"Incident de personne", de Eric Pessan

Publié le par Emmanuelle Caminade

 incident-de-personne.jpg

Incident de personne, le dernier roman d'Eric Pessan, annonce dans un titre étrange l'essentiel de son sujet. Cet hypocrite euphémisme ferroviaire s'avère en effet révélateur des stratégies «d'évitement du concret» mises en place dans notre société tant au niveau collectif qu'individuel. Une formulation par ailleurs doublement négatrice puisque, refusant d'affronter la violence de la mort – d'autant plus dérangeante qu'elle est délibérée et portée contre soi - , elle nie également la «personne», la vie qui a conduit à cet acte mystérieux et fascinant, ce mot ambigu faisant paradoxalement référence dans notre langue à l'existence comme à la non-existence.

 

Après un premier chapitre introductif présentant les deux protagonistes du roman et l'environnement dans lequel il va se dérouler, l'action démarre étonnamment par un arrêt brutal : celui d'un TGV en rase campagne suite à un suicide sur la voie, comme si seul un événement extraordinaire pouvait stopper notre fuite et nous amener à réfléchir sérieusement au rapport que nous entretenons avec le monde, avec la vie et la mort, avec nous-mêmes et les autres.

Le héros est ainsi immobilisé quelques heures dans l'habitacle clos d'un train, isolé, préservé, et néanmoins tout proche de l'horreur du réel. Grand amateur de littérature et animateur d'ateliers d'écriture, «saturé» des histoires dramatiques qui lui sont confiées depuis des années, il va soudain craquer et livrer à son tour son histoire, une histoire trop lourde à porter. Ce qui permet à Eric Pessan, écrivain et grand lecteur animateur , lui aussi, de ce genre d'ateliers de s'interroger sur le «pouvoir des mots», sur la puissance et les limites de la littérature et l'ambivalence de l'écriture, à la fois jeu littéraire et désir et nécessité de dire - et bien souvent de se dire...

 

Incident de personne, qui est sans doute en partie nourri de cette expérience spécifique de l'auteur et des interrogations qu'elle a fait naître chez lui, n'est pas à proprement parler un roman racontant une histoire mais plutôt un questionnement efficacement mis en scène sous une forme fictive combinant l'émotion à la réflexion, un texte semblant parfois même tout à fait propice à une adaptation théâtrale.

Le héros qui n'a pas de nom n'a pas non plus véritablement d'existence. Il est constitué de toutes les histoires qui lui ont été racontées et que, passant de l'écoute à la parole, il confie à son tour à la passagère voisine; même sa propre histoire dont il se déleste par bribes ne semble pas lui appartenir. Et si sa jeune et jolie voisine, psychologue de son métier, se montre attentive à ses confidences et échange quelques mots avec lui, elle n'en apparaît pas moins comme un simple artifice, un moyen parmi d'autres permettant à l'auteur d'animer le «rêve éveillé» de son héros, de relancer le ressassement spiralaire d'un long monologue qui risquait d'être aride et de nous inciter à partager sa réflexion en stimulant notre attention. Et le procédé fonctionne! On suit les rêveries du héros qui s'appuient sur des observations fines, des petits détails crédibles, des souvenirs paisibles – manifestement authentiques – qui se mêlent aux autres, facilitant ainsi l'adhésion du lecteur.

Dans cette somnolence, surnagent des voix lointaines et désincarnées tandis que reviennent à la surface des paroles et des citations obsédantes, des mots envahissants qui se détachent en caractères italiques. Une somnolence scandée par des retours réguliers à la conscience et au réel du train – marqués, eux, par de très courtes phrases isolées par la mise en page. Tous ces astucieux moyens mis en oeuvre empêchant le lecteur de sombrer dans la torpeur.

De digressions en digressions, Eric Pessan nous entraîne ainsi dans son cheminement interrogatif, sachant varier le ton de son tragique récit en ménageant d'abord un certain suspense, puis en versant parfois, à la faveur de la nuit, dans le fantastique ou dans l'onirique. Et nous nous sentons d'autant plus concernés que la narration à la première personne met sans cesse en valeur le "vous". Un "vous" qui certes désigne la passagère voisine objet des descriptions du héros et sujet auquel il s'adresse dans des dialogues imaginaires – pour la plupart intégrés dans le récit – mais qui semble aussi bien souvent résonner comme une interpellation directe du lecteur par l'auteur.

 

Incident de personne est un livre riche à la construction habile . Avec une écriture sobre, sensible, incisive ou légère, Eric Pessan y aborde des sujets graves sans jamais se montrer démonstratif ni ennuyeux. Grâce à une facture originale et finalement assez ludique, il réussit brillamment à contourner les stratégies d'évitement du lecteur et parvient à la fois à l'émouvoir et à le faire réfléchir.

 

 

 

Eric-Pessan.jpg

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Incident de personne, Eric Pessan, Albin Michel, septembre 2010, 185 p.

 


 

 

Biographie et bibliographie :

 

http://fr.wikipedia.org/wiki/%C3%89ric_Pessan


 

 

EXTRAITS :


 

ch. 1

p.10/12

 

(...)

Je rentre après une nuit folle, j'ai voulu disparaître, j'aimais cette idée : l'absence brusque, la ramification des destins possibles. Seulement, j'ai échoué à m'estomper. Je reviens. Si la fuite est un mystère excitant, le retour est un échec pathétique. Je rentre pour retrouver je ne sais quoi. Des liasses dettes, des messages, qui n'attendent plus de réponse, des miettes froides. Je rentre, la douille d'une balle dans ma poche, encombré par une histoire qui n'est même pas la mienne. J'ai tellement fait écrire les autres au sujet de leurs propres histoires. Je ne suis pas parvenu à mettre la mienne en mots.

 

Un homme déplie son ordinateur, deux jeunes femmes passent en se parlant très fort pour couvrir la sourdine de leur MP3.

 

Le pouvoir des mots, je n'y crois plus, c'est dommage, mon métier exige d'y croire. Je transmets aux autres l'usage des mots. J'en ai vu des gens, des centaines de gens, verser leurs peurs sur une feuille de papier, ordonner leurs drames en phrases dociles, décharger leurs peines et se relever allégés. C'est moi qui tends la feuille et le stylo, moi qui encourage patiemment, qui conseille sur la manière de s'y prendre. Moi qui ose prétendre savoir comment on résume une vie en dix lignes. J'ai été l'hôte des mots, j'ai joué avec eux, je croyais être leur familier, je ne voyais pas qu'ils s'accumulaient, m'alourdissaient et complotaient contre ma légèreté. Je rentre car je suis vaincu. Je suis constitué de kilomètres de phrases malhabiles enchaînées les unes aux autres. Une sacrée pelote. Je suis éreinté, je n'arrive plus à penser clairement. A mon arrivée je ne serai plus rien. Un minable marqué par la défaite. Noir.

 

Les haut-parleurs crachotent.

 

Des voix désincarnées, hésitantes, informent les passagers qu'ils sont dans le bon train et qu'une voiture bar est à leur disposition. On a bougé, le wagon vibre comme un pouls, mon corps ballotte, le train perfore l'espace, c'est le sang qui va son chemin. Votre coude frôle le mien, je sens votre parfum, je me refuse à ouvrir les yeux, je sais pourtant que je ne dormirai pas, je vous suis reconnaissant de ne pas m'avoir adressé la parole, je garde les yeux fermés pour esquisser l'éventualité d'une conversation, j'ai souvenir des longs voyages, j'étais enfant, les wagons se divisaient en compartiments, , les gens se parlaient très vite, se racontaient où ils allaient et pourquoi. Avant de monter dans le train , j'avais droit à une ou deux bandes dessinées achetées à la maison de la presse, j'essayais en vain de les lire. Ma grand-mère me trouvait impoli, elle m'ordonnait de refermer mes magazines, ils fallait participer à la conversation, dire dans quelle classe j'étudiais, dire mes bonnes notes à l'école, rassurer les passagers : j'étais un enfant sage, j'aimais beaucoup ma grand-mère et je lui obéissais bien. Bien, bien. (...)

 

 

ch.2

p.100/101


 

(...) Une dame a expliqué qu'elle était née garçon et qu'elle s'était fait opérer. Une autre qu'elle avait été abandonnée à l'âge de cinq ans. Le courant dévastait les digues, je devais faire écrire des textes de science-fiction aux participants et j'assistais impuissant à l'inexorable marée. J'avais posé la question naïve de la fin du monde, j'avais demandé : si demain c'est la fin du monde, que faites-vous ? Et les participants m'avaient répondu : alors il faut que je raconte un truc qui me fait mal depuis si longtemps. Si demain les extraterrestres détruisent la planète, je veux mourir l'esprit désencombré. J'ai nagé comme j'ai pu à contre-courant, j'ai envisagé chaque texte comme un simple assemblage technique de mots en phrases et de phrases en paragraphes. Je suis rentré chez moi et je me suis effondré. Je savais qu'une semaine allait se passer avant de revoir les participants, j'avais peur des effets secondaires de toutes ces confidences. Une semaine a passé, je suis retourné à l'atelier le coeur battant. Je tremblais de tous mes membres. Les participants étaient tous là, souriants. L'un après l'autre m'ont remercié, suite à la séance précédente, ils avaient enfin pu partager leurs si lourds secrets avec leurs proches. Presque tous avaient donné les textes à lire pour se décharger du poids qui voûtait leur vie depuis des dizaines d'années. J'ai été soulagé de l'apprendre. Voyez-vous, j'ai souvent l'impression d'être un imposteur. Dangereux. J'aide à ouvrir les vannes et je ne sais pas comment agir en cas d'inondation.

(...)

Publié dans Fiction

Commenter cet article