Mais ce n'est pas parce que c'est difficile qu'il ne faut pas le tenter !



noann 24/01/2011 18:14



Il y a une chose que vous devez savoir, c'est qu'il faut laisser le chroniqueur libre de son avis, à moins qu'il ait commis une faute objective.

Pour le reste, je n'ai pas aimé ce livre essentiellement pour des raisons subjectives, difficiles à expliquer.


Vous n'avez pas à dire que ma critique est mauvaise ou que je me sois trompé. C'est mon ressenti profond et sincère. Contestez mon avis sur des points techniques précis et non sur des goûts, qui
sont par essence différents d'un lecteur à l'autre.

Je n'ai pas raffolé de ce livre pour X raisons, avec X > 20. Pas seulement par procès d'intention, ni parce que je n'ai pas appris grand chose sur la guerre d'Algérie... dont a du reste fait
le tour mille fois.


Quant à parler de mon érudition... excusez-moi mais j'ai lu des centaines de livres, j'en ai écrit quelques uns, et si vous aviez parcouru un peu plus mon site, vous verriez que mon érudition,
certes toujours perfectible, est dans la moyenne des blogs dits littéraires.

Je n'apprécie pas ce procès à mon égard ni le fait que vous me mettiez en cause.


Vous avez aimé, pas moi. Mais vous n'avez pas l'ouverture d'esprit qu'ont pourtant 99 % des personnes qui entendent une critique. Vous n'avez pas l'ouverture minimale qui consiste à se dire tout
simplement qu'il y a un grand nombre de types de lecteurs et une variété des goûts, et qu'il faut laisser à chacun son opinion, à moins qu'elle soit techniquement fausse, ce qui n'est point le
cas.

Vous avez fait la critique de la critique, chose qui principe ne se fait pas, même entre blogueurs. Étant mis en cause, je réagis. Mais je ne compte pas me lancer dans une polémique.

Je vous laisse votre appréciation du récit...

Je termine en vous signalant que vous avez relevé quelques points de détails sur mon article, mais il en est d'autres sur lesquels vous vous gardez bien de réagir. Je n'ai donc, même à vos yeux
mi-clos, probablement pas tout à fait tort...

Enfin, je répète que je ne souhait pas m'élever (ou m'abaisser) au rang de critique professionnel, dont les avis sont le plus souvent de complaisance. Je sui s simple lecteur bénévole. Ce livre
je l'ai acheté, ce qui n'est pas le cas de tous les livres commentés sur les blogs. A ce titre je ne me priverai pas d'en dire ce que j'en pense. Mon avis est peut-être personnel mais c'est mon
avis. Et même si je ne suis pas littéraire à la base (je suis ingénieur, en fait), je ne suis pas plus andouille qu'un bon nombre de personne qui gèrent des blogs, les quels fonctionnent bien
souvent encore plus à l'affectivité que moi , et c'est leur droit.





Emmanuelle Caminade 24/01/2011 19:04



Relisez-moi, Noann, ce n'est ni une attaque, ni un procès mais une invite à réfléchir à la déontologie de la critique - dont je ne m'exclue guère!


Vous êtes totalement libre de ne pas avoir aimé ce livre , je respecte votre point de vue et je ne conteste pas plus votre sincérité que celle de Jégouzo .


Je ne vise en effet qu'un point précis de votre critique, commun avec celle de Jegouzo, et l'érudition dont je parle est celle dont fait preuve ce dernier dans sa chronique alors que la vôtre se
veut plus un simple "ressenti" de lecture.


Le problème est de savoir si toute critique relève de la liberté des goûts et des interprétations de chacun .


Pourquoi ne ferait-on pas la critique des critiques ? Se permettre de critiquer et refuser de l'être, ce serait un comble !


Il n'y a aucune différence de principe entre un critique professionnel et un simple lecteur qui PUBLIE son ressenti sur un blog : désolée, cela ne relève plus de la conversation privée et
entraîne une responsabilité...


Et je n'ai jamais écrit ni pensé que vous étiez "une andouille" , j'ai simplement dit qu' à mon sens vous aviez fait une erreur d'interprétation et qu'elle me semblait due à ce
que vous vous étiez trop focalisé sur la guerre d'Algérie , que  vous ne connaissiez pas bien l'univers de l'auteur car vous n'aviez pas lu ses précédents livres. Cela ne me semble pas
insultant !



Dominique 24/01/2011 17:58



Je ne suis pas critique littéraire quand j'écris ou lis un billet de blog c'est pour me faire une idée d'un livre, je ne prends pas pour argent comptant ce qui se dit


j'approuve totalement votre billet car après avoir lu les 2 critiques que vous mettez en lien je trouve qu'il y a confusion des genre, la critique ou plutôt d'ailleurs je devrais dire l'attaque
porte sur un sujet autre que le roman lui même, à voir la polémique que cela déclenche on est donc pas étonné du tout par le choix du thème de Jérôme Ferrari


Non seulement je n'ai pas été déçue mais j'ai apprécié fond et forme, je vais d'ailleurs lire les autres romans de l'auteur


 


 



Emmanuelle Caminade 27/01/2011 17:14



Merci de votre commentaire.
Et, surtout, quand vous aurez lu d'autres livres de l'auteur,  n'hésitez pas à venir faire part de vos impressions, de vos critiques, suite aux billets qui leur sont consacrés  sur ce
blog !