"L'étrange affaire du pantalon de Dassoukine", de Fouad Laroui

Publié le par Emmanuelle Caminade

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Le prix Goncourt de la nouvelle a fort opportunément récompensé en mai 2013 L'étrange affaire du pantalon de Dassoukine, un recueil de nouvelles original à la fois drôle et profond, tendre et grave et d'une grande inventivité d'écriture.

Fouad Laroui ne se contente pas en effet d'y déboulonner les codes et les clichés, ces  réflexes de la langue et de la pensée, et d'y dénoncer le culte des apparences en racontant de courtes histoires quotidiennes illustrant l'absurdité du monde au travers de situations cocasses et de chutes inattendues. Il s'attache surtout à y mettre en scène le langage, disloquant sa cohérence de surface, ses répétitions et ses automatismes rassurants, creusant de multiples décalages langagiers en jouant sur les sons et les graphies comme sur l'ambiguïté du sens des mots, sur la variété des langues et des registres et les anachronismes, utilisant les ressources de la ponctuation, des incises et des caractères italiques, désarticulant la syntaxe, brouillant l'identité narrative et imbriquant dialogues et monologues...

Une déstructuration protéiforme foisonnante et décapante de la langue menée le plus souvent sur un rythme endiablé - même si l'auteur aime les digressions - et enrichie d'un recours abondant, érudit mais aussi très éclectique, à l'intertextualité qui vient renforcer le comique de ces nouvelles et l'épaisseur philosophique du propos qui les sous-tend.

 

D'emblée cet écrivain marocain de langue et de culture française, connaissant bien l'Angleterre et les Pays-Bas où il vit depuis plusieurs années, donne le ton dans l'incipit de la nouvelle éponyme ouvrant son recueil :

«La Belgique est bien la patrie du surréalisme...»

Un incipit énoncé par le héros narrateur Dassoukine (1), haut fonctionnaire envoyé par le Maroc à Bruxelles pour négocier l'achat de blé pour son pays, et commenté ironiquement par son interlocuteur - et également narrateur - qui semble une sorte de double de l'auteur prenant un recul ironique sur son texte et témoignant de son travail d'écriture :

«En présence d'un incipit que faire ?»

Que faire sinon «attendre la suite, résigné» : une suite confirmant que ce livre est bien placé sous le signe de ce petit pays jouxtant la France et les Pays-Bas dont le peuple est séparé par deux langues et surtout deux cultures de tradition catholique et calviniste, source d'incompréhensions. De cette Belgique dont la peinture et la littérature francophone accompagnèrent largement le mouvement surréaliste.

1) Reprenant le nom d'un célèbre humoriste marocain auquel l'auteur rend hommage

 

Dans ce recueil, Fouad Laroui porte un regard de poète sur l'étrangeté des situations les plus quotidiennes, traquant l'absurde au travers du langage à l'instar de Raymond Queneau, cofondateur de l'Oulipo (2) auquel il s'amuse à envoyer de nombreux clins d'oeil, sans doute pour nous «esspliquer» cette sorte de filiation «avunculaire» qui les relie. Et ce qui semble évident «à c't'heure», c'est que posséder à fond plusieurs langues et plusieurs cultures avec toutes les connotations interprétatives qu'elles recèlent, comme les Belges et plus encore comme l'auteur, peut permettre aussi de porter un regard plus libre sur le monde et de développer une pensée plus autonome.

 2) L'OUvroir de LIttérature POtentielle, groupe international de littéraires et de mathématiciens aimant les contraintes d'écriture et les "exercices de style"  auquel l'auteur ne se sent manifestement pas étranger (cf le ressassement d'une phrase sans cesse enrichie dans sa deuxième nouvelle... )

 

Dans trois nouvelles, les héros sont des exilés – plus ou moins temporaires - qui se retrouvent ainsi à Bruxelles, ou à Utrecht pour l'une d'entre elles. L'auteur y aborde ces «incompréhensions culturelles» apparemment dérisoires dont l'accumulation dégrade fortement les rapports entre les individus, qu'il s'agisse d'un haut fonctionnaire marocain et de ses homologues européens ou de ces couples mixtes (Marocain et Néerlandaise, ou Néerlandais et Française) vivant pourtant une relation amoureuse égalitaire. Et les deux nouvelles sur ces couples mixtes qui fascinent tant l'auteur se terminent malgré tout sur une note d'espoir, les «gestes» de tendresse venant pallier les difficultés de communication.

Quatre autres s'intéressent plus largement au chaos du monde dont elles explorent les étranges lois sur le territoire marocain, partant pour trois d'entre elles d'un certain Café de l'Univers (3) à Casablanca où plusieurs amis se réunissent pour discuter en interprétant ou en refaisant le monde... Un café évoquant encore malicieusement la Belgique au travers de Claude Semal, ce Belge à la coiffure de Tintin, chanteur, comédien et auteur comique, sorte de clown roi de l'absurde et chantre de la belgitude à la chanson duquel renvoie également l'avant-dernière nouvelle qui semble clore ce recueil sur un petit sketch philosophico-théâtral lui rendant hommage.

Quant à la neuvième et très courte nouvelle, on peut la considérer comme une sorte d'épilogue rattachant ce recueil à l'actualité des Printemps arabes : des rêves d'avenir qui paraissent masquer le cauchemar du passé en rétablissant le conformisme mensonger de l'apparence. L'auteur semblant ainsi se montrer plus pessimiste sur un plan collectif.

Un livre réjouissant à ne pas manquer !

 

3)Le Café de l'Univers, chanson de Claude Semal, dernier couplet :

 

«Puisqu’il faut partir un jour
Par la porte ou la fenêtre
Pour ce voyage au long cours
Au pays d’avant de naître
Au Café de l’Univers
Voici ma chaise et ma table
Mes mots dans un revolver
Continuez le spectacle !»

 

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L'étrange affaire du pantalon de Dassoukine, Fouad Laroui, Julliard, octobre 2012, 169 p.

 

(Article publié le 06/07/13 sur La Cause littéraire)

 

A propos de l'auteur :

 

Fouad Laroui est né en 1958 à Oujda.

Après de brillantes études au lycée français de Casablanca, il intègre l'école nationale des Ponts et Chaussées en France et en sort ingénieur. Il dirige une usine de phosphates puis quitte le Maroc, fait des études de sciences économiques, enseigne l'économie en Angleterre en France et aux Pays-Bas.

Il vit actuellement à Amsterdam où, après avoir donné des cours de culture arabe, il enseigne désormais la littérature française et francophone à l'université tout en se consacrant à l'écriture.

Il est l'auteur de nombreux livres (essais, récits, romans et nouvelles, albums jeunesse, et même un recueil de poésies écrit en néerlandais) dont plusieurs ont été primés.

 

 

EXTRAITS :

 

L'étrange affaire du pantalon de Dassoukine

p. 9/10

 

(...) C'est alors qu'un autre gus (c'est donc le deuxième de mon histoire), genre grand échalas maladroit mais parfaitement bien élevé, me heurte du coude au moment où je tiens le plateau en équilibre sur ma paume ouverte, comme si je n'avais rien fait d'autre dans ma vie, moi qui suis petit-fils de caïd et fils de premier ministre.
- Personne ne le conteste.

- Sauf que le gus deuxième du nom, après s'être excusé d'avoir (presque) fait chavirer mon plateau – pourquoi dis-je «mon» plateau, c'est fou comme on s'adapte à la déchéance – se confond en excuses multilingues – je discerne du hongrois dans son accent anglais et du letton dans sa maltraitance du français; après donc s'être confondu en excuses comme s'il avait surpris Sissi nue dans sa ruelle; après, donc, que fait-il?

- Que fait-il?

- Eh bien, il cueille un mini-toast sur mon plateau et me remercie en s'inclinant légèrement.

- Voilà effectivement un type poli, fût-il hongrois.

- Mais la question n'est pas là, idiot! Il me remercie comme si j'étais un serveur.

- Il n'y a pas de sot métier.

- Dans l'absolu, non. Peut-être. Mais enfin, je suis à Bruxelles pour acheter un million de tonnes de blé!

- Tiens, l'inflation.

(...)

Dislocation

p.24/25

(...)

Que serait, se demanda-t-il en marchant lentement en direction de sa maison, où l'attendait sa femme Anna – la douce , la gentille Anna, qu'il avait fini par épouser, pour faire une fin (n'est-ce pas comme cela qu'on disait autrefois, dans le monde des courtisanes parisiennes ? - Oh Maati, toi et tes références françaises ... et parfois elle ajoutait : «Toi qui n'es même pas français, toi qui es marocain.» Il avait essayé un jour de lui expliquer qu'il était marocain par le corps, par la naissance, mais «français par la tête»... Elle lui avait ri au nez, et lui-même n'était pas trop convaincu par son plaidoyer pro domo. Mais ici, nom de Dieu, ici, à Utrecht, n'était-il pas dix fois plus étranger que s'il s'était installé à Nantes ou à Montpellier ? Là-bas, les arbres auraient eu un nom familier, les arbres et les animaux et les articles ménagers, au supermarché ; il n'aurait pas eu besoin , là-bas, de consulter un dictionnaire pour acheter une serpillière – une serpillière, grands dieux ! Il en était là, lui qui avait rêvé de «transformer le monde» - c'était quoi cette citation de Marx qu'il répétait avec exaltation, avec une sorte de fierté par anticipation – comme un programme ou un projet ...

(...)

 

 

Né nulle part

p.58/59

(...)

Après avoir passé commande, je m'empressai de lui raconter l'histoire que je venais d'entendre. J* réfléchit un peu puis il s'écria en tapant du poing sur la table, comme l'avait fait avec lui le citoyen de Khzazna :

- Cette histoire prouve ce que j'ai toujours subodoré. Les problèmes d'identité, ça n'existe pas. C'est nous-même qui les fabriquons ! «Qui suis-je ? Où vais-je ? A quoi sers-je ?»

- «Dans quel état j'erre ?»

- Questions oiseuses ! Ce jeune homme ne se rend pas compte à quel point il a de la chance. C'est facile de dire : ouh là là, je ne suis né nulle part, à pas d'heure, bouh hou hou, qu'est-ce que je suis malheureux !

Il avala une gorgée de bière et continua.

- Mais le pire, c'est de savoir précisément où on est né, et quand, à la seconde près; et malgré cela avoir un doute. Un doute basé sur la certitude, c'est ça le pire !

- «Un doute basé sur la certitude». Je n'y comprends rien mais ça me paraît tout à fait plausible. Permets que je note dans mon calepin.

(...)

Le garde du corps de Bennani

p.115

(...)

Un frisson collectif nous traverse. Il faut se souvenir que cette histoire se passe à l'époque où trois personnes sur deux faisaient partie de la police, où les mouchards abondaient, où l'on pouvait être dénoncé par son ombre – la chienne. Des expressions comme «fils du peuple» qui nous semblent aujourd'hui anodines sonnaient à l'époque comme une proclamation du genre : «je suis marxiste-léniniste et j'ai l'intention de renverser le gouvernement .»

En tout cas, le fait que mister bodyguard utilise une expression aussi dangereuse nous suggère que 1) il est fou 2) c'est un mouchard 3) il a bu. La vérité se situe probablement dans 1+2+3.

Dès les mots ouïs, et leur dangerosité percolée dans nos cerveaux, nous nous égaillons dans la salle des fêtes, peu soucieux de finir l'année en prison – on a des concours et des examens à passer. L'homme nous suit (il se dédouble, se détriple se n-uple), accrochant les uns, embrassant les autres, pelotant Najla et proclamant urbi et 'roubi qu'il nous aime tous, en bloc et dans le détail. Bennani, debout dans un coin, médusé, ressemble à Napoléon constatant que Moscou brûle et qu'il n'a pas d'extincteur.

(...)

Publié dans Micro-fiction

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