Jeudi 11 février 2010 4 11 /02 /Fév /2010 17:01

Isula bluesIsula blues est un court mais dense roman de Jean-Pierre Santini publié par Albiana dans la série "nera". Un roman qui se déroule dans le Cap corse, au rythme lent du blues , jusqu'à son dénouement fatal, un roman noir mais aussi lumineux, à l'image de la vie.

Et il est bien question de la vie dans ce livre dont le héros principal exerce justement la profession d'animateur, et qui s'interroge sur ce souffle ambivalent qui nous anime, à la fois "animus" et "anima" :

Qu'est-ce donc que la vie ? L'âme, l'esprit, ou le mouvement, l'agitation, le divertissement ?


Ce roman résonne comme un blues plus nostalgique que mélancolique, comme une musique douce-amère dont la douceur semble l'emporter sur l'amertume.

Certes, si l'Isula blues ressemble au blues des villes dont l'animation factice masque la même solitude, il est exacerbé dans ces terres désertées. L'isolement y semble plus manifeste quand les rares habitants qui s'y côtoient – et parfois même s'y épient à distance –  se montrent indifférents à ce qu'est vraiment l'autre.

Mais l'Isula blues exhale aussi l'âme d'une terre "habitée", la douce nostalgie des vieilles pierres et des paysages marqués par l'empreinte de l'homme. Un désenchantement feutré associant le sentiment douloureux de l'irréversibilité – conscience aiguë de l'impossibilité à revivre le passé – et le plaisir de l'évocation idéalisée de ce passé, d'un paradis perdu, d'un territoire d'enfance ...

C'est le chant d'une terre bruissant de la vie de ces morts dont la présence se mêle intimement à la beauté des paysages, d'une terre offerte, entre ciel et mer, qui vient réconcilier l'homme avec le monde.



L'histoire s'articule autour de deux personnages principaux.

Julien Costa, homme qui n'a jamais osé se livrer et n'a pas reçu grand chose de la vie, est soudain assailli et dépassé  par un amour merveilleux qui va lui permettre enfin d'exister. Mais Florence  Lodi, jeune femme généreuse et trop belle, n'a jamais réussi qu'à se perdre, toujours victime des autres.

Autour de ces deux héros, gravite le commissaire, un ancien tortionnaire nostalgique des colonies, qui, comme d'autres, tente de meubler le vide de son existence en s'adonnant à des rites, des rites absurdes qui deviennent vite obsessionnels. Tandis que Dominique Lucchesi , vivant dans la solitude d'un couple qui n'a plus rien à se dire, se raccroche à la tendre complicité l'unissant à son fils Arnold qu'il initie avec plaisir à la chasse...


Il y a dans Isula blues une profonde osmose entre le fond et la forme à laquelle je suis très sensible.

Ce récit "staccato" avance en juxtaposant de courts épisodes narratifs concernant tour à tour chacun de ces quatre personnages solitaires qui se croisent sans jamais vraiment se rencontrer. Il est entrecoupé d'observations aiguës et de réflexions subtiles, souvent condensées dans des formules percutantes, l'aspect haché de cette narration , renforcé par la concision un peu close de ces formules, étant équilibré par le "legato" des descriptions.

L'auteur y prend en effet son temps, laissant la porte ouverte au rêve, et ses descriptions des paysages du Cap corse et de la perception de leur beauté par ses personnages, très "sensorielles" , musicales et colorées, gagnent progressivement en intensité, comme un chant porté à son paroxysme.

Et, dans cette construction très maîtrisée, ces récits fragmentés m'apparaissent comme le simple accompagnement de ce chant au timbre émouvant qui exprime le rapport de l'homme avec sa terre, avec la terre, en s'amplifiant jusqu'à son terme.

 

Jean-Pierre-Santini.jpg

Jean-Pierre Santini, Isula Blues, Albiana,  juin 2005, 97 p., 12 €



EXTRAITS

p.5/6

      (...)

     Julien Costa finit tranquillement de déjeuner en attendant la météo. C'est ainsi. La sarabande des images aide l'âme à s'évader. Elles n'éclairent pas la conscience, invitent à la légèreté, à la tentation de n'exister que pour soi. Si au spectacle de l'horreur les plus sensibles versent encore une larme, cela n'empêche personne, le soir, d'aller dîner en ville. Il y a une géographie de l'émotion qui est une catégorie de l'obscénité. Et qui sert sans doute, quelque part, des intérêts bien compris. Seule l'intimité de la mort affecte encore les êtres. On ne meurt pas indifférent.

      Julien Costa est conforme aux modèles dominants. Il n'exprime jamais ses opinions réelles. Il respecte strictement les consignes de ses employeurs. Il a appris à jouer les rôles utiles et roule dans le monde comme une monnaie en cours. (...)


p. 16/17

      (...)

      Florence a besoin de respirer le pays, de se promener dans son silence soyeux, presque musical.

      Elle attend que la voiture du livreur de journaux soit repassée. Il y a deux hameaux après le sien. Le dernier est en impasse. On ne pénètre pas plus avant sur les terres façonnées par des générations obscures. Le maquis désormais y abonde, dense, impénétrable. Le pays doucement se referme.

 

      L'air est vif.

     Florence a l'impression de sortir pour la première fois. Elle rejoint la route par un étroit passage.

    Des marches abruptes grimpent entre les maisons qui s'épaulent, se resserrent, s'agglutinent, le regard clos, comme apeurées sous la cuirasse massive des lumières.
    C'est dans l'ombre que les vieux pays ressuscitent. Quand la nuit descend, des fraîcheurs reviennent aux façades fanées derrrière lesquelles, doucement, se dissipe l'absence. On imagine un souffle, un pas, un rideau qu'on effleure, des mots peut-être qui flottent encore aux portes entrebâillées, des rires étouffés dans des lieux ambigus et un air de musique qu'on devine plus qu'on ne l'entend à quelques notes hachées dans la houle du silence.

      (...)

p.22

 

      (...)

      La jeune femme se perd dans la contemplation du paysage. Elle suit le maillage complexe des chemins dont la trace lumineuse couve sous les signes obscurs du maquis. Ici, par l'humilité de leurs oeuvres, des itinéraires masqués, des pas effacés et qui pourtant ont durci à jamais le sol, les morts se rappellent aux vivants et, inlassablement, les appellent à eux.

      Florence ressuscite le pays dans sa tête, le capte dans l'immensité de son regard, l'éveille aux clartés diffuses de sa mémoire, l'imprègne de sensations vécues, ces fantômes de plaisirs qui, doucement, sous la nuque, dénouent leurs lassitudes.

      (...)

p. 82/83

 

      (...)

      Elle va dans la rumeur grandissante de son pas qui grésille, crisse, craque et crépite, dans le chuintement , le froissement, le frôlement de sa parka, dans le halètement léger qui lui vient aux lèvres, dans cette respiration lourde, presque suffocante à l'orée de sa délivrance.
    Plus aucune trace sur le sol désormais. La piste s'est perdue sous les amas de terre végétale mais les arbres s'espacent et montent plus haut dans la quête des lumières . Sous leurs frondaisons denses, les chênes verts ont clairsemé tous les autres végétaux.

      En contrebas, Forence aperçoit distinctement la mer et la route de corniche au lieu-dit A Scala. Quelques dizaines de mètres encore dans les bruyères basses qui moutonnent à la lisière du bois et elle serait à découvert sur la roche nue.

      Tout en cheminant, elle pense à la mer. Elle se souvient des vacances heureuses qu'elle y a vécues enfant, adolescente, et adulte parfois. Elle éprouve l'envie de l'eau. Elle voudrait aller un peu plus vite, dévaler les escarpements rocheux de la Scala, traverser la route, survoler les derniers obstacles un peu comme dans les rêves où une étrange lévitation libère le corps et se joue des pesanteurs.

      Le bleu intense, rafraîchissant, le bleu nostalgique et consolant de la mer est là, à portée de regard, à portée de main, à portée de ce geste qu'elle fait malgré elle comme pour tenter de saisir quelque chose qui soudain lui paraît inaccessible.

      (...)



























 

 

 

 

 

 

 

 

 


Par Emmanuelle Caminade - Publié dans : roman
ECRIRE UN COMMENTAIRE - VOIR LES 0 COMMENTAIRES
Retour à l'accueil

Rechercher

Présentation

INDEX AUTEURS

OUVRAGES COLLECTIFS

DES VIES, 62 enfants de harkis racontent

ALGER, quand la ville dort...

Enfances tunisiennes

AGOSTINI Jean-François

C'est ou

ATTA Sefi
 Le meilleur reste à venir 

ATXAGA Bernardo

Obabakoak
AVALLONE Silvia

Acciaio

D'acier (traduction française)

BACHI Salim

Le chien d'Ulysse

BAILLY Jean-Christophe

Le Dépaysement / Voyages en France

BARBARA Charles

L'assassinat du Pont-Rouge

BARICCO Alessandro
 
Novecento

Seta (Soie)

BARRIERE Loïc

Quelques mots d'arabe 

Le choeur des enfants khmers

BASTARD Joël

Manière

Casaluna

Le sentiment du lièvre

BENCHICOU Mohamed

Journal d'un homme libre 

BEN JELLOUN Tahar 

Les amandiers sont morts de leurs blessures

BENMALEK Anouar  

Ô Maria

Le rapt

BERNANOS Georges

Dialogues des Carmélites

BESSETTE Hélène

Ida ou le délire

BIANCARELLI Marco

51 Pegasi, astre virtuel

Extrême Méridien

Murtoriu

Vae Victis et autres tirs collatéraux

Cuntruversa di Valdu Nieddu

BIZOT Véronique

Mon couronnement

BLANC Anne-Catherine

L'astronome aveugle

Moana blues

Passagers de l'archipel

Entretien avec Anne-Catherine Blanc

BORGES Jorge Luis

L'aleph

BOULGAKOV Mikhaïl

Le Maître et Marguerite

BOUIDA Iouri

Le train zéro

CALVINO Italo

Le chevalier inexistant  

CASANOVA Xavier

Codex corsicae

CASANOVA Marie

Et l'odeur des narcisses

CESARI Stefanu

Genitori

CHOUKRI Mohamed

Le pain nu

CLARO

CosmoZ

COE Jonathan

La vie très très privée de Mr Sim

Rencontre avec Josée Kamoun,  traductrice de Jonathan Coe

COHEN Laurent

Sols

CONIL Dominique

En espérant la guerre

Une fille occupée 

CONRAD Joseph

Au coeur des ténèbres

DAOUD Kamel

LE MINOTAURE 504

DIOME Fatou

Inassouvies, nos vies

Celles qui attendent

DOMECQ Jean-Philippe

Misère de l'art

DOSTOIEVSKI Fédor
Carnets du sous-sol

L'Idiot, roman préparatoire

ENARD Mathias

L'alcool et la nostalgie

FARINA Raymond

Virgilianes

Anecdotes  et  Epitola Posthumus

Eclats de vivre  et Une colombe une autre

FERRARI Jérôme 

Aleph zéro

Dans le secret

Balco Atlantico

Un dieu un animal

Entretien avec Jérôme Ferrari 

Où j'ai laissé mon âme

Du style de Jérôme Ferrari et de l'intérêt de la critique...

Variétés de la mort

FERRUCCI Roberto

Sentiments subversifs / Sentimenti sovversivi

FINKIELKRAUT Alain

Nous autres, modernes

Un coeur intelligent

FONDANE Benjamin

Le mal des fantômes

FOURVEL Christophe

La dernière fois où j'ai eu un corps 

FUSINI Nadia

L'amore necessario

GERMAIN Sylvie

L'inaperçu 

GIONO Jean

Naissance de l'Odyssée  

Provence

GONZALEZ Tomàs

Au commencement était la mer

GROSSMAN Vassili
Vie et destin

Carnets de guerre

HADDAD Hubert

Opium Poppy

Rencontre avec Hubert Haddad (Sainte-Cécile-les-Vignes, le 11/05/12)

HEBBADJ Fadéla

L'arbre d'ébène

interview exclusive de Fadéla Hebbadj

Les ensorcelés

Entretien avec Fadéla Hebbadj

HRABAL Bohumil

Une trop bruyante solitude 

IBSEN Henrik

Peer Gynt

IMACHE Tassadit

Des nouvelles de Kora 

JAY Salim

Embourgeoisement immédiat 

Victoire partagée
JOUANARD Gil
L'Oeil de la terre
KALOUAZ Ahmed 

Avec tes mains

de KERANGAL Maylis

Tangente vers l'est

KLEIN Etienne

Galilée et les Indiens 

LAFON Marie-Hélène

Gordana

LE BRETON David 

Eloge de la marche 

LE CLEZIO J.M.G.

RAGA Approche du continent invisible 

LEYS Simon

Le bonheur des petits poissons 

Le studio de l'inutilité

LOBO ANTUNES Antònio

Dormir accompagné

LOY Rosetta

La porta dell'acqua

de LUCA Erri

Le sante dello scandalo

MAcCARTHY Cormac

The road / La route

MAROUANE Leïla

La vie sexuelle d'un islamiste à Paris

MAZOYER Florian

Démiurge et autres nouvelles

MICHON Pierre

Vies minuscules 

Le sacre de Michon (Les Onze)

MORAVIA Alberto

Racconti romani

NIMROD Bena Djangrang

Le bal des princes 

PAGANELLI Norbert

Canta à i sarri

Un sel d'argent

A notti aspetta / La nuit attend

COTTON Peintures : Paroles & couleurs

PAOLI Angèle

Carnets de Marche

PEREZ-REVERTE Arturo

Le peintre de batailles 

PESSAN Eric

Incident de personne

Rencontre avec Eric Pessan (Sainte-Cécile-les-vignes, 25/11/11)

PESSOA Fernando

Le livre de l'intranquillité" (volume II)

PREDALI Jean-Baptiste

Autrefois Diana

RAHIMI Atiq

Syngué sabour (Pierre de patience) 

RENUCCI François-Xavier

Un lieu de quatre vents, Una vita nova

REVERDY Thomas B.

L'envers du monde

Rencontre avec Thomas B. Reverdy ( Bollène, 17/06/11)

RODRIGUEZ-ANTONIOTTI Maddalena

Bleu Conrad

ROHE Oliver

Un peuple en petit

Ma dernière création est un piège à taupes

ROUAUD Jean

Comment gagner sa vie honnêtement

SANSAL Boualem

Le village de l'Allemand

SANTINI Jean-Pierre

Isula blues

C'est toujours la même histoire

L'exil en soi

Nimu

SATTA Salvatore

Il giorno del giudizio

SAVINIO Alberto

Tutta la vita / Toute la vie

SEBBAR Leïla

Ecrivain public

Rencontre avec Leïla Sebbar, Yves Turquier et Marcel Benamou

SHAKESPEARE

La tempête

SLAVNIKOVA Olga

2017

STEINFEST Heinrich

Requins d'eau douce

TABUCCHI Antonio

Piccoli equivoci senza importanza

TAVARES Gonçalo

Apprendre à prier à l'ère de la technique

TCHEKHOV Anton

Le sauvage

VALJAREVIC Srdjan

Rencontre avec Srdjan Valjarevic (Romans, 25/05/11)

Côme

VELHO DA COSTA Maria 

Myra

VERDIER Fabienne

Passagère du silence

WALSER Robert

Retour dans la neige

ZALBERG Carole

Rencontre avec Carole Zalberg (Nyons, 02/06/11)

L'invention du désir

A défaut d'Amérique

L'illégitime

Profil

  • Passionnée de littérature, d'opéra et de théâtre, de cinéma et de peinture, amoureuse de la nature et de la langue italienne... Je m'intéresse particulièrement à l'Italie et à la Corse, à l'Algérie et aux autres pays du Maghreb...
  • Emmanuelle Caminade
  • L'or des livres
  • Femme
  • 14/10/1950
  • musique nature lecture théâtre Italie

Texte Libre

05_chronique_de_la_rentree_litteraire.jpg

Wikio - Top des blogs - Littérature

Mon profil sur Babelio.com

Flux RSS

  • Flux RSS des articles
 
Créer un blog gratuit sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Rémunération en droits d'auteur - Signaler un abus - Articles les plus commentés