"Feuilles de Ruth", de Salah Guemriche

Publié le par Emmanuelle Caminade

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Dans Feuilles de Ruth, son dernier essai, Salah Guemriche, écrivain algérien et «laïc impénitent», s'attaque à un sujet très lourd avec l'honnêteté et l'humilité, l'exigence et l'impudence d'un esprit libre passant outre à cette «irréductible exception juive au nom de laquelle on dénie à un intellectuel arabe le droit de porter la moindre critique sur Israël» alors même que de nombreux intellectuels israéliens font preuve en ce domaine d'indépendance, de courage et d'esprit critique.

Allant à l'encontre des réticences et des défiances des uns et des autres, il tente ainsi «l'impossible dialogue» - auquel renvoie ce titre évoquant le plan de paix (1) élaboré en 2003 pour le règlement du conflit Israelo-Palestinien – dans un ouvrage dont la seule ambition est d'améliorer la compréhension de ces rapports conflictuels entre juifs et non-juifs en s'approchant d'une vérité depuis longtemps faussée et d'une grande complexité.

1) "road map" ("feuille de route"), cette expression militaire fut employée au figuré pour désigner le plan de paix élaboré par les E.-U., l'ONU, la Russie et l'Union Européenne

 

Feuilles de Ruth est parti de la prise de conscience de l'auteur de l'évolution en Algérie de cet «antisémitisme bon enfant» (n'excluant pas les «échanges chaleureux») qui régnait à Guelma - ville martyre où il vécut son enfance - vers un «antisémitisme militant» lié à l'antisionisme à partir de 1967 (2), considérablement réactivé avec la terreur des années 1990.

Il réalisa en effet combien l'antisionisme sert désormais de couverture au judéophobe, le fait d'être soi-même victime du racisme n'empêchant pas de «couver un germe d'antisémitisme». Et il pensa qu'il était temps de «mettre à plat les fondements et les séquelles de cette pathologie millénaire qui travaille l'être arabe» (ou arabo-musulman), et de dénouer par la même occasion «les rapports schizophréniques du Juif lui-même à l'antisémitisme » et son «chantage à l'antisémitisme» (3) tout aussi inacceptable. Et c'est une phrase du prix Nobel de la paix Elie Wiesel, selon laquelle le monde se porterait mieux s'il écoutait l'expérience et l'histoire juive, qui joua le rôle de déclic ...

Salah Guemriche ressentant alors le besoin impérieux de «comprendre comment, pourquoi et en quoi "cette antique croyance s'est appropriée la naissance du monde" (4)», consacra trois années à «écouter Israël», se documentant sur l'histoire du peuple juif - ce «Peuple élu» se prévalant de la Promesse faite par Dieu à Abraham et à ses descendants -, sur ses livres sacrés, analysant les thèses et les antithèses de ses apologistes et de ses destructeurs, étudiant les auteurs juifs anciens comme les contemporains. 

2) A partir de la  "guerre des six jours"

http://fr.wikipedia.org/wiki/Guerre_des_Six_Jours

3) Un chantage que pratiquent notamment en France bien des «écrivains, philosophes, cinéastes et autres universitaires, dont le soutien inconditionnel à Israël reste un mystère»

4) Selon une de citation de Maurice Sachs, Le Sabbat, Correa 1942

 

 

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Ruth sur le champ de Booz,

(Julius Schnorr von Carolsfeld)

 

Qu'est-ce qu'être juif et non-juif ? Que savons-nous du Juif et de son rapport «à l'autre, son prochain qu'il soit parent, compatriote, voisin, allié, étranger ou ennemi» ? C'est ce rapport que Feuilles de Ruth se propose d'étudier comme l'indique son sous-titre : Israël et son prochain.

Et l'exploration biblique de l'auteur tourne autour de cet «amour du prochain», précepte majeur pour les Juifs mais bien ambigu, car on ne sait pas trop, tant l 'Ancien Testament (5) est «truffé de versets antinomiques sinon ambivalents», si on doit l'entendre de manière universelle ou restrictive, simplement humanitaire, compassionnelle, ou égalitaire, pour le temps présent ou «en perspective» (6)... Un amour du prochain semblant s'incarner notamment dans la fable de Ruth la Moabite (7), «l'étrangèr[e] par excellence», et curieusement repris, sans que l'héritage de l'Ancien Testament soit mentionné, dans la fameuse parabole du Samaritain (8).

Et, outre cette fable pastorale de Ruth et Booz, l'auteur s'intéresse particulièrement aux deux autres éléments fondateurs pour le peuple d'Israël que sont la sortie d'Egypte et la lutte de Jacob contre (ou avec ?) l'Ange de Dieu (9).

5) Comme dans les Evangiles et ensuite le Coran d'ailleurs

6) En perspective de la réalisation de la Promesse messianique

7) Erri de Lucca, qui déjà évoquait Ruth comme une des "saintes du scandale" dans son essai Le Sante dello scandalo nous y signalait de même ce refus de reconnaître l'héritage de l'Ancien Testament par un Christianisme se voulant une nouvelle histoire (illustré par les deux versions du tableau du Caravage "Saint Mathieu et l'Ange" )...

8) Une parabole que l'auteur s'amuse à lire au deuxième et au troisième degré, la transposant dans la réalité actuelle et la prolongeant même de sa version Dolto ou Levinas ...

9) Jacob reçoit son surnom d'"Israël" (signifiant "fort contre Dieu et fort contre les hommes") après son combat victorieux avec l'ange pour obtenir une bénédiction divine

 

«Ne demande pas ton chemin à qui le connaît, tu risquerais de ne pas t'égarer.»

D'emblée, l'épigraphe de Rabbi Nahman de Bratslav montre que Salah Guemriche, qui exclut tout à priori et n'a aucune thèse à démontrer, désire nous emmener hors des sentiers battus. Et il reprend sa démarche de prédilection «à tours et à détours» pour progressivement «retourner au point où l'on a quitté la vérité», appliquant en cela un vieux principe talmudique de bon sens. Il nous entraîne ainsi dans son «cheminement sans balises» à travers tous ces textes récoltés dont témoignent une importante bibliographie et un imposant appareil de note. Nous pénétrons avec lui les arcanes de l'exégèse, nous nous familiarisons avec la dialectique talmudique, à ce dialogue constant entre la lettre de la Loi et l'esprit de la Loi, à cette pluralité de lectures au fil des siècles.

Et l'auteur accorde une importance primordiale aux mots, comme il se doit dans une civilisation où le Verbe prime (l'essentiel de l'action étant déjà réalisé dans ce dernier), tant sur le plan linguistique, étymologique que symbolique, nous éclairant ainsi toutes les subtilités sémantiques des textes sacrés.

 

http://www.artvalue.com/image.aspx?PHOTO_ID=2275348&width=500&height=500

La sortie d'Egypte

(Marc Chagall)

 

Nous mesurons alors cette formidable capacité d'adaptation de la pensée juive, cette adéquation entre le sacré et le temporel ainsi que la richesse de l'imaginaire sur lequel elle repose. Sa rigidité aussi, résultant de ces «haies» canalisant la circulation du sens dans les textes sacrés, et de l'enseignement obsessionnel du Zakhor, cet impératif catégorique du devoir de mémoire (10). Une mémoire dont l'«actualisation perpétuelle» s'apparente à une «mémorisation par conditionnement intensif» ayant tendance à faire de tout juif un «médiateur de l'Alliance» et un «traqueur d'Amalek». «La judéité serait [ainsi] moins une question de sang que de fluide, d'un fluide mémoriel »(11).

Et cet «inconscient collectif» éclairerait ainsi le comportement de l'Etat actuel d'Israël qui à chaque fois que la paix menace de se réaliser fait «tout pour la saboter quitte à reprendre aussitôt son rituel de négociations et de faux compromis» : «Loin d'être schizophrène, cette conduite procède d'une logique martiale fondatrice, prescrite par Yahvé (...) elle répond en fait à un besoin paradoxal : le besoin d'Amalek». Amalek qui profita de la faiblesse des Hébreux lors de leur sortie d'Egypte pour les assaillir (12) ...

10) Devoir de mémoire dont Y. Haim Yerushalmi a relevé «169 occurrences dans la Torah»

11) Selon le neurologue Lionel Naccache

12) Amalek qui n'est autre que l'arrière-petit-fils d'Isaac, «l'autre fils» d'Abraham (dont le  premier fils Ismaël avait été écarté de l'Héritage), et le petit-neveu de Jacob, le futur Israël...

 

L'essai de Salah Guemriche a également le mérite de montrer combien le principe de réalité, les intérêts et les motivations purement politiques l'ont emporté de tout temps sur les principes purement religieux – et pas seulement dans l'élaboration des textes judaïques (la parabole évangélique du bon Samaritain, si «foncièrement christique» n'ayant à cet égard rien d'innocent ...).

Il confirme brillamment ce que nombre d'auteurs ont dit avant lui, ce que déjà Saint Augustin avait décelé à l'ère Chrétienne et que les polémistes arabes avaient systématiquement analysé au Moyen-âge (XIIème) : la Bible que nous connaissons n'a pas grand chose à voir avec la Bible d'origine qui a subi une «immense manipulation des textes» (13), une véritable corruption sémantique à des fins de mainmise idéologique. Spinoza l'avait déjà écrit : «La Torah n'est qu'un « recueil d'écrits mythologiques, réunis et recomposés tardivement par Ezra (Esdras) (14)». Et les récentes découvertes archéologique ont redonné force à cette remise en cause à l'époque contemporaine, notamment au travers des auteurs de La Bible dévoilée s'interrogeant sur leur absence de corrélation avec l'histoire biblique ou de l'historien israélien Shlomo Sand défendant la thèse de l'invention du peuple juif (15).

13) Selon Ilan Halevi

14) Prêtre juif chargé des affaires juives en Perse ( Vème-Ivème av. JC) , principal maître d'oeuvre avec Néhémie de la reconstruction de Jérusalem et «maître à penser des rédacteurs successifs qui s'appliquèrent à réécrire la Bible»...

15) Soutenant l'inexistence de ce vaste royaume de Salomon, la propagation du judaïsme (très offensivement prosélyte à ses débuts) et non la dissémination du peuple juif (les Sépharades seraient ainsi des Berbères du Maghreb convertis avant l'invasion des Arabes et les Azkhénazes, les descendants des Khazars convertis au VIII ème siècle )

http://www.monde-diplomatique.fr/2008/08/SAND/16205

 

 

http://1.bp.blogspot.com/-eEtNfm4EayQ/UPpvF71efDI/AAAAAAAAE7g/1Z-XqgDlv1k/s320/Rembrandt,La-lutte-de-Jacob-et-de-l%27Ange-(17e)---.jpg

La lutte de Jacob et de l'ange

(Rembrant)

 

Cette constante «adaptation de l'histoire au dogme», cette «adaptation utilitaire au nationalisme» rappelait déjà à Adolphe Lods (16) «les versions arrangées des historiens institutionnels des temps modernes». Et c'est ainsi que l'Assemblée constituante du mouvement sioniste en choisissant le nom d'Israël pour le futur Etat, et non celui de Judée (alors que seul en Terre Sainte avait survécu le royaume de Juda au sud (17)) opéra également un détournement, un renversement étonnant, les batailles se livrant d'abord sur le «champ sémantique».

Israël en s'inventant une histoire, une fiction généalogique, se serait ainsi «approprié une antériorité sur les Nations» et les Palestiniens seraient les «vrais descendants des Juifs de Judée» (18) ....

16) Théologien et orientaliste. (1867 – 1948)

17) Le royaume d'Israël (et ses dix tribus) au Nord ( dont l'importance était très localement circonscrite) s'étant effondré au VIII e siècle avant J.C.

18) Propos de Shlomo Sand, professeur à l'université de Tel-Aviv, déjà énoncé en 1929 par YiIzhak Ben- Zvi qui deviendra Président d'Israël...

 

 

Remarquable travail de recherche, de compilation, de comparaison et d'analyse, ces Feuilles de Ruth  très complètes, très approfondies et parfois même extrêmement pointues ne tracent pas un chemin unique et sont vraiment déroutantes : plus on avance dans leur lecture, plus on comprend que le sujet qu'on ne pensait déjà pas simple au départ s'avère bien plus complexe qu'on ne l'imaginait. Nous ne risquons pas ainsi de «ne pas nous égarer» !

Certes, cet essai demande un petit effort de concentration, même si le style alerte de l'auteur facilite les choses, mais il s'adresse néanmoins à tous, à tous ceux qui cherchent à comprendre ... Prenant la peine de se déplacer sur le terrain de l'autre, de «l'écouter», Salah Guemriche se montre de ce fait, à mon sens, particulièrement audible. Mais saurons-nous l'entendre, alors que certains grands éditeurs, pourtant convaincus de la qualité de l'ouvrage, n'en ont pas jugé ainsi, contraignant l'auteur à se rabattre sur une édition numérique ?

Un e-book passionnant, résultat d'un travail impressionnant, que le lecteur pourra télécharger pour la très modique somme de 6,06 €, dernier clin d'oeil de l'auteur à Ruth - 606 étant la valeur des lettres (consonnes) composant son nom dans la "guématria"(19) juive!

19) http://fr.wikipedia.org/wiki/Gematria

 

(Article publié, dans une version élaguée,  dans  La Cause littéraire  le 14/09/13)

 

  http://milianihadj.files.wordpress.com/2010/04/salah_guemriche.jpg?w=510

Feuilles de Ruth, (Israël et son prochain), Salah Guemriche, Amazon, juillet 2013, format kindle, téléchargeable sur PC, 634 KB/252 p., 6,06 €

 

 

EXTRAITS :

 

Israël et son prochain

 

«Tu ne te vengeras pas et ne garderas pas rancune envers les enfants de ton peuple. Tu aimeras ton prochain comme toi-même. Je suis l'Eternel.» (LV 19.18)

 

1- « Et qui est mon prochain ? »

 

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 Le bon Samaritain ( gravure de

Julius Schnorr von Carosfeld )

A cette question d'un pharisien qui cherche à l' «éprouver», Jésus répond par la fameuse parabole du bon Samaritain. (...)

Cette parabole de l'amour du prochain passe pour être foncièrement chrétienne, même chez Sade (Justine) : «Le système de l'amour du prochain est une chimère que nous devons au christianisme et non pas à la Nature». Que l'on pardonne à un profane de le découvrir si tardivement : en réalité, et les Juifs désespèrent à juste raison de cette «captation d'héritage», le système de l'amour du prochain est une «chimère» que nous devons à l'Ancien Testament et non pas au Nouveau. Voire : cet amour du prochain, «toute la Loi n'en est que le commentaire», comme le disait Hillel, l'éminent Sage de Jérusalem, répondant à un prosélyte qui cherchait à se «rendre juif», et qui lui demandait de lui énoncer toute la Torah d'une traite (...)

 

8 -Israël n'est pas dans Israël

(...)

Zakhor ! ... «Yahvé dit à Caïn : - Où donc est ton frère Abel ? - Je ne sais pas. Suis-je le gardien de mon frère ? » (Gn 4.9). Peut-on imaginer un instant Yahvé resurgir de son buisson ardent, en ce début de XXIème siècle, et crier aux oreilles d'Israël : «Où est donc ton frère Juda ?»...

Le fait est que l'Israël moderne n'est pas, nommément, l'Israël des origines. Ce qui passe pour une lapalissade mérite cependant d'être explicité : c'est Juda qui, longtemps, longtemps après que les dix tribus ont disparu, a détourné à son profit le nom d'Israël, tout comme Jacob avait détourné la bénédiction d'Isaac en se faisant passer pour son frère Esaü...

Cela s'est passé à la veille de la création de l'Etat hébreu. Une Asssemblée constituante du Mouvement sioniste est réunie pour décider du nom de baptème à donner au futur Etat . (...)

 

9 - Ruth, la Moabite, ou «l'universel juif en acte»

 

(...)

La morale, que l'accueil de Ruth dans le giron d'Israël révèle, comme en filigrane, se joue de la Loi et de la réputation de ce judaïsme qu'Ilan Halevi qualifie d' «auto-ségrégationiste». Car enfin, voilà que Moab, l'un des pires ennemis d'Israël, Moab qui refusa le pain et l'eau aux Hébreux, à leur sortie d'Egypte, Moab dont le roi, Balak, soudoya le redouté prophète Biléam pour maudire le peuple de Dieu, Moab que le Deutéronome (23.4) exclut du culte de Yahvé, voilà donc Moab appelé à participer à la sainte généalogie d'Israël ! Autant dire que la parabole du bon Samaritain à côté, c'est une historiette (ev)angélique pour catéchumènes ! (...)

 

11 – La lutte avec l'Ange

 

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( Delacroix)

(...)

Dans le récit biblique, dès qu'il réalise qu'il fait face à un Etre céleste, Jacob décide de ne pas lâcher prise tant qu'il n'aura pas arraché la bénédiction divine. On avait déjà vu Abraham et Moïse négocier ferme avec Yahvé, mais là, plus qu'une bénédiction négociée, c'est une revendication, voire un chantage de connivence, puisqu'il peut toutjours se prévaloir de la Promesse (...)

Nous assistons (...) à une joute entre un Je et un Tu réversibles, quasiment interchangeables (on est entre gens de Yahvé, que diable !). Et, de ce fait, si on relit le passage dialogué, on relèvera une vingtaine d'occurences mettant en présence deux volontés, deux instances : un Je (me, moi, mon) et un Tu (te, toi, ton) intimement liés (ligaturés) l'un à lautre.(...) Cette intersubjectivité est somme toute familière à tout Juif dans son rapport à Yahvé. Elle semble même être une carctéristique fondamentale de la conception hébraïque du rapport à Dieu. C'est ce qui du reste vaut au judaïsme ce grief de Simone Weil : «Il ne peut y avoir de contact personnel entre l'homme et Dieu que par la personne du Médiateur. En dehors du Médiateur, la présence de Dieu à l'homme ne peut être que collective» . (...)

Publié dans Essai, Ebook

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