"L'Enéïde" de Virgile, traduction de Paul Veyne

Publié le par Emmanuelle Caminade

  Virgile

En rédigeant, entre 29 et 19 avant JC, son poème L'Enéïde dont le héros était déjà présent dans le chef-d'oeuvre d'Homère fixé par écrit cinq siècles auparavant (1), Virgile prit assurément pour modèle l'illustre poète grec. Ce récit légendaire des origines troyennes de Rome (2), d'une ampleur plus modeste, ne comporte que douze chants se divisant de fait en deux parties égales : la première y relate le voyage d'Enée de la chute de Troie à son arrivée dans le sud de l'Italie, tandis que la seconde décrit essentiellement les batailles livrées par le héros et ses compagnons contre les peuples du Latium, qui permettront la fondation de cette ville destinée à avoir un empire universel.

1) Probablement composé entre le IXème et le VIIIème siècle avant J-C, ce poème épique de tradition orale transmis par des aèdes n'a été fixé par écrit que vers le VIème siècle avant J-C

2) La fondation de Rome remonte au VIIIème siècle avant J-C environ

 

J'avais gardé de ma scolarité le souvenir enchanteur de la lecture des vers de Virgile – que n'altérèrent jamais les efforts laborieux du détail de leur traduction - et le livre de Paul Veyne, grand spécialiste de l'Antiquité, fut l'occasion pour moi d'aborder pour la première fois cette oeuvre en français et dans son intégralité. De l'aborder en prose aussi, car si à l'évidence on ne peut respecter les hexamètres sans s'exposer au "charabia" (3), cet habile latiniste ne pouvait pas non plus envisager une traduction en vers libres incapable à ses yeux de restituer les qualités essentielles de la narration virgilienne, son rythme varié et bondissant, sa clarté et sa fluidité.

Sa traduction, très réussie, est accompagnée d'une intéressante préface, d'un important appareil de notes érudites et parfois malicieuses, d'une carte permettant de visualiser le parcours d'Enée ainsi que d'un pertinent appendice sur le chant VI au sujet du passage du héros dans les Enfers. Cette "fiction pseudo-historique" apparaît ainsi bien plus comme un roman d'aventures alerte et divertissant que comme un pompeux poème épique académique écrit uniquement à la gloire de Rome et d'Auguste (4). Et ce livre qui déconstruit certains clichés sur le monde antique semble parfois très proche du lecteur d'aujourd'hui, un lecteur qui sera peut-être surpris, et comme moi ravi, par la modernité d'une écriture datant de plus de deux millénaires.

Le récit finit néanmoins par s'essouffler un peu à mon sens à partir du dixième chant, et je me suis lassée de ses multiples rebondissements (il est vrai que je n'ai à priori aucun goût pour les "films d'action"). Et si cette nouvelle traduction de Paul Veyne peut intéresser un public plus large à cette oeuvre méconnue à notre époque, je doute qu'il n'en lise l'intégralité. C'est pourquoi j'en rendrai compte assez longuement, L'Enéïde  méritant à de nombreux titres qu'on s'y attarde.

3) Le latin étant, contrairement au français, une langue à déclinaison, le versificateur disposait en effet d'une très grande liberté, la place des mots n'ayant aucune importance

4) Ce fut une projection tardive du XIXème siècle que d'y voir une oeuvre de propagande nationaliste, idée qui entraîna un certain dédain de l'oeuvre par la suite ...

Déroulement de l'action : architecture et résumé

(On peut aisément sauter ce fastidieux résumé et passer directement à la partie suivante !)

La construction du récit du grand poète latin présente plus d'unité, plus d'harmonie, que celle de L'Illiade et L'Odyssée dont les deux parties semblent aux antipodes. La structure de la première moitié, non linéaire comme celle de L'Odyssée, s'avère complexe.

Conté par un narrateur extérieur qui s'affirme d'emblée être aussi l'auteur («Je vais chanter ...»), le chant I s'ouvre, une fois l'action située dans son contexte, sur une effrayante tempête (5) qui, alors qu'ils touchaient au but, déporte les navires des rescapés troyens sur les côtes de Libye. Enée et ses compagnons seront accueillis à Carthage où règne la belle Didon et, au cours de fêtes somptueuses données en leur honneur, la reine invitera le fils de Venus à faire le récit de ses aventures (6) .

5) Déchaînée par Eole à la demande de Junon (la terrible épouse de Jupiter) qui poursuivait de sa rancune tenace les Troyens

6) Tout comme y fut convié Ulysse après avoir échoué sur le rivage phéacien par le père de Nausicaa , au cours du banquet donné dans son palais en l'honneur de son hôte

Les deux chants suivants sont un long flash-back, véritable récit secondaire enchâssé dans le récit principal, narré par un héros qui lui-même cède volontiers la parole à d'autres personnages pour faire avancer l'action... Enée y raconte ainsi la chute de Troie dans le chant II avec beaucoup de vivacité et d'émotion, tandis qu'au chant III il embarque vers le grand large avec ses compagnons ayant échappé au massacre dans une fuite incertaine marquée par de nombreuses péripéties. Prenant la Sicile pour l'Italie, il y laissera à regret la dépouille d'Anchise, son père mort sur ces entrefaites, avant de reprendre la mer et d'affronter la terrible tempête décrite dans le chant initial.

Le chant IV nous ramène à Carthage, décrivant avec sensibilité et finesse, avec empathie même, les amours de la reine et du héros, Didon brûlant (7) pour Enée au point de vouloir l'épouser. Ce dernier s'abandonne dans un premier temps à cet amour partagé et il faudra deux interventions de Mercure pour le rappeler à ses devoirs. Malgré les supplications et les remontrances de Didon qui lui ébranlent l'âme, il finira par la quitter.

7) Cet amour fut insufflé aux deux héros dès la fin du chant I par un Cupidon ayant pris les traits d'Ascagne, le jeune fils d'Enée (Venus espérait ainsi, à tort, que la junonienne Didon ne contrarierait pas son destin...)

Dans le chant V, les bateaux des Troyens partis à la hâte rencontrent des vents contraires qui les renvoient en Sicile. Ce sera l'occasion pour Enée de «rendre au tombeau [d'Anchise] des honneurs solennels» et d'organiser un «concours en l'honneur d'un père révéré» où se succéderont des épreuves variées décrites avec beaucoup d'allant et d'humour (cf extrait 4). Et bien que Junon ait réussi à faire incendier la flotte d'Enée par des «matrones troyennes» lasses de ce long voyage  «à la poursuite d'une Italie qui ne fait que se dérober», quelques bateaux seront réparés et le héros repartira, n'emmenant avec lui qu'un «petit nombre [ de ses compagnons] respirant la vaillance au combat».

Le chant VI fait enfin d'Enée un héros croyant à sa mission. Il rend en effet visite à la Sibylle de Cume qui lui prédit qu'il parviendra bien au Royaume de Lavinium et lui indique comment gagner les Enfers pour y trouver son père (8). Très ému, il pourra parler avec Anchise qui l'enflammera de «désir pour la gloire qui lui va advenir» et lui donnera des conseils pour affronter les épreuves futures.

(Conseils qui seront aussitôt oubliés puisque cet épisode dans l'au-delà relève du songe et constituait pour Virgile comme pour ses lecteurs d'alors "une fiction dans une fiction" qui n'était pas, elle, sensée être vraie...)

8) Anchise lui était apparu dans le chant précédent pour l'inviter à venir discuter avec lui au Royaume des bienheureux

Les six derniers chants s'apparentent plus à L'Illiade par leur thème guerrier et leur fil chronologique, même s'ils en diffèrent par le style, s'affirmant beaucoup plus humains et moins héroïques, moins âpres, moins puissants, mais plus sensibles et raffinés.

Enée reprend la mer pour longer la côte. Les premières pages du chant VII décrivent le rivage de cette terre promise de manière assez inspirée (cf extrait 5) et le narrateur extérieur s'adresse directement au lecteur pour lui exposer son projet :

«Je vais dire des guerres horribles, des batailles rangées, des rois que l'ardeur mène à des carnages horribles ...»

Les Troyens sont bien accueillis par le roi des Latins qui offre sa fille Lavinia en mariage à Enée mais, si Junon ne peut empêcher que le «destin immuable» s'accomplisse, son pouvoir de nuisance reste intact. Elle s'adressera à une des Furies qui usera de multiples stratagèmes pour insuffler chez tous une «folie scélérate » et elle n'hésitera pas à parachever son oeuvre en faisant «pivoter les battants de fer des portes de la guerre». Et toute cette région «que rien n'agitait» prend alors feu.

Dans le chant VIII, le héros tourmenté qui, visiblement, n'a aucun goût pour la guerre aperçoit en songe le dieu du Tibre. A l'issue d'un très beau passage poétique aux tonalités variées alternant merveilleux et détails réalistes, exhortations et conseils pratiques, Enée, ses inquiétudes dissipées, tentera d'apaiser Junon par un sacrifice et ira chercher l'appui des Arcadiens. Puis Venus, poussée par «son coeur de mère», usera du charme de sa beauté pour obtenir de son époux Vulcain des armes pour son fils que forgeront les Cyclopes de l'Etna. Et une très longue description du bouclier offert à Enée sur lequel est retracée toute l'histoire de la Rome à venir, rendant ainsi espoir au héros – et répondant aussi sans doute aux désirs du commanditaire (9) de l'oeuvre - conclura l'épisode !

9) C’est Auguste qui, pour asseoir son empire, avait demandé à Virgile de donner à Rome une épopée ( et c’est encore lui qui fit publier l’Enéide après la mort du poète alors que ce dernier considérant que son œuvre était inachevée avait demandé qu’elle soit détruite).

Le poète «chante le carnage» dans le chant IX, un chant sanglant et pathétique d'une violence terrifiante.

Sur les conseils de Junon, l'armée des Rutules menée par Turnus s'est mise en marche pour s'emparer du camp des Troyens pendant l'absence d'Enée encore chez ses alliés. Suivant sagement la stratégie définie auparavant avec leur chef, les Troyens ne se «risquent pas à une bataille rangée», préférant s'enfermer dans leur retranchement, un merveilleux prodige venant même anéantir toute velléité de les en faire sortir. Tout va pourtant dégénérer dans la nuit à l'instigation de deux jeunes et fougueux guerriers avides de gloire qui convainquent leurs chefs Troyens de les autoriser à aller surprendre leurs ennemis «ensevelis dans le sommeil et le vin» . C'est un carnage, mais au sortir du camp ils sont surpris par une troupe de cavaliers Volques venus en renfort (cf extrait 6). Redoublant de rage à la vue de tous ces cadavres jonchant le camp allié, la troupe forcera les défenses des Troyens entraînant un massacre de part et d'autre dont l'horreur finira par ébranler les dieux.

Au début du chant X, le conseil réuni par Jupiter sur l'Olympe voit s'affronter sa fille Venus et son épouse Junon qui défendent chacune leurs protégés avec passion. Pris entre les deux et voulant être «le même pour tous », le père des dieux se range à la neutralité : «le destin trouvera sa voie » !

Pendant ce temps Enée et ses alliés arcadiens font voile vers le camp troyen. Attendus sur le rivage, ils «devront se tailler par le fer un passage à travers l'ennemi » :

« Alors tombent les fils d'Arcadie, tombent les Etrusques et vous aussi , Troyens, que les Grecs n'avaient pas fait périr ».

Les forces semblent s'égaler mais le jeune et vaillant Pallas, fils de son allié, ayant été tué par Turnus, la rage transforme Enée. Impitoyable, il sème «le trépas, dans un état de fureur semblable à l'eau d'un torrent ou à un sombre ouragan. » Et, après de multiples rebondissements et retournements, dus notamment aux interventions trompeuses des dieux, il finit par l'emporter.

Une pause marque le début du chant XI. Enée commence par remercier le dieu de la guerre de sa victoire et des deux côtés les bûchers s'allument. L'heure est désormais aux funérailles, aux larmes, aux lamentations et aux éloges funèbres. Le héros, qui dans sa bonté a restitué les corps aux vaincus, leur a aussi proposé un combat singulier avec Turnus, le hargneux chef Rutule, afin de mettre terme à ces combats meurtriers. Mais, divisé entre partisans de la paix et de la guerre, le camp adverse s'enlise dans un long débat passionné.

Pendant ce temps, Enée met en marche son armée, renforçant encore la rage de Turnus, le chef Rutule qui n'accepte pas d'être battu. Tout s'enflamme à nouveau et «partout coule un sang noir » tandis que «le grand auteur des dieux et des hommes surveille tout cela de l'Olympe ». Et après de multiples et très violents assauts, les Troyens semblent incontestablement maîtres de la situation.

Dans le dernier chant, Le roi des Latins, désirant la paix demande à Turnus d'accepter de se battre seul contre Enée. Enflammé par le regard amoureux de sa fille Lavinia destinée au chef des Troyens, il s'y décide. Mais tandis que commencent à se dérouler les négociations de paix, Junon tente une dernière ruse pour venir au secours de son protégé et ranimer les combats. La mêlée devient générale et on compte encore beaucoup de pertes dans les deux camps. Jupiter convainc alors Junon de cesser de s'opposer à la marche du destin et le duel a bien lieu. Blessé, Turnus supplie son vainqueur de l'épargner mais apercevant le ceinturon de Pallas sur son meurtrier, Enée se venge peu glorieusement et l'achève (10).

10) Contrairement aux usages de l'Antiquité où on avait pitié d'un suppliant.

Une fantaisie mythologique qui semble assez proche

On retrouve dans ce récit plein d'imagination, sans cesse irrigué de légendes gréco-romaines, bien des personnages de L'Illiade et de L'Odyssée dont de nombreux passages sont évoqués, occasion de réviser toute une mythologie qui a imprégné la culture française dans le domaine littéraire et artistique (11). Une mythologie à laquelle les contemporains de Virgile ne croyaient pas plus que nous, nous révèle Paul Veyne. Et on constate en effet que le poète qui régulièrement intervient, introduisant une distance entre la fiction qu'il raconte et la réalité, établit une certaine connivence avec ses lecteurs. 

Des lecteurs dont la perception du monde ne semble pas si éloignée de la nôtre malgré cette abondance de dieux qui animent le récit, le perturbent et le relancent, et tous ces rituels, ces sacrifices auxquels se plient les personnages. Car la religiosité romaine n'avait rien à voir avec nos religions monothéistes, on n'y trouvait ni dogme rassurant ni sentiment véritablement religieux. Et si ces personnages pratiquent consciencieusement leur "religion", cela apparaît plus comme une sorte de superstition ou de conformisme social. Quant à ces multiples "sous-dieux" qui se chamaillent sans cesse, ils prêtent à rire et le poète ne leur épargne ni les critiques ni les moqueries.

11) Un récit qui m'a notamment régulièrement ramené au célèbre opéra de Berlioz, Les Troyens , écrit sur un livret du compositeur largement inspiré de L'Eneïde.

De tout cela résulte un grand sentiment d'absurdité du monde, d'un monde inconnu que ne maîtrise visiblement pas Jupiter. Ce dernier semble curieusement assez impuissant, soumis à un destin extérieur qui s'impose à lui. Son seul avantage réside dans sa "vision" de l'histoire, contrairement aux autres dieux empêtrés dans leurs rivalités de pouvoir à court terme. Des petits dieux dont les actions contraires s'annulent et Virgile me semble souligner cette absurdité : ces actions contraires des dieux font en effet  tourner en rond Enée et ses compagnons qui sont renvoyés sur les côtes de Sicile dans la première partie et, dans la seconde, après toute cette agitation, toutes ces morts et ces souffrances inutiles, le chant XII nous ramène exactement à la situation du chant VII, avec un roi Latinus offrant pacifiquement sa fille en mariage au héros ...

Virgile mêle par ailleurs ancien et moderne en fondant son Eneïde sur les usages de son temps avec un certain anachronisme. Son imagination, bien que nourrie de lointaines légendes, s'appuie en effet sur la réalité présente, ce qui rend son récit plus actuel. Ses descriptions montrent ainsi des palais bien plus luxueux et des usages plus raffinés que dans l'oeuvre d'Homère. Même la guerre y semble moins primitive, plus tactique, avec l'élaboration de réelles stratégies. Et son poème ressemble plus à un roman qu'à un récit épique, ses péripéties variées n'y dédaignant pas les intrigues amoureuses ni les amitiés. On y trouve moins d'exploits guerriers et ses personnages, appréhendés de l'intérieur, possèdent une psychologie plus approfondie, le poète s'attardant sur leurs sentiments.

Enée enfin, même s'il est le fils d'un mortel et d'une déesse, n'a rien d'un héros épique et il s'avère profondément humain. C'est un homme avec ses faiblesses et ses hésitations, ses contradictions. Il évolue d'ailleurs beaucoup dans ce récit. Bon et sensible, plus courageux au combat qu'avec les femmes, il apparaît au départ comme gentil, vertueux, mais un peu falot, sans grande personnalité. Mais il prend peu à peu de l'épaisseur et devient à mi-parcours, après son passage aux Enfers, un "héros à mission". Dans la seconde partie, ce sont la violence et l'horreur des combats qui vont plusieurs fois muer cet homme doux et pacifique en un impitoyable guerrier aveuglé par son désir de vengeance, faisant de ce héros tourmenté et faillible un homme complexe.

Une écriture vivante, par certains côtés très moderne

On est frappé par la modernité de la structure narrative, par la vivacité du style et le rythme virevoltant de ce récit, qui incombe certes à Paul Veynes mais surtout à Virgile, même si ses vers ont été traduits en prose.

Cette oeuvre remet très vite en cause certaines idées reçues, venant nous rappeler que la rupture du fil linéaire du récit et l'éclatement de la narration en plusieurs narrateurs, déjà présente chez Homère, remonte à l'Antiquité. Et l'Enéïde varie les points de vue narratifs. Le narrateur principal, extérieur et omniscient, aime intervenir pour invoquer ses muses, souligner son récit ou mettre en garde le lecteur. Et le "je" d'Enée racontant après-coup la chute de Troie, comme cette parole sans cesse brièvement donnée aux divers intervenants, introduisent beaucoup de vie. Sans compter ces dieux qui jouent des nuages et de la brume, donnant à plusieurs reprises une vision surplombante au héros, le rendant invisible aux autres ou lui permettant d'être le seul à les voir à l'oeuvre depuis le ciel.

Virgile sait raconter des histoires car il possède un grand sens du rythme, usant de nombreux procédés jouant sur la variété et l'alternance pour tenir en haleine son lecteur. Le récit est entrecoupé de discours direct et de sobres descriptions témoignant d'un souci de concision dans le détail, qui n'excluent pas le recours à de belles images poétiques. Et les tableaux se succèdent rapidement, l'auteur multipliant les péripéties sans oublier de s'arrêter quelque temps sur les états d'âme de ses personnages.

Personnellement, j'ai surtout été impressionnée par le jeu constant sur les temporalités. Le "présent historique" était courant  chez les auteurs latins qui n'ont pas attendu les récits romanesques du XXème siècle pour bouleverser le système temporel ! Mais, plus remarquable encore que ce "présent de narration" mettant en relief certaines actions en les rendant plus proches, est son alternance avec les temps du passé. On voit ainsi constamment se succéder présent, passé simple et imparfait d'un paragraphe à l'autre, d'une phrase à l'autre, mais aussi étonnamment au sein d'une même phrase ! Ceci  impulse en grande partie ce rythme syncopé, bondissant, si caractéristique de L'Eneïde. Un effet de style qui allège et accélère le récit en évitant la monotonie de la redondance des formes.

Pour toutes ces raisons, lire L'Enéïde au XXIème siècle ne me semble pas réservé aux spécialistes et on ne peut que remercier Paul Veynes de permettre au lecteur d'aujourd'hui de pouvoir accéder à cette oeuvre sans difficulté et même avec grand plaisir.

 

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L'Enéide, Virgile, traduction de Paul Veyne, Albin Michel 2012, 430 p., 24 €

 

A propos du traducteur :

http://fr.wikipedia.org/wiki/Paul_Veyne

 

Pour prolonger :

Act IV, Berlioz, Les Troyens, Théâtre du Châtelet 2003, Susan Graham (Didon), Gregory Kunde (Enée)

EXTRAITS :

 

Chant I

p. 28

(...)

Il jetait ces mots quand sa voile rencontre une bourrasque où siffle le vent du Nord, qui soulève la mer jusqu'au ciel. Les rames se brisent, alors la proue vire et expose aux vagues le flanc du bateau. Survient une masse abrupte, une montagne d'eau. Ici, on se retrouve suspendu à la crête de la vague ; là, la mer béante laisse voir entre les eaux des fonds où la tempête se déchaîne dans le sable. Le vent du Sud arrache trois vaisseaux qu'il projette sur des écueils, des rocs en pleine mer, ces dos monstrueux à fleur d'eau que les Italiens appellent les Autels. Du large, le vent d'Est en pousse trois autres vers la basse mer, vers des bancs de sable, lamentable spectacle ! Il les plante dans les hauts-fonds, les emmure dans le sable. L'un des navires portait les Lyciens et le fidèle Oronte : sous les yeux d'Enée, toute une mer tombant à pic frappe à la poupe; elle en arrache le pilote qu'elle jette à l'eau tête première. Quant au vaisseau, une trombe qui le pousse de part et d'autre le fait tourner trois fois sur lui-même, et le tourbillon ravisseur l'engloutit d'un seul coup. Perdus dans l'immensité de l'abîme, apparaissent des nageurs, leurs armes, des planches et les trésors de Troie au milieu des flots. (...)

 

Chant II

p.69

(...) Des cris nous appellent sans délai au palais de Priam. Là le combat était gigantesque, comme s'il n'y avait pas de batailles ailleurs et que personne ne mourût dans le reste de la ville. L'affrontement y était sans limite. Nous voyons ainsi les Danaens se ruer sur le palais, en assiéger l'entrée en formant la tortue. Devant la porte même, des échelles ne quittent pas les murs; ils s'agrippent aux barreaux; de la main gauche ils se protègent des javelots en y opposant leur bouclier, de la droite ils saisissent la couverture du faîte. Les Dardaniens résistent en démolissant les tours et les terrasses de toute la demeure; ce sont les projectiles qu'ils préparent pour se défendre, puisque tout est perdu et qu'il ne leur reste plus qu'à mourir. Ils font dévaler sur l'ennemi des lambris dorés, altières parures ancestrales; en bas, d'autres, l'épée nue, ont pris position derrière la porte et la gardent en rangs serrés. La volonté se renouvelle en moi de venir au secours de la demeure royale, d'aller soulager ces combattants, de rendre des forces à des vaincus.

(...)

Chant III

p.127

(...) Va, poursuis l'Italie au gré des vents, cherche quelque royaume à travers les flots! J'espère au moins, si de pieuses divinités ont quelque pouvoir, que tu boiras jusqu'au bout ton supplice parmi des écueils, en faisant appel plus d'une fois au nom de Didon. Alors je te poursuivrai, absente, avec des torches noires, car, quand la froide mort aura séparé mon corps de mon âme, ombre devenue, je te serai présente partout. Ce sera ton châtiment, scélérat! J'en serai avertie, la nouvelle m'en parviendra au fond du séjour des morts.» Sur ces paroles elle rompt l'entretien; la malheureuse fuit la vue du ciel, se soustrait aux regards, se dérobe en le laissant effrayé, plein d'hésitations, plein de ce qu'il voulait encore dire. Ses servantes la reçoivent dans leurs bras, évanouie, la portent dans sa chambre de marbre et la déposent sur son lit.

Le pieux Enée voudrait adoucir sa douleur, la consoler, parler pour distraire ses tourments. Il ne cesse de se lamenter, ébranlé en son âme par son grand amour. (...)

Chant V

p. 153

(...) les coureurs se mettent en place et, le signal s'étant fait entendre, dévorent l'espace, laissent loin derrière eux la ligne de départ et volent comme une nuée. Dès que l'arrivée est proche, le premier à se détacher est Nisus, qui fonce bien au-devant de tous, les autres athlètes, rapides comme le vent et les ailes de la foudre. A la deuxième place, mais deuxième après un long écart, Salius est à sa poursuite. Puis, à bonne distance, vient en troisième Euryale. Hélymus suit Euryale, mais, sur ses talons, voilà Diorès qui s'envole, qui est sur son dos et met ses pieds dans ses pas : si l'arrivée n'était pas si proche, il le doublerait, lui passerait devant ou du moins rendrait contestable le classement.
Et déjà ils étaient presque au bout de la piste et approchaient du but, quand Nisus glisse malencontreusement sur une flaque : du sang s'était répandu là, lors du sacrifice des taurillons, et l'herbe verte en était trempée. Le jeune homme qui criait déjà victoire chancela, fit un faux pas sur le sol qu'il foulait et tomba en avant, en plein dans la bouse immonde et le sang sacrificiel . (...)

 

Chant VII

p.214

(...)

Mais déjà la mer s'empourprait de rayons et, des hauteurs du ciel, l'Aurore de safran resplendissait sur son char de roses, quand tout à coup le vent tomba et plus rien ne souffla : les rames doivent lutter sur le miroir d'une étendue d'eaux paresseuses. C'est alors que, du large, Enée distingue au loin un bois immense. Au milieu de ce bois Tibérinus au fleuve riant s'élance dans la mer en courants impétueux, blond de tout son sable. A l'entour et au-dessus, toutes sortes d'oiseaux étaient les habitués des rives et du lit de ce fleuve, charmaient les airs de leur chant et voltigeaient à travers le bois. Enée ordonne à ses compagnons de virer de bord, de tourner les proues vers la terre, et, heureux, il fait son entrée sur le fleuve ombragé.

(...)

Chant IX

p. 293/294

(...) et, rassemblant toutes ses forces, il lance le fer. Le javelot dans son vol fend les ombres de la nuit et atteint le dos que lui présentait Sulmon; là il se brise et un éclat de bois pénètre jusqu'au coeur. L'homme roule à terre en vomissant à pleine poitrine un flot de sang chaud; il perd sa chaleur, de longs râles secouent ses flancs. Les Rutules regardent partout autour d'eux. Animé par le succès, voilà que Nisus balançait un autre trait à la hauteur de son oreille; tandis qu'on s'agite, la javeline est arrivée en sifflant sur Tagus, le transperce d'une tempe à l'autre et s'arrête, tiédie par le cerveau transpercé. Volcens, enragé, ne se possède plus, sans voir nulle part l'auteur des coups ni sur qui déverser sa fureur. «Toi au moins, en attendant, tu vas payer de ton sang chaud pour mes deux hommes!» dit-il, et déjà, l'épée nue, il marchait sur Euryale. Alors, épouvanté, égaré, Nisus pousse un grand cri; il n'a pas pu rester caché plus longtemps dans les ténèbres ou supporter une telle douleur : «C'est moi, moi, qui ai tout fait; me voilà, tournez contre moi votre fer, ô Rutules ! Tout est de ma faute, lui n'a rien osé ni rien pu faire; j'en atteste le ciel et les étoiles qui le savent, il a seulement trop aimé un malheureux ami.»

(...)

Publié dans Fiction, Poésie

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Michel 16/04/2013 14:17


Très jolie texte et je trouve la vidéo magnifique, à vrai dire je ne la connaissais même pas.

Margotte 13/04/2013 13:16


Voilà un beau billet qui donne envie de se plonger dans l'histoire de l'Antiquité !

Dominique 22/03/2013 10:29


j'en ai déjà deux exemplaires sur mes étagères mais ils sont en piteux état, j'hésitais donc à les remplacer par cette traduction , je crois que je vais me laisser tenter