"L'envers du monde", de Thomas B. Reverdy

Publié le par Emmanuelle Caminade

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La lecture de L'envers du monde, le quatrième livre de Thomas B. Reverdy, fut pour moi un coup de coeur d'autant plus réjouissant qu'il était inattendu. Malgré un beau titre auquel j'aurais dû me tenir, le sujet me semblait en effet des plus dissuasifs : l'Amérique ne m'a jamais fait rêver et je "saturais" d'avance à l'idée d'une énième évocation du 11 septembre. N'ayant en outre encore rien lu de cet auteur, je ne pouvais pas même me fier à son style. Et il aura fallu une rencontre programmée par un café littéraire (1) pour que j'aie la curiosité de consulter quelques chroniques (2) et me décide enfin à lire ce roman.

 

1) Café littéraire de Bollène , 17/06/11

 

2) http://blogs.mediapart.fr/edition/bookclub/article/230810/l-envers-du-monde

http://aliette-armel.blogs.nouvelobs.com/thomas-b-reverdy

 

 

L'envers du monde commence comme un roman policier.

A New York, un jour d 'été caniculaire de 2003, on découvre le cadavre d'un inconnu dans un trou de pompage du gigantesque chantier de Ground Zero, le site des attentats du 11 septembre : un ouvrier arabe, si l'on en croit le badge qu'il porte sur son gilet orange,  et sans doute un assassinat...

L'inspecteur O'Molley, toujours à la recherche de la vérité, mène son enquête. Une enquête qui va s'affirmer comme la quête identitaire d'un pays déboussolé, d'une Amérique qui a changé, et va concerner aussi les trois héros du livre . 

 

Thomas B. Reverdy recourt à la puissance symbolique de cette déflagration du 11 septembre qui a entamé l'image triomphante de l'Amérique reflétée par les hautes tours vitrées de Manhattan, une image grossie donnant la mesure quantitative et abstraite d'une nation dont la vérité n'avait rien à voir avec cette réalité apparente qu'elle exhibait au monde et à elle-même. Vérité révélée par la disparition brutale des tours jumelles, qui naîtra de cette béance souterraine qu'on s'emploie à bétonner pour reconstruire une «tour de la liberté».

Et, avec une grande habileté, l'auteur répercute cette déflagration provoquée par la mort inattendue, par l'absence et le manque , sur les héros clés articulant son roman : Pete, l'ancien policier ayant participé aux secours qui fait visiter le site aux touristes, Candice, la serveuse dont le compagnon a disparu deux ans auparavant dans l'attentat et Simon, un écrivain français hanté par ses fantômes, venu de Paris pour écrire un livre sur le sujet.

 

 

Un magnifique portrait de l'Amérique


 

Le gros Pete, le héros principal - donnant son nom à la première partie du livre - qui a vécu la catastrophe sur le terrain et vu, impuissant, disparaître tant de victimes incarne déjà à lui seul l'Amérique . A travers le choc qui ébranle cet homme qui ne sait plus qui il est, qui se croyait un héros et se découvre assassin en puissance aux réflexes primaires, sans pour autant être «un mauvais bougre», c'est une nation vulnérable, misérable, plus humaine surtout qui se dessine.

Magnifique portrait américain tout en demi-teintes complété par le regard extérieur de Simon, regard lucide, ironique et tendre d'un homme qui s'était «forcé à aimer Manhattan» et découvre Brooklyn, de l'autre côté du pont.

Un portrait attachant de New York au travers de nombreux personnages, magistralement conduit grâce à une narration fluide et mouvante se glissant entre une multitude de courts chapitres, passant de l'un à l'autre, alternant les angles de vue, se faufilant dans les rues, changeant de direction, rebroussant chemin ou descendant en roue libre, tel un cycliste . Un rythme qui permet une description à la fois  vivante et minutieuse de la ville, variant les regards sur les différents quartiers, les immeubles et les rues , les paysages et les passants.


 

Un roman sur la mort et sur le deuil, sur  la reconstruction


 

L'envers du monde est un roman sur le chaos introduit par la mort qui rejoint une préoccupation centrale de l'auteur. Un auteur qui, au coeur de la première partie, dans l'unique chapitre où la narration passe à la première personne, semble prendre directement la parole à travers son héros principal :

«La mort me saute au visage comme un diable à ressort quand j'avais cinq ans. Cependant il n'y a rien, rien à voir, des pierres, des ouvriers, des machines -, rien qu'un trou. Mais c'est cela la mort, n'est-ce pas ? - un vide, une absence qui dure»...(p.46)

 

Les deux autres héros constitutifs de ce roman incarnent la reconstruction. Comment revivre après ce chaos symbolique du 11 septembre ?

Candice , joggeuse toujours en mouvement a choisi d'avancer car on ne peut revenir en arrière , ne pas s'arrêter sinon la douleur se fait plus forte , avancer envers et contre tout. Et elle retrouvera l'amour, enrichie de son manque.

Simon avance, lui, en écrivant et nourrit son roman de ses fantômes personnels. Il écrit pour ses morts et si on ne peut exprimer le vide dans la réalité,  la fiction peut lui donner tout son sens.

Une philosophie de la vie qui semble paradoxalement résumée par ce mystérieux cycliste insaisissable lié à la mafia russe qui sillonne sans cesse la ville et ce roman fragmenté en lui donnant unité. La mort sera toujours prête à surgir sans qu'on s'y attende, le mal sera toujours présent, et on n'a pas le choix. La vie sera toujours «un jeu» risqué où l'on peut perdre mais aussi gagner.

 

 

 

C'est bien dans «l'envers du monde» et non dans sa réalité palpable , visible et dicible , que réside la vérité de l'Amérique et celle de ces trois héros . C'est bien dans cette boue originelle qui bouillonne au fond du puits de pompage que retentit la pulsation assourdie de ce gigantesque «métronome» qui rythme la vie des hommes, celle de l'auteur comme la nôtre. Ground Zero, ce «désert» éphémère, ce vide fascinant laissé par les deux tours disparues, cette faille révélatrice qui sera vite recouverte aura eu le temps de montrer combien nous bâtissons souvent nos vies sur l' absence, combien le manque semble donner sens à nos existences.

Et si l'on se tait car «il faudrait toute une vie»  pour raconter cette histoire, on peut néanmoins l'approcher le temps d'un roman.

 

 

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L'envers du monde, Thomas B. Reverdy , Seuil, 265 p.

 

Biographie de l'auteur :http://www.thomasreverdy.com/Edition/Bio.html

 

Rencontre avec l'auteur   (Réédité le 20/05/11) :

 

Compte rendu du Café littéraire de Bollène sur L'envers du monde


 

EXTRAITS :

 


p.11/12


   (...)

   Le chantier était un capharnaüm de grues, de poutres métalliques, de gravats, de dalles de béton,, de canalisations et de tunnels abouchés au cratère comme béant en enfer, dans la chaleur étouffante d'août, au milieu des débris, des décombres ou ce qui apparaissait encore comme tel, simple enchevêtrement de matières et de machines, des hommes minuscules vêtus de gilets orange évoluant au milieu de tout ça selon des parcours compliqués, tortueux, gesticulant et criant des ordres, guidant les bulldozers et les pelleteuses, commandant aux bétonnières, aux foreuses, courant, grouillant, en ordre dispersé, mais en ordre, hermétique au profane, telle une fourmilière qui se recompose après qu'on a marché dessus, et c'est exactement ce qui s'était passé, deux ans plus tôt, un énorme pied invisible avait foulé le sol de l'Amérique, il avait laissé une empreinte large comme un quartier entier. Un trou, si profond qu'on aurait dit que les tours s'étaient comme retournées dans le sol, un simple creux, mais qui était comme l'envers du monde. Et maintenant, il fallait reconstruire, redescendre en cet enfer et le redresser vers le ciel, dans la chaleur écrasante d'août.

   (...)

 

p.46/47

 


(...) Ce ne sont pas les corps, les cris, la poussière – je me souviens surtout de la poussière comme les cendres chaudes d'un volcan, la poussière sur les visages de tout le monde, comme un voile, la poussière qui faisait une croûte de talc sur le sang luisant et noir, mais ce ne sont pas des souvenirs qui me viennent. Ceux-là, il faut que je les réveille le matin comme on gratte les croûtes de ses blessures, car ils me font mal. Non. C'est à cause du vide, parce que c'est la mort. L'imagination de la mort. C'est rien du tout.

   C'est les gens que vous avez aimés et auxquels vous ne pensez presque jamais. Et puis soudain, vous ne savez même pas pourquoi au juste, un coup d'oeil, la forme d'une silhouette dans la rue, la couleur d'un pull, la façon de rire de quelqu'un que vous ne connaissez pas à l'autre bout du bar, et voilà, comme une claque silencieuse, une microseconde votre cerveau bascule comme s'il y avait eu, je ne sais pas, une vingt-cinquième image dans un film, un arrêt imperceptible du cours des choses. Vous n'êtes pas fou. Vous savez bien que ce n'est pas un fantôme. Mais pendant un petit rien du tout de temps, dans la succession interminable des instants, à la faveur d'un simple clin d'oeil, une brèche immense s'est ouverte, et c'est toute l'énergie immobile de la mort qui s'est engouffrée dedans.

(...)

 

p.72

 


   Le dimanche était un jour béni, pourtant Candice n'allait pas à la messe, elle n'y allait pas depuis longtemps. Mais son quartier avait le dimanche une allure de fête. De laisser-aller nonchalant, sur les bancs devant lesdinners, les deli et les coffee shops, les seules boutiques à ouvrir dès le matin, sur le côté ouest de la septième avenue en pente douce. Même la chaleur écrasante de ce mois d'août semblait plus supportable le dimanche. On avait le temps de regarder le ciel, jeté par dessus les immeubles telle une immense toile sans défaut, le ciel vaste et calme de l'Amérique, le seul à pouvoir embrasser son immensité. Les rues dégringolaient sans une ombre vers l'horizon blanchi de l'East River, au-delà de la pointe de Manhattan, vers l'océan. Plus de métro à prendre ni d'hésitation entre la station la plus proche, omnibus, et celle de la quatrième avenue qui était express jusqu'à Canal Street. Plus de café brûlant lapé en marchant. Surtout, presque plus de voitures. Les grilles des devantures étaient encore baissées. Les poubelles rutilaient dans les minuscules junkyards au coin de chaque maison, c'était leur jour de sortie, elles avaient l'air presque propres. Plus de costumes, plus de robes noires trop ajustées. Pas de foule sur les trottoirs. Quel que soit leur job, les gens avaient enfilé leur tee-shirt XXL. délavé de la fac ou de leur équipe de football pour apporter le linge de la semaine à la laverie automatique, pour aller chercher des pancakes ou le supplément du NewYork Times. Même les joggers qui remontaient l'avenue vers l'entrée sud de Prospect semblaient courir moins vite que d'habitude. (...)

 

Publié dans Fiction

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