L'exil des harkis, récit inédit en 4 épisodes, de Ben Boukhtache

Publié le par Emmanuelle Caminade

1) Dernières images d'Algérie

Juin 1962, j’avais 5 ans et je quittais l’Algérie, pour toujours. Je me souviens de cette fin d’après-midi, où près de la maison, accroupis sur le sol, je m’amusais avec un bâtonnet à faire des dessins sur le sol poussiéreux en attendant mes camarades de jeux. Continuant machinalement à faire des ronds par terre, j’entends des vrombissements sourds de moteur : levant la tête j’aperçois en bas de la rue un camion militaire qui tourne dans un nuage de poussière, suivi d’un deuxième. Les passants s’écartent rapidement, d’autres s’arrêtent pour observer, des fenêtres s’ouvrent sur leur passage et, à la vue des militaires, chacun sort de chez soi, interrogatif. J’ai l’impression que les camions se dirigent vers moi ; je recule et monte sur le trottoir. Le convoi s’arrête à ma hauteur, je reconnais alors mon père assis côté passager dans le premier camion ; vêtu en habit militaire, chemise et pantalons beiges, il sort du véhicule et parlemente avec le chauffeur. Je cours vers lui, me colle à ses jambes, il me repousse d’une main affectueuse tout en me disant de rentrer à la maison, puis me rejoint visiblement inquiet, parle à ma mère qui se met alors à hurler. Elle se lève, met ses mains sur la tête, se frappe les cuisses violemment, regarde le plafond, vacille et se rassoit. Mon père la presse de se lever, affolée elle court alors de chambre en chambre en continuant à se frapper la tête et les cuisses. Une étrange torpeur commence lentement à s’insinuer en moi, je reste debout sans bouger au milieu de la cuisine, instinctivement j’attrape la main de mon frère aîné. Ma mère s’empare des valises, des sacs, des paquets, ouvre précipitamment toutes les armoires. Mon père évacue mes frères un à un. Je me sens à mon tour soulevé en l’air, c’est un soldat qui me prend sur son dos et m’installe sur les banquettes arrières du camion où des familles entières ont déjà pris place ; il me recommande de rester sage. Ma mère nous rejoint en pleurs, mon père que je perçois soudain apeuré, charge brutalement nos valises et nos sacs, aidé de deux soldats.

Je comprends, j’ai compris, compris que c’est un départ pour toujours, que mes camarades de jeux ne me verront pas ce soir, que je quitte mon pays, ma maison ma famille, comme ça, sans crier gare. Qu’avons nous fait ? Qu’avions-nous à redouter ? Ne sommes-nous pas des Algériens ? Le départ est retardé de quelques minutes, une femme aux pleurs inquiets, un homme angoissé, interrogent les personnes autour de nous : il manque un de leurs fils. Les militaires s’impatientent, les obligent à nous rejoindre. Un attroupement se forme, dont on saisit les regards de crainte et de mépris envers notre petit groupe entassé à l’arrière des camions. Les véhicules démarrent, montent l’avenue pour rejoindre la route nationale qui mène à Alger ; des gens jettent des cailloux sur les camions, nous insultent et crient « vive l’Algérie indépendante ». Soudain, je vois un jeune garçon lâcher un sac de blé qu’il portait sur ses épaules et se mettre à courir de toutes ses forces derrière les véhicules, ses mains en l’air nous font signe de nous arrêter ; il vient de reconnaître ses parents assis à l’extrémité du camion, il ne sait pas qu’ils l’ont attendu jusqu’au dernier moment, qu’ils sont montés dans le camion désespérés et obligés. Il ne voit et ne comprend qu’une chose : ses parents partent sans lui. Tandis que sa mère lui tend les mains en hurlant son prénom, son père se précipite vers l’avant du camion et frappe à coups de poing sur la vitre de la cabine du chauffeur. Rien n’y fait, le bruit du moteur couvre tout. La mère finit par tomber à genoux et implore Dieu, crie sa douleur. Le père pleure soutenu par d’autres hommes. Le camion continue sa route, la silhouette du garçon s’éloigne. Je suis pétrifié, collé à la banquette. Je n’entends plus que les cris et les pleurs de sa mère et de ses autres frères et sœurs. Un sentiment d’impuissance m’envahit progressivement, mon estomac se contracte, ma respiration se bloque, j’ai peur. C’est la dernière image qu’il me reste de l’Algérie et l’insouciance totale et heureuse qui avait été la mienne jusque là, m’étaient soudain révélés par l’immense déchirure du déracinement. Simultanément et intuitivement, je venais de comprendre que la guerre ne laisse que peu de place à l’attendrissement.


2) Le camp

Nous sommes en France. Condamnés à une vie de nomades, transférés d’un camp à un autre. Nous nous dirigeons, une fois encore, vers une nouvelle destination. Cinq camions militaires bâchés roulent dans la nuit hivernale. Plusieurs familles y sont installées, toujours sur les banquettes arrière où femmes, hommes et enfants sont emmitouflés de la tête aux pieds de couvertures grises de l’armée. Ils viennent de Rivesaltes. Avec mes parents et mes frères je suis dans l’un de ces camions cahotants, où ballotés et résignés nous laissons le silence s’installer. Certains tentent de dormir, d’autre regardent vers le fond du véhicule essayant de deviner vers où la nuit les mène. Je suis grisé; mes yeux se ferment peu à peu, je me couche et, la tête appuyée sur l’épaule de ma mère, je pense et repense au garçon qui tenait le sac de blé. Qu’est-il devenu ? Qu’a-t-il fait la nuit du départ ? Je voudrais questionner mes parents mais je n’ose pas, ce serait poser des questions dont il ne faut pas parler. De toute façon eux ne savent pas non plus. Quelques kilomètres plus loin, le camion emprunte un chemin raboteux au bout duquel on découvre les premiers baraquements : des fenêtres s’éclairent, des portes s’ouvrent sur les habitants du camp qui nous souhaitent la bienvenue par de longues embrassades. Nous sommes au camp de Nouzet à 3 kilomètres d’un petit village de l’Aveyron, Saint-Rome-de-Cernon, près de Saint-Affrique. Un coin perdu dans la montagne. Je suis pris dans une grande cohue, mon père est parti de son côté rejoindre le bureau de l’adjudant, responsable du camp, pour régulariser les papiers et se faire indiquer notre baraquement. Dès son retour, valises et paquets à la main, nous nous installons sommairement pour cette première nuit. Bien serré contre mes frères, cette chaleur humaine me rassure.

Le lendemain matin je décide de m’aventurer dans les alentours. Je m’avance lentement vers la bordure du camp cerné de collines boisées de chênes verts. Me dirigeant de l’autre côté je découvre un canal cimenté, tout près d’une usine désaffectée, aux murs blancs déteints et aux vitres cassées. Attiré par l’odeur de fumier d’une bergerie proche, je m’aventure plus avant, mais les aboiements d’un chien m’en dissuadent rapidement. Pour la première fois de ma vie je découvre la montagne. M’adossant à un muret de pierres sèches, je me chauffe au soleil tout en observant en bas l’agitation du campement en contre bas, avec l’impression soudaine que l’on nous cachait. Après le départ précipité de mon pays deux ans plus tôt, la montagne me semblait une protection.

Dans les mois qui suivirent nous retrouvions, avec mon frère Kader qui avait cinq ans, le bonheur d’être des enfants et notre plus grand plaisir était d’attendre notre père tous les soirs à son retour du travail de forestier. Dès que nous l’apercevions nous courrions vers lui et c’était à celui qui fouille en premier le panier pour y dégotter les restes de biscuits ou de chocolat.

Un soir où j’étais seul à l’attendre, mon père, étonné, me demande «où est Kader?».Je lui réponds qu’il doit se promener aux alentours et, tandis que mon père se détourne, je continue à courir derrière un chien essayant de lui monter dessus, puis lassé de ce jeu je rentre à la maison. Sur le seuil de la porte, ma mère me pose la même question, tandis que mon père la rejoint. Devant mes dénégations et d’un même mouvement mes parents commencent d’abord lentement, puis de plus en plus vite, à faire le tour des baraquements et reviennent manifestement angoissés : le retard de Kader est inhabituel. Ma mère alerte un à un les habitants, tandis que mon père cours vers l’adjudant en lui demandant de vider, par précaution, le canal. L’adjudant, prétextant n’avoir vu personne rôder autour, refuse. Rassuré, mon père continue les recherches dans les collines environnantes, en compagnie des hommes du camp. Je me joins à eux, criant de toutes mes forces «Kader, Kader»,et dans mon for intérieur j’en appelle aussi au bon Dieu. Au bout de quelques heures de recherches infructueuses mon père revient au camp et, menaçant, ordonne à l’adjudant de vider le canal. Face à l’inquiétude désespérée de mon père, et devant l’attroupement qui s’est formé autour de lui, l’Adjudant s’exécute. Tous les résidents du camp sont là, sur le pontil, regardant l’eau s’évacuer lentement tout en faisant des commentaires. Soudain le silence se fait, lourd, étouffant : on vient d’apercevoir à travers l’eau, la silhouette de mon frère, le dos collé au sol, la tête au ciel. Son secret enfin livré, le canal parait soudain se vider d’un seul coup.Quatre hommes se précipitent et récupèrent délicatement le corps. Autour de moi plus rien n’existe, je refuse de voir, de croire. Je ne peux pas pleurer, je voudrais vider mon corps de larmes, je n’y arrive pas. Je me retourne et vois ma mère très agitée soutenue par d’autres femmes : les yeux au ciel elle implore Dieu tout en s’arrachant les cheveux. Mon père silencieux et immobile, observe le corps de Kader, et verse quelques larmes. Pour la première fois de ma vie, je vois mon père pleurer et dans une grande dignité, je l’entends murmurer doucement «c’est Allah qui le veut». Les hommes portent Kader, ses petits bras pendant vers le sol et la tête en arrière, puis le posent sur une couverture de laine. Alors que la nuit commence à tomber une voiture arrive : l’homme qui en descend porte un chapeau, mon père et l’adjudant l’accueillent, parlement avec lui. Il se dirige alors, un cartable à la main, vers Kader, s’agenouille devant lui puis mets sa bouche contre la sienne et appuie très fortement sur sa poitrine. Je m’approche de lui, nos regards se croisent ; au bout d’un moment, je vois son visage grimacer et sa tête remuer comme pour dire « non». J’ai compris que mon frère était mort. Je devine une désolation chez cet homme, ses yeux sont tristes, en partant il pose ses mains sur mes cheveux, en me fixant longuement : ce fut comme s’il me communiquait ce souffle de vie qu’il n’avait pu transmettre à Kader.


Le soir à la maison, tous les résidents sont là, les hommes récitent des prières, les femmes préparent un grand repas, un couscous autour duquel, comme le veut la tradition musulmane tout le monde se réunit. Le surlendemain, accompagnés par tous les habitants du camp, nous avons gravi la colline au sommet de laquelle trône humblement un tout petit cimetière. Le corps de Kader, enveloppé d’un drap, est déposé au fond d’un trou, à même la terre, la tête tournée vers la Mecque. Mon père y fixa une croix musulmane. Je me souviens de cette foule grave accompagnant mon frère, comme si nous portions aussi le deuil de notre pays.

Par fierté et par pudeur je n’osais pas dire, je n’osais pas raconter cet épisode de ma vie, sauf à quelques amis très proches. 45 ans après, grâce à Mediapart et à cette «fenêtre ouverte», je me suis décidé. Pour la mémoire de mon frère, pour l’honneur de mes parents devenus très âgés, pour mes frères, pour tous les harkis.

Mais aussi et surtout dans un souci de partage avec mes nouveaux «Mediamis», qui savent si bien extraire de leur propre vie d’émouvantes et si précieuses résonances.

 

3) La délivrance

L’absence de Kader me plongea dans la solitude. Mon père me porta alors une attention particulière. Il s’était rendu compte que je ne courais plus vers lui à son retour du travail, que j’étais triste.Tous les soirs il me prenait par la main, et nous partions marcher ensemble dans les bois ; là, il me parlait alors de l’Algérie, des coutumes musulmanes, puis me montrait les arbres en m’expliquant son travail. Le dimanche matin il m’emmenait avec lui au café, et pendant que je sirotais une grenadine à l’eau, il « faisait son tiercé ». Il m’apprenait aussi à saluer avec politesse toutes les personnes qu’il connaissait. Mais moi, je pensais à Kader. Certaines nuits je pleurais, et si ma mère m’en demandait la raison, je mentais. Durant des années l’image de Kader sur sa couverture de laine continua de me hanter. Des questions enfouies et restées sans réponse tournaient sans cesse dans ma tête : comment accepter que deux heures après le drame, et sans qu’aucune enquête préalable sur ses circonstances n’ait eu lieu, que mon père ait dû signer l’acte de décès de son fils, lui qui ne savait ni lire ni écrire ? Comment tolérer que Kader ait été enterré nu dans la terre, sous prétexte que mes parents n’avaient pas les moyens de s’acheter un cercueil ?

 

Longtemps ces questions restèrent sans réponse, et enfouies au plus profond de moi-même. Ce n’est que bien plus tard que je compris que c’est ainsi que se construit, dans l’inconscient collectif, un statut du «harki», de «l’immigré». Déracinés, matériellement démunis, analphabètes et illettrés pour la plupart d’entre eux, ils ne pouvaient, et surtout ne devaient, s’ils voulaient être tolérés, que s’inscrire dans la soumission. Ils auraient ensuite à comprendre, jour après jour, que cette soumission s’avérait être synonyme d’injustices.

J’étais arrivé à supporter l’idée d’avoir dû quitter notre pays, l’idée que mon père pouvait être vu comme un «traître»à l’Algérie, mais pas celle de mon frère mort à cinq ans, innocent, victime du déracinement et du mépris de l’accueil français. Aujourd’hui encore, il m’arrive de penser au sentiment de culpabilité que mon père avait dû ressentir - «son»exil avait entraîné la mort de son enfant - car j’avais moi-même, pendant de longs mois, ressassé l’idée lancinante que mon frère cadet s’était noyé par mon propre défaut de vigilance à son encontre ; ainsi, sans que nous nous soyons jamais rien dit à ce sujet, mon père et moi avions partagé, chacun de notre côté et dans notre for intérieur, ce sentiment lourd et angoissant de culpabilité. Ce silence convenu me fit comprendre instinctivement que mon père savait faire face, et je lui en étais immensément reconnaissant. J’ignorais encore qu’orphelin de son père à dix ans et de sa mère à seize ans, il avait déjà dû endosser la responsabilité de ses trois frères cadets. Il avait dû, là aussi, faire face avec beaucoup d’amour, de courage, et de discipline. Plus tard, il s’engagea dans l’armée, car cela lui offrait une sécurité financière.

Loyal, et droit, comme sa démarche, Il a toujours été un exemple pour l’enfant que j’étais, et pour l’adulte que je suis. Il nous disait toujours : «Tâchez de vous débrouiller, mais dans l’honneur ; le moindre écart peut salir notre nom, et les Français ne vous feront aucun cadeau car, quoique vous puissiez dire ou penser, vous resterez toujours des étrangers à leurs yeux». Il a toujours eu l’impression d’avoir manqué sa vie : il ne voulait pas que l’on rate la nôtre. Il toujours eu le sentiment d’avoir été dupé, trahi, abusé : il voulait que son expérience nous serve et s’était fait un point d’honneur de nous enseigner à développer nos qualités humaines plutôt que nos défauts ; en cela, il plaçait au-dessus de tout le respect de l’autre et la simplicité. Il n’avait ni les moyens financiers, ni les capacités intellectuelles d’accompagner notre scolarité car il était analphabète, et en éprouvait une certaine gêne. Mais il était convaincu que l’on pouvait savoir lire, écrire, tout en ne connaissant rien de la valeur humaine.
 

Après le décès de Kader, je ne trouvais le temps, ni n’éprouvais l’envie de m’amuser, car ma mère nous amenait tous les après midis, mes frère aînés et moi, au cimetière. Nous restions là des heures entières pendant qu’elle ne cessait de pleurer. Mon père supportant de plus en plus mal la vie du camp, se décida à rechercher une maison et se mit en devoir d’écumer les alentours avec sa mobylette. Un soir il revint tout heureux : il avait trouvé du travail comme ouvrier agricole, et le futur employeur, qui habitait Saint Rome du Tarn, s’offrait aussi de nous loger chez lui. Mon père alla immédiatement informer l’adjudant de notre départ; mais ce dernier ne nous autorisa pas à déménager car nous étions «sous l’autorité militaire». Mon père ne perdit pas patience pour autant : il prit le train à Millau et sillonna la côte, de Saint Raphaël à Perpignan. Sur le chemin du retour, il s’arrêta à Béziers pour rallier Millau en autobus; la correspondance s’effectuant à Pézenas, il profita de cette halte pour continuer ses recherches. Se dirigeant vers la Mairie, il rencontra un employé qui était marié à une algérienne, lui exposa les raisons pour lesquelles il souhaitait quitter le camp, et cet homme nous trouva une maison. De retour au campement, mon père essuya un nouveau refus de la part de l’adjudant. Il se rendit alors à la Préfecture de Millau et obtint, après de multiples démarches, «le papier»nous permettant enfin de déménager.

Il contacta le charbonnier de Saint Rome qui accepta de nous transporter gratuitement : il nous livrait son charbon toutes les semaines et nous avions lié amitié. C’est donc dans sa camionnette, chargés de valises, mais sans les meubles que nous ne possédions pas, que nous sommes partis un matin du mois de juillet 1964, mon père devant à côté du chauffeur, et nous derrière avec ma mère. Nous avions chaleureusement embrassé tous les harkis du camp, en leur faisant nos adieux, à certains pour toujours. A nouveau nous regardions le paysage défiler, à nouveau nous allions vers une autre destination qui avait pour nom : Pézenas. A toutes nos questions mon père répondait invariablement que «ça»se trouvait dans l’Hirault, entre Moupellir et Bizié. Le charbonnier nous amena jusque devant «notre » maison : celle-ci se trouvait sur une petite place, la «place Gambetta». Le logement, situé au troisième étage, nous combla tous de joie car, même si les commodités y faisaient cruellement défaut, nous nous sentions de toute façon plus à l’aise que dans les baraquements du camp.

Mon père se mit à jouer de la flûte tous les soirs, une flûte qu’il s’était fabriqué dans un morceau de roseau. Quant à ma mère, traumatisée par la disparition accidentelle de Kader, elle m’interdisait de m’éloigner de la place Gambetta. Je restais donc jouer sur cette placette, souvent assis contre la grande porte d’entrée de la maison que nous habitions, pour qu’elle puisse me surveiller tout à son aise de la fenêtre. J’étais entouré de gens dont je ne comprenais pas la langue, mais nos voisins, des personnes âgées, se montraient très gentils à notre égard, et souvent ils m’appelaient pour me donner des friandises. Il me fallait aussi me réhabituer lentement à la ville car, depuis notre arrivée en France, nous n’avions connu que la campagne, et je craignais de me perdre dans les rues. Un jour pourtant, je décidais de m’aventurer dans une rue, puis une autre, mais effrayé par cette audace je revins en courant, avec la fierté cependant d’avoir franchi le premier pas. Sans compagnon de jeux depuis l’absence de Kader, je ne supportais plus d’être seul. J’apercevais bien d’autres enfants de mon âge sur la place, mais je n’osais m’approcher d’eux car je me sentais porter des pantalons trop grands pour moi, je percevais aussi mes godillots comme trop bruyants avec leurs clous sous la semelle, et tout cela représentait pour moi autant de signes manifestes d’une pauvreté impossible à dissimuler. Je devais vérifier par la suite, et à mon grand soulagement, que ces futurs compagnons qui m’épiaient de l’autre côté de la place, n’étaient pas mieux lotis que moi.


 

4) L'intégration

Deux semaines après avoir emménagé à Pézenas, mon père trouva du travail sur place à l’usine de métallurgie «La Fournaise». Dès qu’il eût perçu son premier salaire à la fin du mois d’août, il décida de nous «habiller de neuf», mes deux frères aînés et moi, dans la perspective de la rentrée scolaire prévue pour les premiers jours d’octobre. Il tenait absolument à ce que nous soyons «comme les autres».Mais par-dessus tout, analphabète et illettré comme la plupart des Algériens victimes du statut «d’indigène», la rentrée scolaire de ses trois fils ne pouvait que revêtir une importance toute particulière pour lui : son exil servirait au moins à ce que ses enfants accèdent enfin à l’apprentissage de la lecture et de l’écriture, même s’il s’agissait d’une autre langue que la sienne. Aujourd’hui je me plais à penser qu’il avait le désir ardent que nous nous défassions d’un des trois «i»qui, de génération en génération, nous collent à la peau : «indigène», «immigré», «illettré», et que nous lui substituions le «i»d’indignation.

C’est donc accompagnés de mon père que nous sommes partis, un matin de septembre, en quête d’un magasin. Je profitais de cette occasion pour découvrir Pézenas au-delà des quelques rues où j’avais osé m’aventurer jusqu'à présent. Dans l’air tiède de cette fin d’été flottaient des odeurs de cuisine, échappées des fenêtres entrouvertes, et qui bien que nouvelles pour moi n’en excitaient pas moins mon appétit. Je suivais mon père en regardant tout autour de moi : nous croisions des femmes qui allaient tête nue un panier à la main, passions devant des «chibanias», «vieilles»en arabe, assises à l’angle des rues et s’arrêtant de parler sur notre passage pour nous dévisager. Au milieu des ruelles pavées une étroite rigole véhiculait lentement la quotidienneté de ses habitants et, au gré de son humeur ou de la pente de la rue, éparpillait entre les pavés mal joints ici quelques nouilles, là un croûton de pain rassis, plus loin des graines de melons et de tomates.

Les maisons me paraissaient beaucoup plus hautes et imposantes que celles de mon pays : avec leurs balcons de fer forgé et leurs gargouilles de pierre nichées jusque sous les toits, elles semblaient me surveiller de toutes parts, et les rues étroites et sinueuses m’intriguaient et m’étouffaient tout à la fois. Après être passés devant plusieurs cafés, dont les rideaux confectionnés de capsules de bouteilles me fascinaient, nous entrâmes dans «le magasin» que mon père avait déjà dû repérer auparavant. Un homme, vêtu d’un costume à rayures, des chaussures brillantes aux pieds, s’avança vers nous et tout en nous toisant salua mon père et lui demanda ce qu’il désirait. Mes frères et moi étions au garde à vous tandis que mon père semblait impressionné car il ôta sa casquette et, tout en la tenant à deux mains derrière son dos, se redressa autant que sa haute stature le lui permettait. Dans un français très approximatif il indiqua la raison de notre visite et je l’entendis plusieurs fois répéter les mots «icoul», «mitre de l’icoul», comme pour persuader le vendeur de l’importance de l’événement qu’allaient vivre ses enfants lors de leur première rentrée scolaire. Moi, ce qui m’impressionnait, c’étaient les étagères de bois où des chemises bien rangées s’empilaient les unes sur les autres, et la quantité de vestes et de pantalons suspendus à de longues barres de métal. J’étais loin d’Orléansville où Amar, l’épicier, nous recevait dans sa blouse bleue aux boutons dépareillés, en se levant d’un lit judicieusement placé derrière le comptoir, qui lui permettait de s’allonger à son aise sans perdre de vue ce qui se passait dans sa boutique. Celle-ci regorgeait de boîtes de conserves, de sacs de jute pleins à ras bord de pois chiches, de lentilles et de figues sèches, le tout dans le plus grand désordre et au milieu de tapis, djellabas et tissus, où les clients le suppliaient souvent de leur faire crédit.

Tout à coup le vendeur, les bras couverts de vestes et de pantalons, me tapa doucement sur l’épaule pour capter mon attention et commencer les essayages. Très attentif il essayait d’orienter et de convaincre mon père d’une voix forte et lente, adoptant cette tonalité que les autochtones empruntent instinctivement lorsqu’ils s’adressent aux immigrés, comme si la différence de langue était synonyme de surdité. Nous sommes restés près d’une heure dans la boutique car mon père, conscient qu’il ne pourrait pas renouveler de tels achats, en voulait en quelque sorte pour son argent. Aussi ce n’est qu’après avoir essayé chacun plusieurs pantalons et chemises, que mon père paya, presque à regret, et non sans avoir réussi à convaincre le vendeur de nous accorder un rabais, habitué à la pratique du troc dans son pays. Finalement nous sommes repartis heureux et, tout en disputant à notre père le privilège de porter les précieux paquets, nous essayions de lui emboîter le pas qu’il avait soudain accéléré, très impatient sans doute de rentrer à la maison raconter plusieurs fois de suite à ma mère comment il avait réussi à obtenir une «grosse» ristourne.

 

Enfin le jour « J » de la rentrée scolaire arriva. En compagnie de Ahmed et de Abed je pris le chemin de l’école. Malgré, ou à cause, de mon cartable et de mes habits neufs, je ne me sentais pas à l’aise, et bien qu’entouré de mes deux frères j’avais une furieuse envie de me sauver à toute jambes. Sans que j’ai eu le temps de prendre la mesure de la panique qui m’envahissait, nous franchissions déjà une porte haute et large dont les deux battants, énormes et en bois massif, s’ouvraient sur une grande cour : beaucoup d’enfants s’y étaient déjà regroupés, certains très excités, d’autres accrochés au bras de leur mère. Moi, je serrais à tout rompre la main d’Ahmed et, à l’affût du moindre mouvement d’où qu’il vienne, j’essayais, intrigué et inquiet, de deviner la suite des événements.

Soudain sur un coup de sifflet le calme se fit, et un homme en blouse grise, un papier à la main, appela un à un chaque enfant. Quand ce fut notre tour, je compris que mes frères et moi suscitions des regards curieux, moqueurs, voire méprisants de la part des autres enfants. Pour la première fois je sentis le poids exact de la différence et, de plus en plus angoissé, je pensais déjà au jour où ma mère m’enverrait à l’école les cheveux et les mains imprégnés de henné. Je n’eus pas le temps de pousser plus avant cette réflexion car une dame se dirigea vers moi, me prit par la main, et tout en me séparant de mes frères m’invita à rejoindre le rang d’un groupe qui se formait. L’envie de repartir et de rejoindre ma mère à la maison me tenaillait toujours, je me tordais le cou pour apercevoir mes frères qui se dirigeaient eux aussi vers d’autres enfants de leur âge, avec le sentiment d’être complètement abandonné à la merci d’adultes que la veille encore je ne connaissais pas.

Notre rang se mis en marche : après avoir parcouru une allée bordée d’un muret et de fleurs au bout de laquelle se dressait une grosse bâtisse, monté un escalier dans une grande bousculade, et longé un couloir, nous entrâmes dans une vaste salle où s’alignaient des rangées de bureaux et de bancs. L’odeur d’encre, de craie et de livres qui s’en dégageait me fit regretter un bref instant les senteurs de bois humide, de couscous et de menthe fraîche auxquelles j’étais accoutumé. Avertie que je ne parlais ni ne comprenais le Français, la maîtresse me mit au dernier rang, tout seul. Une fois assis, je devinais que chacun des élèves se présentait à tour de rôle ; je ne disais rien, je suivais des yeux les va-et-vient de l’institutrice, tout en essayant de comprendre les quelques mots saisis au vol. Je me collais au mur et attendis que le temps passe ; il me tardait de quitter mes vêtements neufs qui finalement signifiaient pour moi l’enfermement : je n’étais pas habitué à rester assis sans rien faire, au milieu d’enfants dont je ne comprenais pas la langue. Mes vieux vêtements de la maison me semblaient tout à coup formidablement confortables : je repensais alors avec tristesse aux camarades laissés au pays, et me revoyais dans l’avenue où nous nous retrouvions tous les jours.
 

Au bout de quelques mois je commençais à mieux parler et comprendre le français. En classe, je sentais que la maîtresse portait sur moi un regard d’indulgence. Du haut de mes 7 ans, je la surveillais, épiais ses moindres gestes et l’écoutais avec la plus grande attention. J’étais persuadé qu’elle s’intéressait d’abord aux élèves du premier rang, ceux dont je m’imaginais que les parents, cultivés, devaient les aider à bien travailler à l’école. Et je me souviens de ces réunions de parents d’élèves auxquelles, par précaution, je n’avais jamais convié mes parents de crainte que l’on ne s’y moque d’eux.Parfois, arrivé devant la grande porte de l’école, je m’enfuyais pour aller rôder dans les rues, et à partir du printemps je renouvelais de plus en plus souvent ces errances. Au travers de cette école buissonnière je fis la connaissance de tous les commerçants de mon quartier. D’abord rue Francois Oustrin, où j’allais souvent rendre visite au coiffeur : j’aimais l’odeur de son salon, le voir aiguiser son rasoir sur un morceau de cuir, passer le savon à barbe, et j’attendais avec impatience de voir apparaître la «véritable»tête du client. Lorsqu’il n’avait plus personne à raser ou à coiffer, le coiffeur me racontait alors ses souvenirs de jeunesse, et se doutant que j’aurais dû me trouver à l’école, en profitait pour me faire la morale.Puis il y avait Thérèse, la patronne du Café «Le Glacier», place du 14 juillet, qui m’avait affectueusement adopté et m’offrait de temps à autre une grenadine à l’eau contre de menus services. Elle seule prononçait correctement mon prénom, d’un ton très maternel. Rue des Orfèvres enfin, où je m’appliquais à saluer le confiseur, lequel finit par me faire entrer dans son «royaume»et me donner, parfois, quelques friandises. Je m’étais ainsi rapidement construit un univers piscénois à ma mesure.

Lorsque je me sentais las de ce périple, je m’installais en bas du cours Jean Jaurès, l’artère principale de Pézenas, et sous les sophoras, assis à même le trottoir, je trompais l’ennui en faisant naviguer des allumettes le long de la rigole. C’est là qu’un jour du moi de mai, un garçon de mon âge s’accroupit à mes côtés en me disant «je te connais toi ! t’es celui qu’est au fond de la classe et qui bade toujours par la fenêtre !». Je levais la tête et vis un visage mince et brun, éclairé de petits yeux noisette. Sans me laisser le loisir de le dévisager plus longtemps, il me proposa spontanément de jouer avec lui, «mais pas aux allumettes !»s’empressa-t-il d’ajouter. Je fus définitivement conquis lorsqu’il m’apprit qu’il était espagnol et s’appelait «Pépin», prénom que je jugeais immédiatement aussi insolite que le mien, Benaouda. Adepte comme moi de l’école buissonnière, Pépin me fit découvrir les bords de l’Hérault et, honneur suprême à ses yeux, me montra «sa» cabane juchée dans un arbre près d’une petite rivière, La Peyne. Nous devînmes rapidement inséparables et si Pépin, avec qui je partageais désormais mes jeux, ne remplaçait pas mes anciens camarades d’Orléansville, son enthousiasme et sa soif d’aventure en adoucissait cependant le souvenir. J’échappais enfin au vide et à la solitude que je ressentais depuis la disparition de Kader, et cette amitié nouvelle venait contrebalancer très opportunément les regards fuyants ou méprisants que mon «arabéité » suscitait la plupart du temps.Ces escapades buissonnières eurent cependant une fin banale et somme toute prévisible : celle d’une mère, la mienne, dévalant l’escalier quatre à quatre pour accueillir son enfant, moi, censé revenir de l’école. Seule différence impossible à ignorer : ce jour là elle ne m’attendait pas souriante à la fenêtre mais en bas sur la place, l’insulte à la bouche et une sandale à la main, prête à me frapper. Le maître «d’icoul»s’était inquiété auprès de mes parents de mes absences répétées à l’école. Dès lors mes frères, sommés de se montrer vigilants et méfiants à mon encontre, m’accompagnèrent quotidiennement devant la porte de ma classe, poussant le zèle jusqu’à attendre que j’en franchisse résolument le seuil. Cela m’importait peu car j’y retrouvais Pépin qui, lui aussi freiné dans son élan buissonnier, me lançait des regards de connivence pleins de promesses de vengeance.

 

Dès les grandes vacances Pépin décida de me présenter à ses copains, ceux qu’il appelait avec une fierté non dissimulée «la bande du Château». De prime abord ils me semblèrent très excités, car ils se bagarraient sans cesse entre eux et pratiquaient en permanence une dérision pouvant parfois s’avérer très blessante. En majorité d’origine espagnole, la plupart d’entre eux étaient connus pour leurs menus larcins. Cependant, et bien que je sois le seul algérien du groupe, ce qui au début ne laissait pas de m’intimider, ils m’acceptèrent sans mégoter. Cette chaleureuse spontanéité, ajoutée au fait que d’un seul coup d’œil nous nous étions mutuellement reniflés comme appartenant au même milieu, me permirent de m’intégrer rapidement à la «bande».A leurs côtés je me sentais libre de faire ce que je voulais, et depuis qu’ils m’avaient adopté j’expédiais le plus vite possible le repas de midi pour courir les retrouver ... et commencer sur leurs conseils, mon apprentissage de chapardeur. Leur terrain d’entraînement privilégié, en la matière, se trouvait être une petite épicerie de la rue F.Oustrin. Etroite et sombre à souhait, encombrée de cageots et de cartons vides, et tenue par une épicière veuve, elle comblait nos pulsions de voleurs à la petite semaine. Le scénario, dûment peaufiné et rôdé, se déroulait toujours aux heures creuses du déjeuner : nous entrions à plusieurs, un seul choisissait diverses friandises et, tandis qu’il s’appliquait à payer très lentement pièce par pièce son dû à l’épicière, nous enfouissions furtivement dans nos poches tout ce que ce bref laps de temps nous permettait d’engranger. Même effectués en groupe, ces larcins me culpabilisaient énormément, surtout lorsque je songeais à mon père et à son souci permanent que nous nous conduisions honnêtement. Cependant la crainte d’être exclu de la bande fut la plus forte et, après un premier refus et maintes hésitations, je me décidais à les imiter. Parfois il arrivait que ces chapardages soient revêtus des meilleures intentions ! En classe, Pépin et moi avions remarqué que les élèves du premier rang, «ceux qui s’appliquaient», amenaient souvent des fleurs à la maîtresse. Goguenards mais jaloux, nous décidâmes avec d’autres copains de lui faire nous aussi un cadeau, mais en commun ! Après de multiples concertations notre choix se fixa sur un poisson rouge... et sur le square du parc Molière, qui nous apparût d’emblée et sans état d’âme particulier comme le seul endroit où trouver ce que nous cherchions. Un sachet en plastique rempli d’eau fit l’affaire et nous permit de convoyer notre cadeau jusqu'à l’école. Titi, qui s’était empressé de s’auto-désigner pour remettre l’offrande, le regretta amèrement car, ne sachant que répondre à la maîtresse qui s’inquiétait de savoir où il avait acheté le poisson rouge, il trouva logique d’affirmer qu’il venait de le pêcher dans l’Hérault : en fin d’après-midi deux policiers entrèrent dans la classe et nous emmenèrent en nous tenant par les oreilles.

Une certaine violence nous habitait. Dans la «Cour des Prisons»nous avions installé un ring de bric et de broc, où nous organisions des concours de boxe à notre mesure, avec un pseudo-arbitre et, assis à même le sol poussiéreux, des pseudo- spectateurs. Seuls signes patents de notre professionnalité : les gants, de vrais gants de boxe que la bande s’était «procurés», et les yeux au beurre noir, nez en sang ou lèvres tuméfiées, que chacun de nous arborait le soir en rentrant chez ses parents. Pour autant le «ring» n’assouvissait pas complètement notre besoin de violence car, armés de frondes, nous nous adonnions également à des «batailles rangées» contre la «bande des HLM», compagnons de même condition ouvrière mais présentant l’immense tort de ne pas faire partie de la «bande du Château». Le scénario s’avérait là aussi bien arrêté : les deux bandes rivales s’inventaient des motifs de dispute, aboutissant toujours à un rendez-vous sur un terrain digne de cette rencontre. Pour apurer cette déclaration de guerre et en découdre, nous nous retrouvions donc au jour convenu, de part et d’autre de La Peyne, chaque bande essayant d’arriver à l’avance afin d’accueillir l’autre sous une pluie de pierres. Bandes «des HLM»«du Château», nous étions tous des enfants de la rue, mais cela même qui nous unissait ne nous empêchait ni de nous bagarrer à grands coups de poings ou à l’aide de frondes, ni de nous invectiver avec des mots parfois très blessants. Je me souviens ainsi de ce jour de l’Aïd el Kébir, où ma mère m’ayant enduit les mains et les cheveux de henné, mes copains m’accueillirent sur la place Gambetta avec de grands éclats de rires, en me montrant du doigt. Il s’ensuivit une bagarre où je cognais de toutes mes forces ceux qui étaient pourtant mes amis. Par la suite ils finirent par se lasser, et les reflets de la culture arabe visibles dans mes cheveux et sur mes mains les laissèrent enfin indifférents.

 

Vint le temps du collège. Je fus dirigé en «sixième moderne». Mes copains de la bande du Château se trouvaient tous en «sixième pratique». J’en éprouvais une grande solitude, et une certaine gêne d’apparaître à leurs yeux comme un bon élève, n’ayant dès lors plus rien à voir avec eux. Ils ignoraient que dès l’âge de huit ans, où je commençais à savoir lire et écrire convenablement, mes parents m’avaient confié la responsabilité de la correspondance avec la famille restée en Algérie, et investi du rôle d’accompagnateur interprète dans toutes leurs démarches administratives.Dès le premier trimestre je me sentis dans un autre monde que celui de l’école communale, et n’arrivais point à prendre les choses avec aisance. Tous me paraissaient être de très bons élèves, vivre dans des familles aisées attentives à leur éducation scolaire, et afficher ce qui me faisait le plus défaut : de l’assurance. Je les entendais discuter entre eux de leurs devoirs, de réunions de parents d’élèves, de délégués de classe. Je découvrais le sens de la rigueur au travail, de la concentration aux devoirs et tout cela me paraissait trop sérieux. Je ne percevais pas très bien l’utilité des mathématiques, ni surtout celle des langues. Apprendre l’anglais et le latin alors que je commençais à peine à maîtriser la langue française me paraissait complètement absurde. Je n’avais donc pas le cœur à l’ouvrage et mes résultats scolaires restaient médiocres. Certains professeurs suggérant que j’étais une «erreur d’orientation», je compris que je n’avais aucune illusion à me faire sur mon devenir scolaire. Dès lors j’attendis que çà se passe. Je suivais les cours d’une oreille distraite. Parfois j’essayais de m’imaginer en fils de famille aisée et cultivée, parlant couramment le français, puis honteux chassait vite ces pensées qui étaient autant de reproches à l’encontre de mes parents. Le soir en rentrant à la maison je lançais le cartable sur mon lit, et n’avais rien de plus pressé que de retrouver mes copains pour flâner dans les rues et les cafés.Je n’arrivais pas à trouver les mots ni à discerner ce que je ressentais exactement au sein du collège. Mais petit à petit je pressentais intuitivement que je repoussais la perspective d’un métier socialement plus élevé que le milieu dont j’étais issu. Par crainte aussi de rencontrer les mêmes difficultés d’acceptation en tant qu’immigré, accrues par mon immersion dans un milieu social différent du mien. Dans cette trajectoire je me doutais dès lors que j’aurais l’obligation de faire mieux, de fournir plus d’efforts et de travail; de donner plus de preuves de ma fiabilité que les autres.


El Mektoub (épilogue)

Le mois dernier ma sœur décida, sans nous en parler, de se rendre à St Rome-de-Cernon. Née en France, après «les évènements», elle n’avait connu ni le camp dans lequel nous avions été parqués à notre arrivée d’Algérie, ni Kader, décédé à l’âge de cinq ans. Ce n’est qu’à son retour de ce périple initiatique qu’elle nous avoua être allée «là-bas». Mais de ce «là-bas» ne restait plus, nous dit-elle, qu’un vaste champ inculte, sans aucune trace des baraquements où nous avions vécu. Seuls subsistaient au milieu de cette solitude le canal où s’était noyé Kader, aujourd’hui grillagé, et le pontil qui le surplombait où elle choisit de se recueillir n’ayant pas retrouvé sa tombe. Elle avait cependant découvert celle, abandonnée, d’un algérien, décédé en 1965, à l’âge de 40 ans. A l’annonce du nom de cet homme, mon père devint grave et secoua silencieusement la tête : je compris qu’il le connaissait. Ma mère poussa un long soupir et murmura : «El Mektoub».

Ces mots me ramenèrent soudain trente ans en arrière, en août 1978. Je venais de finir mon service militaire, à Canjuers près de Draguignan, et savourais ma liberté enfin retrouvée. Fini le train du lundi à 2h du matin, terminées les privations et la soumission. Depuis un mois j’avais donc réintégré le logis familial de mes parents, à la cité HLM, et décidé de me laisser vivre, de m’accorder un temps de repos et de réadaptation à la vie civile. Au réveil, je m’imaginais toujours à l’armée, je ne réalisais pas tout à fait cette nouvelle vie. Passant mes journées à écouter Simon & Garfunkel dans ma chambre, ou à regarder la télé, je ne sortais plus de la maison. Jusqu’au jour où, inquiet de ne pas me voir, mon ami Thierry vint frapper à la porte. Sur son insistance et surtout celle de ma mère, qui pensait que «l’armée m’avait rendu fou», je finis par accepter de sortir. 

Après avoir déambulé près d’une heure en ville, nous nous étions attablés à une terrasse de café et regardions flâner les derniers touristes, encore très nombreux en cette fin d’août grisâtre qui les avait chassés de la plage. Le temps ayant été lourd et chaud toute la journée, un orage violent éclata, nous obligeant à nous réfugier à l’intérieur du bar. Agglutinés derrière l’entrée, nous guettions l’éclaircie. Je vis alors un homme de type maghrébin traverser en courant la place qui sépare la route nationale du café. Trempé et tête baissée, il s’empressa d’ouvrir la porte. Il était là devant moi et, tout en se secouant les cheveux et s’essuyant le visage, il leva la tête et me fixa. Spontanément nous nous parlâmes d’un sourire discret. L’orage passé, le bar se désemplit aussitôt dans un joyeux éparpillement. Nous nous apprêtions à «remonter» aux HLM quand, tournant la tête, j’aperçus l’homme en question au volant d’une voiture poussée par une jeune femme et une fillette. Je proposais à Thierry d’aller les aider. Malgré tous nos efforts, la voiture ne démarrait toujours pas. L’homme regarda sa montre, il était près de 20h, il décida alors de garer la voiture contre un trottoir jusqu’au lendemain matin où il ferait appel à un garagiste. Il nous demanda l’adresse d’un hôtel le plus proche et pour nous remercier nous proposa de nous offrir à boire, en recommandant à la jeune femme et à la fillette de l’attendre. Tout en buvant il me demanda :

 -Vous êtes algérien?-Oui-Comme moi alors, et de quelle région de l’Algérie?-El Asnam, ou Orléansville, si vous préférez.

 Il fronça alors les sourcils et me dit : moi aussi… et vous avez de la famille à El Asnam ?

-Oui, bien sûr, toute ma famille est là-bas, mais mes parents vivent ici-Si vous me le permettez : quel est votre nom de famille ?

 En entendant mon nom il restât sans voix, le visage figé : «mais je connais vos parents !, vos oncles, vos cousins! »

A mon tour j’étais stupéfait et restais cependant sceptique et méfiant, me disant qu’il devait faire erreur. Pour en avoir le cœur net, je lui proposais de lui présenter mes parents. Les consommations achevées, nous sommes donc partis tous les cinq à la cité HLM. Arrivés devant la porte de la maison je leur demandais de m’attendre. Mes parents s’étaient mis à manger. «Papa, il y a un monsieur, avec une femme et une petite fille, qui attend devant la porte. Je l’ai rencontré en ville et il prétend qu’il est d’El Asnam et connaît notre famille».

Mon père se lève de table tout en me disant : «qu’est-ce que c’est encore cette histoire?». Ma mère lui dit : «va voir!»

Il ouvre la porte et, à la vue de l’homme, leurs visages s’éclairent simultanément : sans se parler, ils s’embrassent, se reculent un peu pour mieux se regarder, et s’embrassent à nouveau. 

Je devine le moment important. Ma mère les rejoint à son tour, prend sa part d’embrassades, puis verse quelques larmes. J’ai des frissons dans tout le corps. Au bout d’un moment tout le monde se décide à rentrer dans la maison et demander des nouvelles les uns des autres. Ma mère se lève et retourne dans sa cuisine réchauffer le repas. Je la rejoins et lui demande : «mais qui est ce monsieur?! »et ma mère de répondre : «tu te souviens de ce garçon qui courrait derrière le camion quand nous avons quitté l’Algérie? Eh bien c’est lui!».

J’étais abasourdi : «mais maman, c’est incroyable!», elle me répondit alors, péremptoire : « ne te pose pas de questions ! ne cherche pas à comprendre! y a rien à expliquer!... et elle ajouta : en Arabe on dit «El Mektoub » !!!.


(Textes mis en ligne par l'auteur sur le site de Mediapart, entre le 31-07-08 et le 26-09-08)

Publié dans Récit - carnet..., Inédit

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Ahmed MOKHTARI 08/12/2013 02:42


Slt Ben,


C Ahmed(frère de Bakhta ta belle soeur).Trés "beau récit" en tout cas trés bien raconté.Je me retrouve beaucoup dans certains paragraphes.Malgré cette dure réalité,chaques instants est captivant
et trés bien raconté.Juste ce qu'il faut.On va à l'essentiel.Beaucoups d'émotions...

Fatma 01/04/2016 20:54

Grâce à toi je vein de revivre tout ce que tu raconter mon cousin oui tout cela nous a marquer quel dommage que n'es pas lu ton recie plutôt merci