"Et l'odeur des narcisses", de Marie Casanova

Publié le par Emmanuelle Caminade

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Et l'odeur des narcisses est le premier roman de Marie Casanova, une jeune femme de 70 ans qui écrit depuis longtemps pour la chanson française.

C'est un roman plein de vigueur et de démesure, un roman conquérant , incandescent et mené d'une main de maître qui résonne comme un hymne au bonheur et à la «felicità».
Il retrace la vie d'une héroïne cousue de cicatrices, une sainte, mystique frappée de stigmates, une guerrière estropiée et maudite, qui se grise de vie, d'amour et de souvenirs. C'est une prière qui rend grâce plus qu'elle n'implore. La vie comme victoire et comme liturgie !


Marie Casanova y campe deux magnifiques personnages de femmes qui se répondent et se complètent, la mère et la fille, les deux faces de la lune.

Thérèse, l'héroïne principale, belle et boiteuse – on l'a amputée d'une jambe à 17 ans -, martyre et pécheresse, mêle la jouissance à la souffrance . Submergée de désirs et de volonté, elle «avale» goulûment les odeurs, toujours «à l'écoute de ses sensations». C'est une femme «taureau» que «l'appétit de vivre» et «le goût de vaincre» font remonter vers la lumière.

 Madeleine,sa mère, est une ardente visionnaire, une jouisseuse de l'imaginaire qui  «sanctifie la volupté par la ferveur»  , «un feu qui couve sous la glace», «les palpitations d'un opéra» sous les apparences les plus sages.

Thérèse, pourtant née en Corse, a en elle l'Italie solaire de ses racines et a reçu le «don du bonheur» en héritage, tandis que sa mère «vit ailleurs» , dans un rêve éveillé, une «cité imaginaire». Nice et l'Italie, «la Méditerranée et son berceau tendu de bleu», deux mondes harmonieux «orchestrés par les anges» qui s'opposent au chaos infernal et mortifère de Cayenne où Joseph a entraîné sa femme et sa fille.

Heureusement, un messager divin fera «basculer» Thérèse «de l'enfer au paradis» en lui révélant l'amour dans un premier baiser «nimbé d'une odeur de tabac» évoquant Maestro Francesco, son grand-père chéri...


Dans son village natal de Reccio où «il ne fait pas chaud», au propre comme au figuré, dans ce village qui la rejette et où le destin lui a imposé de terminer ses jours, comme en «pénitence», Thérèse vieillissante, «grande prêtresse éclopée» en sa «cour des miracles», raconte sa vie par bribes à un auditoire fasciné. Une trinité grotesque constituée d'un ivrogne au patronyme à la couleur de la passion, Le Rouge, d' une estropiée des deux jambes répondant ironiquement au nom de Bella, et d' Ainsi soit-il, l'idiot qui semble venir clore ce livre/prière.

Et en «recyclant» ainsi ses souvenirs, en revivant une vie «pleine de goûts suaves, de risques, de folies, de douleurs, de chagrins»,  Thérèse respire encore l'odeur entêtante des narcisses qui «foisonnent» dans le petit cimetière du village, comme «un galop de promesses éparpillées» , et parvient à rallumer ce feu qui «favorise l'oubli», «incendie les remords» et «réchauffe l'âme» : le feu de la vie.


On ne s'abandonne pas à l'écriture de Marie Casanova. C'est une écriture exubérante, imagée, sensuelle et colorée, un torrent qui vous emporte malgré vous.

L'auteure est une "laboureuse" qui , à l'image de son héroïne, trace hardiment un «sillon droit» s'inscrivant fortement dans le double champ sémantique du guerrier et du sacré. Imaginant des situations et des personnages atypiques et hauts en couleurs que son talent de conteuse réussit à rendre crédibles , proches, elle abuse des symboles, des contrastes et des dédoublements pour notre plus grand plaisir.

Certes, certains passages sont un peu appuyés (L'auteure ne lésine pas sur les odeurs!), répétitifs ( le recours trop systématique au vocabulaire guerrier) et quelques remarques semblent bien convenues ( les stéréotypes sur la complicité et l'intuition « féminines » ), mais ce ne sont que vétilles qui n'altèrent en rien la force de ce roman surprenant .


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Et l'odeur des narcisses, Marie Casanova, éditions Galaade, août 2009, 118 p.


 

EXTRAITS :

Ch.2, p. 18/19

   (...)

   La veille, il avait beaucoup plu. Régulièrement des mitrailles d'eau s'abattaient sur la végétation, la tabassaient,transformaient les rues en rivières de boue. Le soleil revenu, les larges feuilles charnues reprenaient leur souffle. Les fleurs qui avaient résisté relevaient la tête, les arbres en séchant lâchaient des vapeurs blanches rapidement aspirées par l'air brûlant. L'attaque passée, tout rentrait dans l'ordre. Dans l'atmosphère grande ouverte, c'était un silence de remerciements. Un alléluia de lumière. Par la fenêtre, Thérèse regardait les couleurs vives, les feuillages lustrés. C'est beau, ça brille. Madeleine était réticente à cette beauté. Pour elle, ce climat indompté, cet excès, ces désordres n'étaient pas l'oeuvre de Dieu. Du diable ? Enfin, des esprits maléfiques rodaient par là. Et puis tous ces bagnards qui ruminaient leur haines, qui engrangeaient leur violence, couvaient leurs vengeances, complotaient leurs évasions et se faisaient rattraper. Ceux qui se jetaient à l'eau, c'était mourir. Ces jours-là, la rumeur grondait, la tension montait, puis ça éclatait. Les hommes lâchaient les fauves, leur fureur. Madeleine les entendait. Jusqu'à elle arrivaient la colère, le vacarme, les cris, les martèlements, les piétinements. Elle avait peur pour Joseph. Et comment, lacéré par tous ces cris, pourfendu par toutes ces rages, réagissait le ciel. Eh bien, tiens, pensait Madeleine, il nous les renvoie sur la tête. Rien de comparable à Nice. La bienveillance de l'air. L'ordre, l'harmonie orchestrée par les anges. Les terrasses d'où l'on regarde le soleil se coucher, en sachant qu'il reviendra demain parce que, à Nice, le temps est rond, familier, de longue date civilisé à l'italienne. Chaque matin là-bas est un commencement de joie. Madeleine avait dans les yeux son rêve de Nice. Un pastel. Les ocres, les roses des façades avec leurs fenêtres aux volets bleus, verts, toutes les nuances de bleu et de vert. La mer toute proche, prodigieuse de scintillation. Dans la haute ville, des maisons aux toits surmontés de campaniles, arabesques dessinées d'un seul geste dans l'azur. Des colombiers pleins de roucoulades. Tout était juste sous ce ciel-là. La pensée du temps, longuement, n'avait gardé que le meilleur. Les dieux de la Méditerranée qui aimaient la vie, le vin, le fromage de chèvre, les figues, l'olivier et les poèmes de Virgile, y avaient laissé une sorte de liesse, une allégresse dans la lumière, un festoiement dans l'éternité et une tendance, plus, une appétence au bonheur.


Ch.5, p. 35/36


   (...)
   Pendant ce temps, dans la fournaise, Thérèse subissait son martyre. Autant de force elle mettait à résister à ses brûlures, autant le soleil en mettait à la brûler. Héroïque Thérèse qui avait, déjà et pour toujours, le goût de vaincre.

   Le retour était dur. Avec son brasier sur le dos, elle montait le sentier bordé de genêts et arrivait sur la terrasse, saoule de soleil et de fatigue.

   En arrêt sur le muret encore chaud, les lézards, inlassablement, gonflaient leur goitres. Ils n'en avaient jamais assez de chaleur les lézards. Elle implorait de l'ombre et de l'eau. En abondance, par seaux entiers, Madeleine la versait sur le corps de sa fille, et puis longuement, avec douceur, elle appliquait la pommade sur sa chair stigmatisée. Elle sentait sous ses mains de petites boursouflures sous lesquelles pointaient jusqu'à les crever des bribes d'os fins comme des aiguilles.Une à une, Madeleine les retirait avec une pince à épiler. Cela n'était pas douloureux, Thérèse se laissait faire. Sa mère lui chantonnait : «  A ma main droite, j'ai un rosier qui fait des roses au mois de mai. Viens ma belle rose, viens que j'enlève tes épines. »

   Plus tard, la nuit, en suspens au-dessus du jardin, se glissait dans la chambre de Thérèse par la fenêtre grande ouverte et, de ses larges éventails, elle aérait son corps enflammé.

   Oublier demain et croire aux miracles, voilà ce qui importait. Thérèse s'endormait un caillou dans chaque main.

   Au coeur de ses songes, un jeune homme qui s'appelait Ange, en pantalon de cuir et chemise blanche, venait la visiter. La chambre s'emplissait d'un parfum de tabac blond.


Ch 7, p. 42

   (...)

  Toujours Thérèse revoyait la lumière d'Italie, absolument pas la même qu'ailleurs. Le matin, le soleil grimpait à l'assaut des collines, passait par-dessus le toit de la maison et, installé dans le milieu du ciel, il lâchait sa liesse en paillette d'or qui tournoyaient dans l'air.

  Le soir, la brise avait des grâces de courtisane qui laisse derrière elle des traînées de parfums sucrés , poivrés, irrésistibles. La felicità c'est ça, ce n'est pas la même chose que le bonheur, la felicità c'est moins léger, moins fugitif que le bonheur. La felicità, c'est bien présent, c'est là, c'est palpable, la felicità, ça se vit, le bonheur, ça s'espère.
  Les nuits de pleine lune, Thérèse et Maestro Francesco restaient les derniers sur la terrasse. Ils la voyaient, immense et écarlate, se hisser lentement au-dessus de l'horizon. Plus tard, quand elle avait repris ses proportions normales et qu'elle brillait comme un sou neuf, Thérèse la saluait sept fois en faisant son voeu :

  « Fais que je reste ici, fais que je reste ici. »

  Pour Maestro Francesco ses voeux étaient accomplis, il était revenu sur sa terre, il n'avait plus rien à demander mais il semblait bien connaître les deux faces de la lune. La respectable, la sérieuse, à la limite de la froideur, et l'autre, l'aguichante, la charmeuse, un peu dévergondée même, une sorte de belle de nuit aimant les quartiers chauds et les jeux de hasard, et, en la regardant fixement, il murmurait :

  «Donne -lui sa chance à ma Thérèse, exauce ses souhaits, tiens, moi, je paie.»

  Il jetait en l'air quelques pièces de monnaie.

Publié dans Fiction

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