"L'Idiot, roman préparatoire", de Fédor Dostoïevski

Publié le par Emmanuelle Caminade

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Le travail préliminaire qui donna naissance à L'Idiot (1) de Dostoïevski fut effectué en deux fois . Une première série de notes fut en effet brutalement "envoyée au diable" par l'auteur au moment même où il s'apprêtait à en commencer l'écriture (2). Ce dernier décida alors de scinder son héros éponyme en deux personnages distincts et commença immédiatement un nouveau carnet - malheureusement disparu (3) - pour s'attaquer à une deuxième version très différente de la première.

De ce premier roman avorté, il ne nous reste donc que ces notes consignées de manière intensive de septembre à décembre 1867 dans deux des trois carnets de brouillons de l'écrivain russe conservés aux archives de Moscou. Quant au troisième carnet – qui est en fait le quatrième -,  il débute à la deuxième partie du roman définitif.

1) La première partie de L'Idiot commencera à paraître dans le numéro de janvier 1868 du Courrier russe

2) Après avoir terminé son deuxième carnet, le 4 décembre 1867, en notant : "dresser le plan détaillé et commencer dès ce soir"

3) Ce carnet fut bûlé en 1871 , avec ceux ayant trait à d'autres romans, par peur d'une fouille de police lors du retour en Russie de Dostoïevski après son exil en Europe. Pourquoi ces carnets ont-ils échappé à la destruction ? Le mystère reste entier.

 

Le roman préparatoire de L'Idiot que nous propose André Markowicz ne prend en compte que les deux premiers carnets concernant la version abandonnée du célèbre roman de Dostoïevski et s'avère particulièrement intéressant car le traducteur est reparti du matériau brut de la récente édition russe des manuscrits (4) et non de l'édition des carnets remaniés par Sakouline et Béltchikov en 1931 qui fut traduite par Boris de Schloezer (5).

Dostoïevski n'observait guère en effet l'ordre de ses feuillets, il sautait des pages, revenait en arrière, retournait parfois ses carnets pour les entamer par la fin et s'autorisait de nombreuses digressions sans aucun rapport avec le sujet traité (6). Aussi les rédacteurs de la première édition russe Gossizdat avaient-ils jugé impossible de les reproduire tels quels. Ils avaient donc trié les matériaux pour dégager ceux se rapportant aux deux versions de L'Idiot et tenté d'en rétablir l'ordre chronologique en s'appuyant sur l'analyse du texte quand aucune date n'était indiquée. Et la traduction de Schloezer s'éloignait plus encore de l'original car ce dernier y interprétait parfois ces notes hâtives ignorant la grammaire dont les formules elliptiques – propres à la langue russe – pouvaient être source de confusion.

4)Edition académique de 1974 (volume 9) , conservée à la maison Pouchkine de Petersbourg

5) Les carnets de L'Idiot , Gallimard nrf 1933, édition in-octavo (une traduction limitée d' à peine plus d'un millier d' exemplaires numérotés, ce qui explique que Markowicz semble l'igorer et fait remonter la traduction de Boris de Schloezer à sa reprise dans l'édition de La Pléiade en 1953)

6) On y trouve ainsi plusieurs pages concernant L'éternel mari et des notes personnelles mentionnant le temps qu'il fait ou une crise d'épilepsie...

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La lecture de ce roman préparatoire n'est pas des plus facile car on n'y retrouve clairement ni les personnages – au nombre et aux noms différents – ni le déroulement de l'intrigue du roman que nous connaissons, même si on aperçoit ça et là de manière diffuse et changeante des éléments de ce dernier. De multiples personnages apparaissent et disparaissent , se transforment ou se mêlent au fil des pages et les indications, les remarques et les amorces de dialogues de l'auteur, ses notes redondantes ou contradictoires, hésitantes ou impétueuses, alternant un ressassement spiralaire, des élans soudains et de brusques revirements nous plongent en plein coeur d'un processus créatif désordonné et bouillonnant.

Mais cette lecture s'avère passionnante car, outre qu'elle permet de suivre la pensée en mouvement d'un grand écrivain , elle montre l'extrême attention qu'il portait à la psychologie de ses personnages. On est frappé en effet par le nombre de passages expliquant le ressort de leur comportement, motivant leurs actes et leurs paroles. Et les tâtonnements de l'auteur s'accompagnent de réflexions et d'interrogations très explicites qui nous informent sur les raisons de ses hésitations et sur ses intentions.
Ces brouillons ont de plus le mérite d'éclairer la naissance, le surgissement-même d'un héros, et de mettre en lumière une continuité dans l'oeuvre de Dostoïevski en reliant ce travail préparatoire non seulement à L'Idiot  mais aux romans précédents et à venir de l'auteur.

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Les contenus des deux carnets traduits par Markowicz se révèlent assez différents et illustrent l'évolution de la vision de son roman par Dostoïevski. Le caractère de son héros commence en effet à s'infléchir au début du second et se précise jusqu'aux dernières pages qui déboucheront sur l'éclatement du héros initial et donneront naissance au prince Mychkine et à son frère, à son double infernal, Rogojine.

Même si Dostoïevski écrit dans son premier carnet : «Il aurait pu atteindre la monstruosité, mais l'amour le sauve. Il se pénètre de la plus profonde des compassions, et pardonne les fautes», cette remarque, contrairement à la plupart des autres, n'est pas reprise et l'Idiot y tient plus du monstre que de l'ange. Les traits de son caractère qui s'y affirment avec insistance sont en effet «un orgueil incommensurable» et une jouissance tirée de l' «humiliation» infligée aux autres , et il apparaît comme violent et «glacial», tourmenté par un puissant désir de «vengeance». C'est un être plein de «haine» que les autres protagonistes et le lecteur doivent «sentir» «capable de tuer», qui «fait peur» et, de ce fait, fascine. Pas d'amour véritable  donc chez lui, ce dernier n'exprimant que le «degré ultime de l'orgueil et de l'égoïsme» et la «passion d'une vanité assouvie».

 

Il n'est pas, par ailleurs, le héros principal, «c'est l'Oncle le personnage capital de tout le roman», note en effet l'auteur. L'Oncle dont l'Idiot serait le fils légitime ou bâtard – l'auteur hésite – éloigné ou rejeté . Et c'est plutôt la rencontre, l'affrontement de ces deux personnages complexes qui s'avère au centre du roman (7), ce que semble indiquer Dostoïevski à la fin du carnet : «Mémento. Point capital du roman : l'Oncle et l'Idiot, deux caractères.»

Ce caractère n'est pas non plus celui de Rogojine, l'Idiot semblant plutôt à mi-chemin du héros des Carnets du sous sol et de Svidrigaïlov, le double maléfique de Raskolnikov dans Crime et châtiment et il annonce surtout le Stavroguine des Démons, le roman auquel s'attaquera l'auteur un an plus tard. Aussi ce premier carnet peut-il être considéré également comme le travail préparatoire de ce roman ultérieur, ce que semble confirmer Dostoïevski dans ses notes finales, inscrivant en lettres capitales : «ORGUEIL SANS LIMITE, HAINE SANS LIMITE»  et ajoutant trois lignes plus bas «NB,NB. Idée capitale du roman : tant de force, tant de passion dans la génération présente, et ils ne croient en rien. Idéalisme sans limite et sensualisme sans limite».

Le prince Mychkine ne commencera donc à se dessiner que dans le second carnet, bien qu'une curieuse réplique isolée au sujet de l'Idiot l'évoque déjà : «oui mais il n'a pas paru si bête – Bizarre, c'est vrai – un vrai fol-en-Christ», mais l'auteur n'a pas encore choisi qui sera ce «fol-en-Christ» puisqu'il note quelques lignes plus loin : «? NB ? (...) mais, bizarrement, le Fils est simplet (Fedia) et par cette simplicité, attire à lui l'Idiot de plus en plus»...

7) Dostoïevski détestait son père, un tyran domestique brutal , sentimental et cruel auquel il ressemblait néanmoins. A la mort de sa mère il fut éloigné par ce dernier qui s'en déchargea en l'envoyant à l'école des ingénieurs militaires de Saint Petersbourg. Cet affrontement complexe de deux caractères a sans doute quelques résonances autobiographiques ...

 

Alors que Dostoïevski s'attardait surtout sur les faits et gestes de ses personnages et sondait leur psychologie pour trouver leurs motivations inconscientes, les notes de son deuxième carnet enrichissent son travail en introduisant un aspect métaphysique et mystique. L'auteur, s'intéressant au rapport de l'homme à Dieu, à son salut, cherche à faire émerger une figure christique mais il met du temps à trouver quel personnage l'incarnera.

Apparaît tout d'abord Ganetchka qui «aime» l'Idiot et «lui pardonne» et sur lequel est indiqué : «pur, beau (...), amour compassionné, profondément chrétien. (...) c'est le sentiment qui domine la nature».«(Ganetchka (...) doit être le personnage le plus sympathique, le plus doux, le plus fort de tout le roman)».

Puis, le premier novembre, Dostoïevski semble s'apercevoir que «l'idée principale sur l'Idiot ne marche pas» et il ajoute peu après : «Scène capitale : l'Idiot chez les Généraux. L'Idiot les conquiert par sa naïveté d'enfant». Mais il n'abandonne pas encore son Idiot de la première manière qui «viole brutalement» Oumetskaïa, «une folle-en-Christ vengeresse et ange» et met le feu avec elle. Un Idiot qui «torture» sa femme – on découvre soudain son secret : il est marié !

Cet Idiot commence néanmoins à se fissurer, il se fixe pour but «soit [de] régner, soit [de] mourir pour tous sur la croix» et se voit dire : «vous finirez soit par un grand crime, soit par un exploit».

Oumetskaia, seconde figure christique, a «trop lu l'Evangile» et rêve sur ce tableau de Holbein le Jeune qui avait tant frappé Dostoïevski lors de son séjour à Bâle: Le Christ au tombeau (8). Puis c'est la Femme de l'Idiot, «pure et belle», «DOUCE COMME UNE MADONE DE HOLBEIN (9)», qui endosse cette figure christique, une femme poussée au suicide, au sacrifice, par son mari.

Et le tournant s'amorce véritablement quand l'auteur note , assez longuement , une «idée de poème sur un thème intitulé l'empereur» qui semble avoir influé sur le changement ultérieur de son héros. Il y décrit Mirovitch, un personnage «enthousiaste» qui «montre le monde de Dieu», «donne la notion de Dieu, du Christ».

Mais il faudra attendre les toutes dernières pages du carnet pour que l'auteur inscrive : «Le fol-en -Christ» dans un «plan rapide» et détaille une «FIGURE DE L'IDIOT» radicalement différente préfigurant Mychkine : «Doux» et «de santé fragile» , il «fait des discours à tous sur le bonheur futur» et se prend d'une «passion pour les enfants». C'est désormais un tout jeune garçon plein de «simplicité» et d' «humilité» à qui Nastia ( annonçant en partie Nastassia Filippovna) dit : «Je te vénère comme un Dieu, lui, je l'aime». Et Dostoïevski ajoute : «NB = Au début, c'est le christianisme de l'Idiot qui la frappe.»

Quant au personnage de Rogojine il commence aussi à apparaître, furtivement, dans celui du Général, «amoureux à la folie», prêt à «assassiner» avec «un couteau», au sujet duquel l'auteur écrit : «monstruosité et âme russe»...

Et « l'Idiot emmène tout le monde », s'affirmant bien sur la fin du deuxième carnet comme le héros principal du roman.

 

L'idée qui vint à Dostoïevski de dédoubler son héros principal, de séparer sa part angélique et sa part monstrueuse en  affectant chacune des deux à des personnages différents n'est donc pas surprenante. Contrairement à Markowicz qui, dans son avertissement, nous présente cette dernière comme une "illumination" fulgurante , elle me semble s'inscrire dans la logique même de l'évolution que nous avons suivie dans ces carnets. C'est le fruit d'une maturation progressive dont l'issue inéluctable est déjà visible à la fin de ce roman préparatoire.

8) Dostoïevski mettra une copie de ce tableau de Holbein dans la maison de Rogojine, et Mychkine s'exclamera : «mais ce tableau, il serait capable de vous faire perdre la foi»!

9) La Madone de Dresde y sera évoquée dans le roman définitif mais pour sa tristesse cachée que décélera le prince Mychkine dans le visage d'une des filles du général Epantchine...

 

L'idiot, roman préparatoire, Fédor Dostoïevski, Babel 1993, traduction de André Markowicz, 156 p.

 

Pour prolonger:

La lecture de L'Idiot , bien sûr, un roman disponible en poche dans deux traductions différentes, celle d'Alain Besançon et Albert Mousset pour Folio classique et celle d'André Markowicz pour la collection Babel.

Mais aussi, pour ceux qui n'ont pas le temps de lire ces deux gros volumes, la pertinente adaptation théâtrale de Jacques Mauclair avec Emmanuel Déchartre dans le rôle titre et Françoise Thuriès dans celui de Nastassia Filippovna dont un DVD est disponible dans la collection COPAT:

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Le site de la COPAT, où l'on peut voir une courte bande annonce du DVD et le commander :

http://www.copat.fr/l-idiot.html

 

Hans Holbein le Jeune

 

Holbein

Christ au tombeau,1521, huile sur bois 30,5 x 200cm

 

 

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La madone du Bourgmestre Meyer (et  de Dresde)

panneau  146,5 x 102 cm  , vers  1525 ( et vers 1528)

Il existe deux versions de cette madone, la première à Darmstadt, la seconde à Dresde et, dès 1871,  il y eut beaucoup d'analyses d'experts -  de déclarations et de contre-déclarations - pour déterminer  si elles étaient toutes deux de la main de Holbein ou laquelle était la copie de l'autre. Il semble établi désormais qu'Holbein reprit lui-même cette Madone du Bourgmestre Meyer  environ deux ans plus tard ...

( C'est la femme décédée du bourgmestre Meyer qui aurait été représentée dans cette madone.)

http://www.aidart.fr/galerie-maitres/peintures-allemandes/la-madone-du-bourgmestre-meyer-holbein-le-jeune-vers-1525-et-1528-914.html

Publié dans Récit - carnet...

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